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Chroniques françaises de José Marti (I)
... Pourquoi donc cette préférence pour la France ?
Illustration par : Leonardo Luis Roque

Un petit "Tour de France" à travers les "Scènes européennes" de José Marti (20 août 1881-23 mai 1882), c'est le titre de la conférence donnée le 28 mai 2018 à La Havane, pour Empreintes-Huellas et l'Alliance française, par Jacques-François Bonaldi. Qui une nouvelle fois manifeste son érudition "Martienne" : cette conférence n'est qu'un bref aperçu du gigantesque travail de recherche et d'analyse sur Marti, qui restera à publier un jour...

"Scènes européennes" : qu'est-ce à dire ? On ne trouve nulle part ce titre dans l'œuvre de Marti. C'est une invention de ses premiers compilateurs, en écho à celui qu'il avait proposé lui-même à Gonzalo de Quesada pour ses "Scènes nord-américaines" (dans ce qu'on appelle son "Testament littéraire" du 1er avril 1895).

En quoi consistent-elles ? Il s'agit de 57 chroniques (qui occupent les tomes 10 et 11 de l'édition critique de ses Œuvres complètes) écrites depuis New York durant neuf mois, du 20 août 1881 au 23 mai 1882, dont 20 sont consacrées à la France, 19 à l'Espagne et 15 à l'Italie, plus trois autres, tout à fait ponctuelles, abordant respectivement le fameux entretien de Dantzig entre le tsar russe et le kaiser allemand en septembre 1881, la révolte nationaliste en Égypte ce même mois et la mort de Darwin en mai 1882. C'est encore la France qui bénéficie du plus grand nombre de pages (151), contre 144 à l'Espagne et 73 à l'Italie...

Ces chroniques sont publiées dans La Opinión Nacional, le grand journal de Caracas avec lequel il avait déjà commencé à collaborer dès juin 1881. Marti, en effet, a vécu six mois (janvier-juillet 1881) dans la capitale vénézuélienne où ses qualités humaines, politiques et littéraires lui ont presque aussitôt ouvert un espace dans la société locale, où il s'est fait des amis, où il a même publié deux numéros de sa Revista Venezolana. Bref, en six mois, il a conquis la capitale, jusqu'au jour de juillet où l'autocrate qui préside aux destinées du pays, Guzman Blanco, le fait expulser. De retour à New York, c'est donc très logiquement qu'il poursuit sa collaboration avec La Opinión Nacional, écrivant pour le journal vénézuélien ses "Scènes européennes" à partir du 20 août 1881, mais aussi, ce même jour, sa première "Scène nord-américaine" (tome 9) et de novembre 1881 à juin 1882 les 112 articles de sa "Rubrique constante" (t. 12 et 13), qui sont de courtes notes sur des thèmes d'actualité (art, littérature, science, technologie) où l'on trouve d'ailleurs de nombreuses références à la France. Il interrompra sa collaboration avec La Opinión Nacional à partir du moment où son directeur lui demandera de faire l'éloge de Guzman Blanco et surtout de ne pas exprimer si crûment ses opinions sur les États-Unis. Bref, d'août 1881 à juin 1882, Marti mène de front "Scènes européennes" (57 chroniques), "Scènes nord-américaines" (27 chroniques) et "Rubrique constante" (112 articles) !

Ces "Scènes Européennes", Marti les écrit en gros une quinzaine après l'autre, chaque bloc étant daté du même jour, mais La Opinión Nacional les publie par épisode. Ainsi, le 16 septembre 1881, il écrit sur l'Italie et la France (chroniques publiées le 3 octobre), sur l'Espagne (publiée le 4 octobre), sur l'entretien de Dantzig entre les empereurs russe et allemand (5 octobre) et sur la révolte en Égypte (10 octobre). Et il en sera ainsi à l'avenant.

Cet espace de statistiques conclu, j'entre maintenant dans le vif du sujet : la France qui, je l'ai dit, se taille la part du lion : 20 chroniques et 151 pages des OCEC. Pourquoi ? Car on pourrait supposer que des lecteurs vénézuéliens s'intéresseraient censément plus à l'Espagne qu'à la France et que Marti mettrait donc l'accent sur l'ancienne mère-patrie avec laquelle les liens de toutes sortes étaient plus forts... Pourquoi donc cette préférence pour la France ? Je n'ai pas la réponse. J'avance juste deux hypothèses.

Se pose tout d'abord la question de ses sources d'information en quantité et en qualité. Car, bien entendu, n'étant pas sur place, Marti doit se baser sur la presse des États-Unis pour rédiger ses chroniques. Laquelle dépend à son tour des nouvelles expédiées de France. Par quelle technologie ? Par le télégraphe électrique qui se déploie à partir de 1845 en Europe et aux USA. Dès 1850, il existe un câble sous-marin entre la France et l'Angleterre (Douvres-Calais) et dès 1858 un autre entre l'Irlande et Terre-Neuve (3 250 km), qui ne dure, hélas, qu'une année à cause d'une fausse manœuvre, un nouveau le remplaçant en 1866. 

Par ailleurs, dès 1855 on a inventé le télégraphe imprimeur qui permet de transcrire plusieurs dizaines de mots à la minute. Il existe aussi les agences de presse dont la première a vu le jour en France en 1832, l'agence Havas du nom de son fondateur, l'agence allemande Wolff apparaissant en 1848 et l'agence britannique Reuter en 1851. La technologie existant à l'époque permet donc de publier des dépêches en provenance de France (et du reste de l'Europe) dès le lendemain. Voilà donc de quoi dispose Martí en 1881. Il décrit d'ailleurs dans un style poétique comment les informations lui arrivent : "Que doit faire le câble, et que doit faire le correspondant, sinon reproduire fidèlement, pour autant que cela paraisse une ténacité de la plume, ou de l'affect, les échos du pays d'où la parole ailée surgit, serpente par la profonde mer, voit les forêts rouges, les arbres bleus et les plaines nacrées du sein de l'Océan et aboutit dans les stations de télégraphie de New York, où des bouches affamées avalent à l'étage d'en-haut et emmènent dans leurs gueules de bronze à l'étage d'en-bas les télégrammes qui vont donner aux lecteurs, chaque matin, des nouvelles de ce qu'il se passait quelques heures avant en Europe ?" (15 octobre 1881)

Il suffit de consulter la presse étasunienne et surtout new-yorkaise de l'époque pour se rendre compte que les nouvelles en provenance de France y sont largement plus fournies que celles qui émanent d'Espagne ou d'Italie, et ceci expliquerait donc cela. Ainsi, si l'on prend le New York Times de septembre 1881, on dénombre 47 articles consacrés à des faits ou événements français, soit une moyenne de plus d'un par jour : 4 articles le 1er, le 6 et le 15 ; 3 articles le 3 et le 5 ; 2 articles le 2, le 4, le 7, le 11, le 13, le 18, le 20, le 23, le 25 et le 29 ; 1 article le 8, le 9, le 10, le 17, le 19, le 21, le 22, le 28 et le 30. Et je n'ai recensé que les articles ayant trait aux faits dont parle Marti. En revanche, du 1er au 30 septembre 1881, le New York Times offre seulement 4 références à Italy, mais aucune de nature politique, 2 à Rome, idem, 3 à Vatican et 3 à Pope et 8 à Italian, mais toujours pour des faits divers. Si l'on prend l'Espagne, rien pour Spain ni Madrid ni Spanish... Bref, les événements de France dominent largement dans la presse américaine. Un autre test permet d'aboutir à la même conclusion : l'Index du tome 10 contient 204 renvois à la France, 104 à l'Espagne et 83 à l'Italie.

Par ailleurs, outre sa contribution à l'indépendance des Treize Colonies (une grande délégation française assistera en octobre aux festivités pour le centenaire de la bataille de Yorktown qui décida du sort de la guerre), outre son importance comme actrice clef de la politique européenne, outre son rôle de premier plan comme divulgatrice d'idées politiques et sociales, la France reste aux yeux du monde la patrie des belles-lettres et des beaux-arts, la terre du bon goût, du bel esprit, du raffinement. En matière de rayonnement international, la France l'emporte donc largement sur l'Espagne où règne une royauté rétrograde ou sur l'Italie, dont l'indépendance et l'unité ne remontent qu'à une décennie.

Voilà donc sans doute la raison de l'intérêt prioritaire de Marti pour la France (intérêt qu'il suppose partagé par ses lecteurs vénézuéliens et, au-delà, latino-américains).

Mais il en existe une autre à mon avis, vraisemblablement plus importante, et c'est la seconde hypothèse que j'avance : il se passait en France, à ce moment-là, des événements politiques qui l'intéressaient personnellement, et pas seulement ses lecteurs, au plus haut point.

Il me faut donc d'abord brosser un très rapide panorama de la France. Dix ans plus tôt, celle-ci a vécu un terrible traumatisme : la défaite militaire contre la Prusse, la reddition de l'empereur Napoléon III à Sedan ayant entraîné la chute du second Empire et la proclamation de la IIIe République à Paris le 4 septembre 1870. Fin janvier 1871, Paris, assiégé par l'armée prussienne, a dû capituler et la France signer l'armistice. Les élections de février 1871 ont conduit, grâce à l'appui des campagnes, à l'installation d'une Assemblée nationale à majorité monarchiste qui a préféré pactiser avec l'envahisseur prussien. D'où, le 18 mars 1871, le soulèvement des classes populaires de Paris et la proclamation de la Commune, laquelle est sauvagement liquidée durant la Semaine sanglante (21-28 mai 1871) : plus de 30 000 communards sont passés par les armes par le gouvernement de Thiers (les "Versaillais"). La paix bourgeoise est restaurée, mais à quel prix ! Thiers devient président de la République en août 1871. Par la suite, une série de crises aboutit à une tentative des conservateurs, en mai 1877, de s'emparer de la République, le président Mac-Mahon doit démissionner en 1879, et c'est finalement Jules Grévy, un républicain modéré, qui le remplace. Le Parlement rentre à Paris, après avoir siégé à Versailles pendant presque dix ans. L'amnistie aux condamnés de la Commune est décrétée en 1880. 

Quand, donc, Martí écrit sa première « Scène européenne », le samedi 20 août 1881, la France est à la veille même de très importantes élections législatives, qui doivent confirmer si les Républicains s'imposeront à l'Assemblée nationale aux monarchistes et aux bonapartistes, et si le personnage clef autour de qui tout tourne et rayonne l'emportera suffisamment pour être en mesure de constituer, comme Président du Conseil un ministère (autrement dit un gouvernement) solide à la demande du président Jules Grévy. C'est à leur déroulement et à leurs résultats que Marti consacrera aussi ses chroniques des 3 et 16 septembre.

Quel est donc le personnage en question ? C'est Léon Gambetta, dont je brosse un portrait très résumé. Né à Cahors en 1838 d'un immigrant italien installé comme épicier, nationalisé français en 1859, devenu célèbre en 1868 comme avocat lors d'un procès impliquant Napoléon III, élu député de Marseille en 1870, il commence à jouer un rôle national quand il participe au gouvernement de défense nationale lors du siège de Paris par les armées prussiennes, s'enfuit de la ville en ballon pour galvaniser les forces en province et appeler à défendre la France. Mis devant le fait accompli de la reddition du gouvernement, écarté de la scène politique, il démissionne en février pour être élu ce même mois sur neuf listes françaises. Il vote contre la paix et affiche sa volonté de récupérer l'Alsace et la Lorraine. Pendant dix ans de vie parlementaire, il mène à la Chambre, dont il est président de ­­­1879 à 1881, une activité intense pour tenter d'unifier la gauche républicaine et d'assainir les mœurs législatives au profit d'un mandat plus populaire, vaincre définitivement les monarchistes, établir une République plus moderne - suffrage universel, liberté de la presse, droit de réunion, laïcisation de l'État et séparation définitive d'avec l'Église - et obtenir l'unité nationale.

Gambetta est par conséquent la grande figure politique du moment, mais les idées de cet orateur-né, mêlées à sa faconde toute méridionale et à sa dégaine de bon géant, font peur à la droite, pour laquelle il est un dangereux extrémiste, et à la gauche, qui voit en lui un réformiste. Quoi qu'il en soit, de toute évidence, il fascine Marti au point que celui-ci en parlera peu ou prou dans toutes ses autres chroniques jusqu'en mars 1882.

S'il est vrai que, comme chroniqueur, Marti devait forcément écrire sur Gambetta en raison de son rôle du moment, il n'en reste pas moins qu'il en parle avec une sympathie - voire, pourrait-on dire, avec une empathie - qui force l'attention. Qu'est-ce qui peut attirer son attention à ce point. Je crois qu'il l'exprime lui-même dans une formule lapidaire : Gambetta veut "ériger une République durable sur une terre dominée des dizaines de siècles durant par la monarchie" (16 septembre 1881).

Imagine-t-il en contrepartie ce que pourrait être l'érection d'une République durable à Cuba sur une île dominée depuis quatre siècles par la colonisation ? On me dira que je précipite les événements, que je falsifie l'histoire ; on m'objectera que Marti en 1881,  à vingt-huit ans, était loin d'être l'homme public qu'il deviendra ensuite, que son action se bornait à New York et ne touchait qu'un nombre réduit de Cubains, que, donc, lui prêter un intérêt pour le futur de Cuba est résolument anachronique. Et pourtant, et pourtant ! N'avait-il pas écrit à son grand confident mexicain Manuel Mercado dès le 6 juillet 1878, trois ans auparavant, depuis le Guatemala : "Est-ce à vous que j'ai à dire combien de propos superbes, combien de sursauts puissants bouillonnent en mon âme ? Que je porte mon malheureux peuple dans ma tête et qu'il me semble que c'est d'un souffle mien que dépendra un jour sa liberté ?"