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Cuba soutenue
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Dans nos sources originaires les plus légitimes, nous devrons trouver le moyen d'affiner les idées, ces armes essentielles dans la lutte de nos jours.
Illustration par : Ana María Reyes

L'histoire passe par des processus à long terme. Les conflits qui déchirent le monde aujourd'hui menacent la survie de la planète, déclenchent de grandes migrations, incitent à la violence et s'expriment dans un racisme arrogant. Ils avaient leur origine dans la colonisation incitée il y a plus de cinq siècles, promue par la cupidité des matières premières. Ainsi a commencé, comme Karl Marx l’a prévenue, l'accumulation originale du capital. L'or et l'argent venaient d'une Amérique nouvellement conquise, passant par l'Espagne pour arriver aux nations qui se forgeaient dans le nord de l'Europe. Ensuite est venu l'affrontement féroce pour la domination des marchés, avec l'exaltation de l'esprit compétitif qui a suivi. Dans ses notes juvéniles, Marx lui-même a souligné que, pour multiplier les profits, il était nécessaire de stimuler l'apparition de nouvelles nécessités, dans un chemin d'augmentation de l'aliénation humaine. Sur le sang des vaincus, sur les cultures tronquées, les vainqueurs masquèrent le crime après la couverture de propagande d'une supposée mission civilisatrice.

Cependant, depuis l'univers des opprimés, une pensée qui dynamitait les bases du grand récit établi par les narratives officielles a surgi. Elle se basait sur la reconnaissance des réalités concrètes que configuraient des contextes spécifiques qui, en plus, visaient les clés communes, en dépit des différences historiques et culturelles. Ils connectaient l'Amérique Latine avec les vastes territoires d'Asie et d'Afrique, les fournisseurs traditionnels de matières premières et la main-d'œuvre à faible coût. L'éclosion d'une perspective renouvelée à l’échelle planétaire s'est produite au milieu du siècle dernier, quand les colonisés d'hier ont pris la parole dans les grands forums internationaux, alors que l’on se battait Vietnam, en Algérie et que la Révolution Cubaine triomphait.

Je viens de relire Pensamiento anticolonial de Nuestra América, une compilation d'essais de Roberto Fernández Retamar, parrainée par Clasco et la Casa de las Américas. C'était un retour aux textes lus, un par un, quand ils ont été connus pour la première fois, à peine sortis du four, vers les années 1960.

Traversés par le temps écoulé, celui de l'histoire et celui de ma propre existence, ils acquièrent une plus grande dimension et une plus grande richesse. La réalité actuelle, marquée par l'effondrement de l'Europe socialiste, la domination implacable du capital financier, les incertitudes d'une gauche fragmentée, la crise des valeurs, la perplexité et le scepticisme de nombreux intellectuels, tend à voiler les contradictions fondamentales qui lient le cours des processus historiques de longue durée.

Nous avons oublié que, après la Seconde Guerre Mondiale, le lien avec l'Asie, l'Afrique et l'Amérique Latine était visible, les trois continents qui ont souffert du joug colonial. Certains États ont ensuite obtenu leur indépendance politique et ont modifié avec leur présence la composition de l'Organisation des Nations Unies. Devant ce forum, Fidel Castro a prononcé un discours mémorable en 1960. Avec une pleine autorité, la voix de Cuba a mis en garde contre les dangers latents envers ceux qui entraient dans l’invitation des nations.

Beaucoup plus tôt, à l'aube du XIXe siècle, l'Amérique Latine avait atteint sa première indépendance, pourtant encore de nombreuses lésions. Dans la chaleur de ces contradictions, une pensée mûrit. Peu diffusée, sous-jacent, elle circulait dans nos pays. Sa résonance a augmenté lors du déclenchement de la Révolution Mexicaine en 1910. Nous apprenions à déchiffrer les clés de l'histoire avec notre propre regard. Mella et Mariátegui l’ont ainsi fait. Au milieu du même siècle, les voix de nos écrivains se sont projetées au-delà de nos frontières. Nos économistes ont ébauché la théorie de la dépendance avec ses conséquences sociales et culturelles.

Ainsi se révélait, avec toute la clarté, qu’à Cuba, arrivée tardivement à la rupture du lien avec l'Espagne, l'intervention étasunienne avait remplacé les formules figées du colonialisme par l'établissement du modèle néocoloniale. L'indépendance politique apparente était soumise aux pressions de l'économie. Mise en œuvre dans l'île, la formule aura une longue et dramatique histoire.

Dans cette nouvelle bataille des idées, Roberto Fernández Retamar situe José Martí dans son Tiers-monde. Dans une diligente et profonde relecture, il articule la vie et l’œuvre. Ce n'est qu'ainsi, en passant par les épistolaire, par les articles de Patria, par la conception du Parti Révolutionnaire Cubain, que peut être révélé tout ce qu'il a dû faire en silence, ainsi que la lucidité suprême d'une action politique imprégnée des tendances dominantes dans les faits de son temps, mais toujours lié dans la réalité concrète d'un contexte spécifique.

Ainsi, l'action requise par les exigences de l'immédiateté a été organiquement enregistrée dans une vision, prophétique et choquante, de l'avenir. Par conséquent, « Patria es humanidad » (La Patrie est l’humanité), comme l’ont compris le Martiniquais Frantz Fanon en s'engageant avec la cause algérienne et l'Argentin Ernesto Che Guevara, se donnant au destin « des condamnés de la terre ».

Ce bref espace n’est pas suffisant pour revenir sur Caliban, la projection émancipatrice de notre Caraïbe. Cependant, je profite de l'occasion pour insister sur l'urgence de reprendre, à la lumière de la contemporanéité, le débat sur la civilisation et la barbarie. Loin de tourner le dos aux avancées de la science, nous devons le mettre au service d'un concept de modernité qui contribue au salut de notre espèce et stoppe l'expansion arrogante d'une puissance hégémonique, maintenant valide à partir de l'instrumentalisation de la culture. Dans nos sources originaires les plus légitimes, nous devrons trouver le moyen d'affiner les idées, ces armes essentielles dans la lutte de nos jours.