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Site de fondation et tracé urbain originaire de Trinidad
Par Alicia García Santana Traduit par Alain de Cullant
Le réseau de rues du centre historique urbain de Trinidad n'est pas orthogonal, au contraire, il se présente sous la forme de « toile d’araignée ».
Illustration par : Leonardo Luis Roque

La colonisation de l'Amérique a eu lieu au moyen de la fondation de villes, d'où l'exploitation économique des territoires attachés à celles-ci a été garantie. Les espagnols ont apporté avec eux une expérience colonisatrice acquise pendant les longs siècles de conflit avec les musulmans. Les nouvelles villes américaines ont émergé selon un modèle urbain régulier, bien que beaucoup soient des exemples de la distance entre la théorie et la pratique. À Santiago de Cuba et à La Havane, la construction précoce des édifices non transitoires a contribué à la survie du tracé régulier. Dans les villes de l'intérieur de l’île, les destructions provoquées par les agressions des pirates, l'instabilité des sièges en danger d'être déplacés ou rasés, l'isolement et le retard dans l'apparition des habitations durables, a déterminé une marge de deux siècles d'insécurité et de la reconsidération du traçage, qui marquerait à jamais les caractéristiques du réseau urbain. Trinidad représente un exemple typique de ce processus.

Le réseau de rues du centre historique urbain de Trinidad n'est pas orthogonal, au contraire, il se présente sous la forme de « toile d’araignée ». La perte du tracé d'origine peut être expliquée. La première cause de la désintégration de la trace fondatrice est liée avec l'abandon de la ville aux mains de la population autochtone ou de leurs descendants, les premiers créoles, les enfants des espagnols avec des indiennes. Juan Lopez de Velasco affirme, en 1571, que la « [...] ville de Trinidad [...] où maintenant il ne reste que le nom, compte une population d'indiens parmi laquelle il y a environ cinquante mariés » (1). Le repeuplement de la ville par les espagnols a eu lieu à la fin du XVIe siècle, suite à l’augmentation de la présence hispanique dans les Antilles devant les menaces des anglais pour s’approprier de la région et des richesses gardées dans les ports comme ceux de Cartagena de Indias, Veracruz et La Havane pour être transféré vers l’Espagne en convoi, selon le système de la flotte organisée pour la protection des navires durant la traversée. Au XVIIe siècle, les tracés urbains de type régulier sont perdus et les populations sont généralement développées selon des croissances spontanées (ou intéressées).

La deuxième cause de la perte — jamais totale, comme nous le verrons plus tard — du tracé fondateur est en relation avec le transfert de la place de l'église Paroissiale ou Mayor à la fin du XVIIe siècle vers un nouveau site avec la restructuration subséquente du siège urbain. Le village espagnol dessiné à la « règle et à la corde » avait leur centre à proximité du Jigüe, considéré par la tradition comme le lieu où avait lieu la messe de fondation. À notre avis, sans aucun doute, le centre originel de Trinidad était dans cet environnement, à proximité des actuelles rues Cristo et Boca, où subsistent des vestiges historiques et archéologiques des édifices de l'église Paroissiale du XVIIe siècle et du Cabildo (Mairie), des structures marquant le lieu de fondation que dans toutes les villas espagnoles fondées en Amérique.

L'église était le bâtiment le plus important des sièges espagnols, toujours située en face de la place fondatrice. En 1642, les corsaires anglais attaquèrent et pillèrent Trinidad « causant de graves dommages à son église » (2), mais en 1664 commença la construction d’une nouvelle (3). La ville a de nouveau été pillée le 5 mai 1675 par le pirate anglais John Springer, « avec tant de rigueur qu'ils ont tué plusieurs personnes, sans réserve, même des bébés, les habitants ayant une telle crainte qu’ils ont fuit dans la montagne et les faire revenir dans la ville a été très difficile » (4). La ville a été détruite et l'église inachevée, de sorte que les résidents ont demandé une aide au roi pour l'achèvement d'un bâtiment qui « en magnificence et architecture ne soit pas en désavantage d’aucune de l'île » (5). Finalement :

« Les habitants de la ville de Trinidad ont fini un temple somptueux qui avait été commencé il y a 28 ans et bien que V.M. souhaitait la voir achevée, cela n'a jamais été possible, pour être l'œuvre de plus de roulement de celles que demandait le lieu, mais la Divine Majesté voulait, que sans être en charge des revenus de l'église, ni des caisses royales, elle soit achevée en moins d'un an, pour la célébration du jour du glorieux apôtre Saint Pierre, de cette année 1692 (6).

Le nouveau temple, sur un côté de sa place, a été érigé dans un endroit voisin, dans lequel, plus tard, l'église qui est arrivée à nos jours a été construite, face à une nouvelle place qui est devenue le centre principal de la ville, aujourd'hui appelé Mayor, et où ils sont concentrés, en plus de l’église, des bâtiments importants tels que le palais Brunet et les maisons Padrón, Ortiz et des Sánchez Iznaga (7).

La construction d'une nouvelle église Paroissiale a apporté avec elle le transfert du centre originel de la fondation de la ville. Les preuves documentaires et les traces archéologiques nous permettent de soupçonner que la primitive église paroissiale était située dans la zone proche de la petite place del Jigüe, traditionnellement considérée comme celle de la fondation. En effet, dans sa proximité, il y avait un temple appelé Nuestra Señora de la Consolación, disparu car à cet endroit a été construite l’église de San Francisco (1813), dont seule la tour est encore présente. Mais l'évêque Morell de Santa Cruz nous a laissé une description détaillée de celle-ci : « [...] L'église est face à l’orient, c’est seulement un bloc de maçonnerie, très large et pas long : l’arc de la tour est déplorable : les autels sont réduits à six à peu près décents : elle a sa chaire, le balcon pour la chorale et la tour avec trois cloches [...] (8) ». Le temple, ayant une seule nef, était sur le côté de sa place comme, toute les primitives constructions paroissiales, les toits étaient recouverts de bois et, sur un côté, il y avait un clocher pour trois cloches, un attachement qui, à l'époque et dans les populations de l'intérieur du pays, possédaient seulement que les paroisses les constructions paroissiales, à la seule exception des temples de la Merced et de San Francisco de Puerto Príncipe. Il est tout à fait probable que l'église de la Consolación était la paroisse du XVIIe siècle détruite par des pirates, abandonnée pour la construction de celle qui a été érigée lors du dernier tiers du XVIIe siècle sur l'actuelle Plaza Mayor.

Il est intéressant de noter que sur les premiers plans de la ville on voit que le seul point où l’on peut apprécier l’orthogonalité est précisément dans la rencontre des rues Cristo et Boca, en plus que les quatre pâtés de maisons qui entourent ce centre sont les seuls urbanisés dans leur totalité. Tout cela suggère qu’il s’agit du lieu de fondation. Le clocher de San Francisco est donc une tour qui marque le site où la ville de Trinidad est née.

La troisième cause ayant contribué à la perte du tracé régulier de la fondation se rapporte à la longue période « rurale » d'une population manquant de routes pavées et d’édifices définitifs. Les solares (terrains à bâtir) étaient de grandes dimensions, de 28 varas (une vara = 0.835m) de front par 40 de fond et irrégulière, et leurs propriétaires usurpaient les terrains à leur caprice. Le type de construction des maisons primitives, dans une parcelle utilisée, a été déterminant pour la configuration urbaine.

Et enfin, la situation de la guerre dans les villes antillaises au cours des premiers siècles s’est ajoutée à tout cela. Les pirates ont été un facteur déterminant pour l'adoption ou la perte du tracé régulier dans les villes du bassin des Caraïbes. Les ports importants ont été fortifiés très tôt, comme dans les cas de La Havane et Santiago de Cuba. Les œuvres défensives ont été dirigées par les meilleurs ingénieurs militaires de l'époque, qui ont également réalisé les plans régulateurs des villes. Une ville fortifiée est une ville ayant un tracé régulier. Au contraire, les villas manquant de défenses ont été forcées de se protéger d'une façon organique, en changeant le tracé. De cette façon, l'ennemi était désorienté, en particulier dans les villes fondées sur une plaine, sans points de défense élevés, comme Sancti Spiritus et Camagüey. Il est très probable que cette raison englobe les précédents et a été le déterminante dans le maintien du tracé régulier pour les cas des villes place fortes, et la perte de celui-ci dans celles n’ayant pas de protection militaire.

Le tracé de Trinidad est un acte de vie, car bien qu'il soit né selon l'idéal urbain de son époque, il a évolué quant à l'adaptation envers des circonstances spécifiques. De là dérive le charme, le mystère et les surprises pour ceux qui se promènent à travers une ville, vous faisant suivre les pas de ses habitants, génération après génération.

 

Notes :

1 - Geografía y descripción universal de las Indias recopilada por el cosmógrafo-cronista Juan López de Velasco desde el año de 1571 al de 1574, publié pour la première fois dans le Boletín de la Sociedad Geográfica de Madrid avec des ajouts et des illustrations de don Justo Zaragoza, pages 110-115, Establecimiento Tipográfico de Fortanet, 1894.

2 - Juan Martín Leiseca : Apuntes para la historia eclesiástica de Cuba, Talleres tipográficos de Carasa y Ca, 1938, p. 66.

3 - Archives Générales des Indes : Santo Domingo, 117.

4 - ibid.

5 - ibid.

6 - José Luis Romero : « Llanto sagrado de la América septentrional », de Levi Marrero dans Cuba: economía y sociedad: Editorial Playor, S.A., Madrid, 1974, T. III., pages 99-101.

7 - Voir Alicia García Santana : Trinidad de Cuba, ciudad, plazas, casas y valle, Conseil National du Patrimoine Culturel, La Havane, 2004.

8 -  La visita eclesiástica, sélection et introduction de César García del Pino, maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1985, page 46.