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« Habanastation » : Le Jimini Criquet du cinéma cubain
Par Mario Jorge Muñoz Traduit par Alain de Cullant
Le film d'Ian Padrón se souligne pour « porter à l'écran la vie des Cubains »,
Illustration par : Adislén Reyes

Beaucoup de rires et de larmes agitent aujourd'hui les salles obscures des principaux cinémas cubains pendant l'heure et demie de projection de la première de Habanastation, un film qui s'avère court – comme cela arrive avec les grandes œuvres – pour un public ayant besoin de se voir protagoniste de sa cinématographie nationale.

De telles émotions ne sont pas provoquées par des messages subliminaux ou des possibles métaphores compliquées, seulement à la portée d’« érudits » ou de certains « traducteur interprètes » de dernière heure, qui assistent parfois à chaque nouvelle présentation du cinéma cubain à la recherche de doubles lectures et de mauvaises intentions.

Sans aucun doute, au-delà de ses indiscutables valeurs artistiques, le film d'Ian Padrón se souligne pour « porter à l'écran la vie des Cubains », un compromis dans lequel le cinéaste a insisté durant sa carrière, dans chaque rencontre avec le public ou avec la presse. Son premier film, cette fois depuis le langage de la fiction, me résulte très proche du documentaire – comme portrait de la réalité –, un genre que le jeune artiste a démontré manier très bien depuis ses précédentes incursions cinématographiques.

Dans Habanastation tout est clair. Le drame vécu par les enfants Mayito et Carlos doit avoir provoqué des picotements chez plus d’un spectateur adulte. L'œuvre se submerge dans la Cuba profonde, vue depuis l'intérieur et pour enseigner le bon et le mauvais dans ces deux Havane qui coexistent actuellement.

Le film montre les grandes différences sociales entre deux enfants allant dans la même école, un conflit qui n'est pas étranger dans la Cuba d'aujourd'hui. « Ne pas voir les différences sociales qui nous entourent serait de se protéger du soleil avec un doigt », a récemment déclaré le directeur à La Jiribilla. Les enfants sont aussi affecté par le contexte familial : Mayito, qui possède tout du point de vue matériel, loin des difficultés ; mais qui se sent seul bien qu’il vive avec ses parents dans un monde qui semble être parfait. Carlos, qui n'a rien, vit à la limite, il a perdu sa mère et son père est en prison ; mais il compte avec la solidarité et l'amitié de ses voisins et de ses amis.

Il y a beaucoup d’aspects à considérer dans ce filme.  Il faut applaudir aussi son scénario, écrit par Felipe Espinet avec la collaboration d'Ian Padrón, lequel se développe avec beaucoup d'ingéniosité et d’humour, offrant un produit final bien créole, agréable et très convaincant, chargé de spontanéité et de grâce, malgré la dure réalité qu'il reflète.

Les dilemmes dans la trame du film ont lieu dans le supposé quartier La Tinta, où arrive Mayito après qu’il se soit perdu lors du défilé du 1er Mai sur la Place de la Révolution. Ils vont au-delà de l'humilité et de la marginalité – des réalités du lieu – opposés à la simplicité et à la solidarité entre les voisins du quartier ; indubitablement des valeurs magnifiées par les réalisateurs et les protagonistes quand ils se référent à l'appui offert lors de la production par les habitants du quartier havanais de Zamora, où a été tourné le film.

Là se trouve le légendaire cerf-volant « gallardo », face à la sophistiquée Play-Station3, dont Carlos ne connaît pas l’existence et, aussi, ne sait pas comment prononcer bien son nom en anglais. Ou les joueurs de base-ball des Grandes Ligues, dont Mayito parle avec une désinvolture normale, alors que Carlos défend ses joueurs d’Industriales (équipe de La Havane).

Ce n’est pas la faute de Mayito. Il est malheureux et il ne le sait pas, protégé dans sa belle bulle de possibles « contagions » par Moraima, sa mère. « Ma maman ne veut pas que je fasse venir des inconnus à la maison », dit-il dans une confession à son nouvel ami. Et Moraima le réitère quand elle a une forte discussion avec Mario, le père, quand l’enfant se perd, ne sachant où aller : Car « Mayito n'a pas d'amis », dit-elle, pour ensuite rappeler au père, avec dédain, son origine humble et l'impossibilité que Mayito connaisse quelqu'un dans La Tinta.

Regrettablement, il y a beaucoup de Moraima et elles vivent dans tous les endroits de la géographie insulaire, se croyant supérieur et se sentant éloignée de la quotidienneté de cette petite grande Île.

Fidèle à son « compromis avec la réalité », dans le nouveau film d’Ian Padrón, l’image d'une voiture dernier modèle roulant lentement dans les rues défoncées de La Tinta s’avère aussi déconcertante que le logement précaire de Carlos, qu’un combat de chiens ou les scènes de violence, qui se réfèrent au quotidien de l'autre vie que l’on souffre dans ces endroits.

Le film met à nu l'âme du Cubain. Après une large variété de personnages : l'institutrice Claudia (simple et véritablement préoccupée par ses élèves), Concha (la sage grand-mère de Carlos), Jesús (qui répare tout), Munguillo (qui prête sa bicyclette et qui garde leurs chaussures), Arcadio (le vendeur de purée de tomate), Shakira de la Caridad (le coup de foudre de Mayito) et, spécialement, la « bande » des nouveaux amis… fait défiler des valeurs humaines universelles comme l'humilité, l'amitié, la solidarité et, surtout, la confiance dans la possibilité de l'amélioration humaine, qui croît depuis un Mayito qui cache son goûter pour ne pas le partager à celui qui laisse son objet le plus précieux, la Play Station, à son nouvel ami.

Ce sont « les Cubains qui doivent résoudre leurs problèmes et changer ce qu'il faut changer » – a dit Ian Padrón à la publication mexicaine Milenio –, en marge des regards toujours inquisiteurs de la façon dont l’île est souvent vue depuis l’extérieur ». Et qu’il y a suffisamment  de matériel humain  pour l'obtenir.

Je crois que par cette corde marche le jeune Habanastation, un autre appel d'attention indispensable, de ceux qui arrivent à bonne heure de la main d'un ami, ou de n’importe quel Cubain préoccupé par sa maison – qui est aussi sa Patrie – par ses gens ; ce film pourrait bien être le Jimini Criquet  du cinéma cubain, pendant  ces jours réveillant de  cerveaux et de consciences au milieu du silence complice et de la magie de la salle obscure.