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La Patrie le contemple fièrement
Par Eduardo Torres-Cuevas Traduit par Alain de Cullant
Cette année, on commémore le bicentenaire de la naissance à Bayamo de Pedro Felipe Figueredo Cisneros, « Perucho » dont les notes de sa Bayamesa, devenue notre Hymne National, font vibrer, jour après jour, 150 ans après le début de la Révolution émancipatrice, les fibres les plus sensibles de l'âme cubaine.
Illustration par : Antonio Vidal

Le 18 février 1818 est né, dans la ville héroïque de Bayamo, l'un des patriotes les plus remarquables de notre histoire, Pedro Felipe Figueredo Cisneros, « Perucho ». Les notes de sa Bayamesa, devenue notre Hymne National, font vibrer, jour après jour, 150 ans après le début de la Révolution émancipatrice, les fibres les plus sensibles de l'âme cubaine. Au cours de ces années, dans les moments les plus difficiles de l'histoire du pays ou dans ceux de la fierté de la victoire, le peuple de Cuba l'a entonné comme l'expression sublime de son identité. Seul un patriote entier, un révolutionnaire dans l’âme, une vie donnée jusqu’au sacrifice le plus inattendu, un intellect cultivé et une personnalité courageuse et déterminée a pu résumer l'esprit de son peuple dans les paroles et la musique de notre Hymne National.

Un an plus âgé que Carlos Manuel de Céspedes, il a été son ami et camarade de classe dans l'enfance et la prime jeunesse. L’amour pour la patrie, les paysages uniques de la grande région du Cauto, la rébellion historique, les traditions et les légendes de Bayamo les ont unis. C’était là où le cacique Hatuey avait lutté et fut brûlé vif naissant la légende de « la lumière de Yara » qui a inspiré le poème Espejo de Paciencia, notre première œuvre littéraire, où s’est développée la conspiration de Morales à la fin du XVIIIe siècle, la ville de José Antonio Saco et de Joaquín de Infante, ce dernier auteur, en 1810, du premier projet constitutionnel pour une Cuba indépendante. Avec ces bases patriotiques plantées dans le cœur, Figueredo est parti pour La Havane en 1834 pour continuer ses études.

Ce n'est pas par hasard qu'il a choisi le Collège de San Fernando, plus connu sous le nom de Carraguao, qui était sous la direction de José de la Luz y Caballero. L’empreinte du maître dans la formation de la science et de la conscience cubaine a été telle que, en 1871, dans l'acte répressif contre l'Université, on lui a supprimé le droit de donner le titre de médecin, soutenant que dans cette école ont étudié « Pedro Figueredo et Francisco Aguilera », parmi d’autres patriotes, que les enseignements de Luz y Caballero étaient « anti-catholique et anti-nationaux », que dans ses doctrines les jeunes ont « appris ceux qui les ont lancé vers l'insurrection ». Quatre ans plus tard, il est diplômé en Philosophie de l'Université Royale et Pontificale de San Gerónimo de La Havane.

Une période spéciale dans la formation de Figueredo est son séjour dans la capitale de la Catalogne, Barcelone. En 1842, dans l'Université de Catalogne, il reçoit son diplôme de Droit, coïncidant avec les dates où Carlos Manuel de Céspedes a été diplômé dans la même université. Pendant cette période, il a étudié la musique et l'art militaire.

De retour dans son Bayamo natal, il a commencé à pratiquer sa profession d'avocat et, en 1848, a été nommé second maire ordinaire de la ville. Cependant, le plus important était ses activités dans les cercles juvéniles de Bayamo. En 1851, avec Carlos Manuel de Céspedes, il fonde la Société Philharmonique de Bayamo, qui deviendra le noyau culturel dans lequel la poésie et la musique expriment le sentiment patriotique, même indéfini. Parmi d'autres, il y a la présence de Juan Clemente Zenea, de José Fornaris, de José Joaquín Palma et de José María Izaguirre. Tous, d'une façon ou d'une autre, impliqués dans la flambée d'octobre 1868. Le sentiment séparatiste de ces jeunes est visible dans leurs attitudes et leurs poèmes au cours des premières années des années 1850. Figueredo, comme Céspedes, éveillent les soupçons des autorités espagnoles. Pour éviter d'être déporté, il s'installe à La Havane en 1854.

Durant ces années havanaises, Figueredo représente, comme avocat, les intérêts des familles de Bayamo dans la capitale, avec d'anciens disciples il rencontre des jeunes ayant des idées similaires et réalise une intense activité culturelle qui permet de connaître leur inclination patriotique. Il n’a aucune relation avec la bourgeoisie esclavagiste occidentale. Il commence à publier, en collaboration avec José Quintin Suzarte et Domingo Guillermo de Arozarena, le journal El Correo de la Tarde. Le gouvernement colonial le ferme. Son nom apparaît bientôt dans une autre revue havanaise, La Piragua. Celle-ci est dirigée par le bayamais José Fornaris et l’havanais Joaquin Lorenzo Luaces. Il s'agit d'une revue siboneyista, qui s'explique en partie par la présence de poètes, de musiciens et d'écrivains de régions comme Bayamo dans laquelle a survécu le souvenir des habitants primitifs de Cuba. Outre les critiques pouvant être faites, le siboneyismo a cherché à trouver un moyen autochtone de réaffirmation. Dans son premier numéro, nous trouvons une contredanse de Pedro Figueredo qui porte le même nom que la revue. Dans un commentaire, qui apparaît dans la même publication, il y a une référence au succès de la pièce de Figueredo. Interprétée publiquement par l'orchestre La Unión, elle a mérité « les honneurs de la répétition ». Un écrit littéraire de Figueredo apparaît aussi dans La Piragua, publiée en trois parties et intitulée Excursión a la gran sabana de Yara”. Dans l’écrit figure l'idée suivante : « mais aucune créature ne se noie devant un bayamais (...) car il n'y a aucun bayamais sans exemption de classe ou de condition qui ne sait nager dans toute l'extension et la signification de ce mot ».

Il retourne à Bayamo en 1858. Lors des années suivantes il poursuit ses activités politiques et culturelles, administre sa sucrerie Las Mangas et sa maison devient un point de rencontre pour les inquiets « contraires » au régime colonial.

Sa fille Canducha rappelle : « Étant toujours en opposition constante au gouvernement, il est finalement arrêté en 1867 pour outrage à l'autorité d'un maire ; mais pour avoir le poste honorifique de Sous-délégué de la Marine, selon la juridiction il ne pouvait pas être emprisonné dans la prison civile : sa propre maison est devenue sa prison. De là il s'est avéré que ses innombrables amis se sont rassemblés chez lui quotidiennement pour travailler et coordonner la conspiration qui a mené à la guerre d'indépendance, les conspirateurs principaux étant, parmi d’autres, Francisco Maceo Osorio, Francisco V. Aguilera, Luis Figueredo, Miguel Figueredo, Carlos Manuel de Céspedes ».

Un des conspirateurs, Manuel Anastasio Aguilera, précise : « Deux projets ont surgi à Bayamo en 1867 : la restauration de l'ancienne Loge de cette ville (...) sous un rite différent, et celui de commencer la révolution pour conquérir la liberté et l'indépendance de Cuba. Les deux projets ont pris effet la même année (...) L'acte fondateur de la Loge Étoile Tropicale a eu lieu dans la maison de l'éminent patriote Pedro Figueredo Cisneros (...) Cette même année de 1867 (sic.) à ce Lodge de nombreux cubains éminents d’Holguín, de Las Tunas, de Jiguani, de Guisa, de Manzanillo... sont venus pour rejoindre cette loge ». Parmi ceux mentionnés par Anastasio Aguilera se trouvent Carlos Manuel de Céspedes, Manuel Calvar, Vicente García, Francisco Ruvalcaba et Donato Marmol. Un mois plus tard, et dans la maison de Figueredo, a été constitué le Comité Révolutionnaire de Bayamo qui avait la même direction que la loge : Francisco Vicente Aguilera, Pedro Figueredo et Francisco Maceo Osorio. Le mouvement d'indépendance commencé, son hymne de combat est devenu nécessaire. Figueredo, qui est musicien, écrit les paroles et la musique d'une marche de combat dans le style de La Marseillaise, l’intitulant La Bayamesa. Le directeur de l'orchestre de la Parroquial Mayor, Manuel Muñoz Cedeño, suite à la demande de Figueredo, en a fait l'orchestration et, en juin 1868, l’œuvre est interprétée pour la première fois en public. Par la suite, ses notes contagieuses ont été fredonnées par la population de Bayamo.

Figueredo a été assigné à une mission extrêmement importante, entrer en contact avec les révolutionnaires de La Havane. Il rencontre Joaquín Fabián Aenlle y Monjiotti, le deuxième homme dans la hiérarchie dans le Grand Orient de Cuba et des Antilles, un corps maçonnique à laquelle appartenait celle de Bayamo. Le mouvement indépendantiste a été forgé avec un caractère national. Un réseau de conspirateurs est tissé entre Santiago de Cuba et Bayamo par son cousin Felix Figueredo, se trouvant à Jiguaní. Ce réseau compte d’illustres personnalités de Santiago comme Exuperancio Alvarez et le parrain d'Antonio Maceo, Ascencio Asensio.

En octobre 1868, la situation était explosive. Avant l'échec du mouvement, Carlos Manuel de Céspedes y del Castillo lance le cri initiatique de « la Liberté ou la Mort» le 10 de ce mois. Figueredo ayant connaissance du soulèvement, il décide de le seconder dans sa sucrerie Las Mangas, distante d’une lieue de Bayamo. Le 15 octobre 1868, il rencontre Carlos Manuel de Céspedes et le général dominicain Luis Marcano à Barranca afin de coordonner les détails de la Prise de Bayamo. Figueredo a formé sa « petite armée », l’appelant la Rusia, plus tard Division Bayamesa. L'un des membres de celle-ci a dit : « Pour que notre triomphe soit complet, il ne manque qu’une vaillante cubaine qui soit notre porte- drapeau ». Et Canducha, la fille de 16 ans de Perucho commente : « Papa s'est aussitôt levé et s'écria : « ma fille Candelaria le sera ». Je n'avais pas encore fini de le dire quand avec un enthousiasme délirant j'ai été proclamée porte-drapeau de la Division Bayamesa (...) puis papa a appelé maman (bien qu'elle a participé à la joie générale, elle tremblait, pensant au danger que j’allais courir) et elle a dit : « Allons, Isabel, il est nécessaire de faire un uniforme à notre porte-drapeau ». Eulalia, ma sœur aînée, a été en charge de le faire. Mon uniforme a été composé d'une robe d’amazone blanche, d’un bonnet phrygien ponceau, d’une bande tricolore et de mon drapeau. J'étais rayonnante de fierté et de gaieté et je peux vous assurer que jamais une jeune femme qui va à une fête pour la première fois a été aussi gaie et satisfaite que j'étais à ce moment-là ».

« Quand nous sommes arrivés à Bayamo le contingent notamment avait déjà augmenté, car partout où nous passions, tous les hommes, et même les enfants, que nous croisions au passage nous rejoignaient. Quand nous sommes arrivés à la rivière Bayamo, qui est à l’entrée de la ville, tout Bayamo nous attendait et dès que l’on nous voyait, nous étions salués avec enthousiasme. Papa m'a dit alors : « Fait flotter le drapeau », et je l'ai fait avec un cri enthousiaste de « ¡Viva Cuba libre! », répondant à tout le peuple avec des cris assourdissants et des vives le drapeau et son porte-drapeau. Enfin, nous sommes arrivés dans la ville et, en face de la Plaza de Armas, papa m'a également fait venir sur la place et c’est alors, avec un enthousiasme fou, croisant sa jambe sur la selle de son cheval, qu’il a écrit son immortel Bayamés ».

La troupe de Figueredo est l'une de celles qui participent aux combats de la prise de Bayamo. Les garnisons se sont rendues et une fois le gouvernement révolutionnaire créé, Céspedes nomme Figueredo, pour ses connaissances militaires, Chef d'État-major de l'Armée avec le grade de Major Général. La publication du Cubano Libre commence immédiatement et, dans son numéro du 27 octobre 1868, Figueredo insère les deux premières strophes de ce qui serait notre Hymne National avec le nom de La Bayamesa. Hymne Patriotique. Cela explique la diffusion et la popularité des deux premières strophes de « l’Hymne Patriotique ». Il est dans la mémoire de l'indépendance. Il est ainsi arrivé à José Martí que le reprend comme l'hymne de combat pour la « Guerre Nécessaire » et continuatrice qui éclate en 1895.

L’offensive colonialiste se concentrant sur Bayamo, les patriotes sont obligés de se retirer. La ville commence à être abandonnée le 6 janvier 1869. Ce n'est pas seulement l'Armée Libératrice, ce sont des familles entières. Celle de Figueredo parmi les premières.  Il a été décidé de brûler la ville avant de le rendre à l'ennemi. Rien de mieux que le cœur d'une femme pour raconter ce grand moment, la Porte-drapeau Candelaria Figueredo, Canducha : « Le 18 janvier, nous étions dans une ferme appelée Valenzuela, éloignée 8 lieues de Bayamo, quand nous regardions dans la direction de Bayamo, le ciel était rouge. En le voyant, maman a dit : « Cela ressemble à un grand incendie et papa, soupirant, lui a répondu : « En effet, c'est un grand incendie ; c’est notre cher Bayamo ». Nous avons tous commencé à pleurer, mais nous avons tous convenu qu'il était préférable de la voir en flamme qu’en possession de nos ennemis ; Mais la chose horrible a été que Valmaseda s’approprie de ses ruines ».

L’Assemblée Constituante de Guáimaro a été réalisée pour la recherche de l'unité nécessaire. Le 11 avril 1869, le Major Général Pedro Figueredo est nommé Sous-secrétaire de la Guerre du premier gouvernement de la République. Les différences internes l'ont amené à présenter sa démission le 18 décembre de cette même année. Céspedes ne l'a pas acceptée, mais Figueredo a cessé d'exercer cette fonction. Il est resté dans les montagnes orientales avec sa famille et un petit nombre d'hommes. Sa fille Canducha se souvient de ce qu'il a inculqué à tous, hommes et femmes, « la mort plutôt que de se rendre à l'ennemi ». Les colonialistes encerclaient la zone et détruisaient toutes les sources de ravitaillement. La faim et d'autres pénuries ont écrasé la famille Figueredo. Au cours de l'été 1870, il est tombé malade de la fièvre typhoïde. Faible et à peine capable de se maintenir, il est surpris et capturé le 12 août par les troupes espagnoles, à la suite d'une trahison, dans la ferme Santa Rosa de Cabaniguao, province de Las Tunas.

Transféré à Santiago de Cuba, il est fusillé quatre jours après sa capture dans l'abattoir de la ville. On sait que, comme il pouvait à peine marcher, il a demandé un cheval. Avec l'intention de le dégrader, on lui a amené un âne. On affirme que Figueredo a dit qu'il n'était pas le premier Sauveur qu’on emmenait à la mort sur un âne. La référence était à Jésus Christ. De même, on affirme qu’avant de tomber par la décharge des fusiliers, il s'écria : « Mourir pour la patrie, c'est vivre ».

Quelle chance pour un peuple d'avoir des hommes comme Pedro Figueredo et quelle chance que même aujourd'hui nous vivons dans l'intonation quotidienne de notre Hymne National, quand, le matin, les enfants de tout Cuba, avant d'assister aux cours, chantent son « Hymne Patriotique » !