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Les créateurs et les institutions culturelles : dialogue et confiance
Par Pedro de la Hoz Traduit par Alain de Cullant
La promotion d'un système d'institutions à partir de 1959 a soulevé un nouveau scénario et a ouvert un champ inédit de possibilités de réalisation individuelle et de participation sociale pour les créateurs.
Illustration par : Ana María Reyes

Le 14 avril 1959, en apparaissant dans un panel de CMQ TV, Virgilio Piñera se demandait ce que cela signifiait d'être un écrivain à Cuba. Il a déployé un chapelet de questions auxquelles il a lui-même répondu : « Est-ce que les gens nous lisent ? Réponse terrible : nous nous lisons entre nous. Est-ce que nous avons un poids dans l'opinion publique ? Absolument pas. Alors, que sommes-nous ? Des personnes privées qui se sont décidées à se dédier au noble exercice des lettres. Et la question du capital : de quoi vivons-nous ? De l'air, des dossiers, de la peseta que l'ami nous donne, de la centaine d'humiliations énormes, de rêves et de chimères ».

Seulement quatre mois après le triomphe révolutionnaire. Avant, au milieu de la dictature, la maigre subvention de l'État que le ballet d'Alicia Alonso recevait a été retirée car la prima ballerina assoluta a refusé d'apparaître comme un symbole de propagande d'un régime qui n'a jamais vraiment soutenu la culture. Un régime qui, avant la fondation de l'inopérant Institut National de la Culture, voulait être prés du franquisme en organisant une Biennale d'Art fallacieux à plusieurs des véritables créateurs de l'avant-garde et à laquelle ils ont répondu avec l'anti-biennale de 1954 dans le Lyceum.

Avec ce contexte, je veux faire face à deux réalités diamétralement opposées dans la relation entre les institutions avec les artistes et les écrivains, celle qui a prévalu lors de la dictature de Batista et celle qui est survenue lors des transformations qui ont eu lieu dans l'île à partir Janvier 1959.

La promotion d'un système d'institutions à partir de cette même année inaugurale a soulevé un nouveau scénario et a ouvert un champ inédit de possibilités de réalisation individuelle et de participation sociale pour les créateurs, qui ont à leur tour contribué à la définition de leurs profils, leurs fonctions et leurs étendues au long de six décennies.

L'intervention de Fidel Castro, connue sous le nom de Paroles aux intellectuels, en juin 1961, a ouvert la voie à la formulation d'une politique culturelle démocratique, ouverte et inclusive, engagée dans la défense des valeurs patrimoniales et de la plus grande diversité des approches esthétiques.   

Des conflits, des contradictions ? Il y en a eu. Des interprétations dogmatiques et de retour en arrière ? Également. Il y a des études sur les écueils, les obstacles et les limitations dans l’application de cette politique, dont les conclusions peuvent ou pourraient ne pas être partagés dans leur intégralité, mais elles offrent autant d’informations sur les faits, les processus et les contextes que de nombreuses observations réfléchies. Il suffit d'examiner Polémicas culturales de los 60 (Polémique culturelles dans les années 60), une sélection et un prologue de Graziella Pogolotti (2006) ; La política cultural del periodo revolucionario: memoria y reflexión (La politique culturelle de la période révolutionnaire : mémoire et réflexion), éditée par Eduardo Heras León et Desidero Navarro (2008) ; El 71, anatomía de una crítica (1971, anatomie d'une critique), de Jorge Fornet (2013) ; Decirlo todo; políticas culturales (en la Revolución Cubana (Dire tout ; les politiques culturelles (dans la Révolution Cubaine), par Guillermo Rodríguez Rivera (2018) et, avant, Cambiar las reglas del juego (Changer les règles du jeu), par Armando Hart (1983).

Ce que personne ne peut nier est l'engagement des institutions avec le soutien, la gestion et la promotion de l’œuvre des créateurs et la participation de la grande majorité des écrivains et des artistes avec ces institutions. Ce lien est basé sur un dialogue respectueux et un débat systématique. Lorsque ceux-ci sont réalisés sur la base de la transparence absolue et de la hauteur éthique, les créateurs, les institutions et la culture gagnent.

C'est pourquoi le Ministère de la Culture et ses institutions renforcent la communication avec l’UNEAC (Union des Écrivains et des Artiste de Cuba), l’AHS (Association Hermanos Saíz), les fondations et les associations, les centres guidés par les créateurs d'avant-garde et le mouvement intellectuel et artistique en général et assume comme un devoir d'informer les écrivains et les artistes sur les progrès de leur gestion et d'écouter des critères, non pas pour accomplir un processus formel, mais pour offrir des réponses et corriger des décisions.

Parmi les priorités du secteur il y a un travail – qu’il faudra faire avec plus d'emphase et de vocation – pour que les gestionnaires sentent l'obligation d'assister, comme une partie substantielle de leur travail quant aux spectacles, concerts, expositions, présentations de livres, conférences, causeries et rencontres des organisations de créateurs, et comprendre que cette relation est construite au-delà des assemblées et des réunions.

Sur la base de telles prémisses, il y a un climat de confiance et de compréhension exprimé dans le pouvoir de la convocation institutionnelle et de la participation active des écrivains et des artistes dans des projets souvent nés de leur propre initiative.

Cette réalité dérange certains et essaie d'être renversé par d'autres. Aux yeux de certaines agences et organisations étrangères qui répondent directement ou clandestinement aux intérêts des États-Unis, l'idée de fracturer cette confiance est incubée. Ils font parfois appel à des bourses et sinécures, d'autres à de supposées facilités promotionnelles ; ils encouragent les illusions de succès rapide et facile et rendent propice des scandales éphémères au moyen de manipulations médiatiques. D'une façon ou d'une autre, ils tentent de saper le prestige et la crédibilité des institutions, et d’attraper ceux qu’ils arrivent à attirer à leur jeu.

Dans la mesure où la gestion est plus efficace et que la programmation et les services que les organismes et les centres culturels accordent aux créateurs et aux publics soient plus consistants, il y aura beaucoup moins d'espace pour les projets subversifs.

Cependant, la réponse la plus énergique est à venir : les écrivains, les artistes et les promoteurs culturels cubains, en grande majorité, ne sont pas tentés par des manœuvres de division et ils s'identifient aux valeurs humanistes d'une société qui reconnaît leurs apports essentiels.