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Culture, mécénat, subvention
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
La volonté de démocratisation s’est traduite dans le sauvetage d'un patrimoine intangible de racine populaire – danse et musique – de participation collective, réintégré à l’imaginaire de la nation.
Illustration par : Oandris Tejeiro « Joa »,

La mort de Virgilio, d’Hermann Broch, est une des plus extraordinaires du XXème siècle. Comme toute œuvre de cette dimension, elle offre de nombreuses possibilités de dialogue avec le lecteur. Un des axes narratifs passe par le biais du débat entre le poète moribond et Mecenas, qui exerçait des fonctions équivalentes à celles d'un ministre de la culture avec l'empereur Auguste. Le poète avait écrit par ordre – quelque chose de normal en cette époque et même de nombreux siècles après – l'Enéide, l’épopée romaine qui établissait depuis Enée, le survivant des vainqueurs des troyens, le lien de continuité et de rupture en ce qui concerne le modèle hellénique. L'œuvre constitue, aujourd'hui encore, un des textes canoniques de l'histoire littéraire universelle. Prostré sur son lit de mort, le poète établit une lutte désespérée avec son protecteur tout-puissant. Le moment décisif arrive, il veut détruire son chef-d’œuvre. Son antagoniste, affable, cultivé, raffiné, aspire à la préserver à tout prix, depuis sa perspective de politicien, une histoire poétique qui induit à reconnaître l'éclosion du projet des fondateurs dans l'empire.

Mecenas n'était pas un bureaucrate. Il a su reconnaître et parrainer les talents qui ont émergé dans cet âge d'or des lettres classiques. Il s'ensuit que son nom sera associé pour toujours à la pratique de ceux, validés du pouvoir de l'église, des ressources des seigneurs féodaux, de la banque naissante, des monarchies, qui favoriseraient dans leurs respectives cours la réalisation d'œuvres reconnues comme paradigmes d'une époque.

Les relations des artistes avec le mécénat n'ont pas manqué d’aires de conflit. Miguel Angel a affronté des rugosités avec le souverain pontife alors qu’il travaillait dans la Chapelle Sixtine. Beaucoup de médiocres, aujourd'hui oubliés, ont joui de grands bénéfices, tandis que Cervantes, malgré tous ses efforts, n'a pas trouvé un garant stable. Probablement victime de cataractes qui interféraient sa perception des choses, la cour de Carlos IV a été généreuse avec Goya, sans remarquer l'accent satirique de ses tableaux.

Nonobstant, il était évident que les temps changeaient au XVIIIème siècle. La bourgeoisie se constituait en pouvoir économique et, en concurrence avec la noblesse d'origine féodale, elle commençait à thésauriser des valeurs artistiques. Dans son sein avait grandi un public lecteur féminin, amateur de romans. Dans sa critique d'art Denis Diderot sera le porte-parole du goût qui s’imposait peu à peu. Le collectionnisme commençait à se développer et entraînait l'accumulation croissante d'objets de toute nature. Un marché naissait dans le milieu de la culture. Et, ainsi, le thème de la liberté de création prenait force.

La croissance des couches moyennes, la concentration urbaine, l'industrialisation accélérée et la conséquente évaluation technologique, la prédominance d'un modèle d'illustration, le rôle accentué de l'enseignement comme une nécessité d'ordre pratique et l'élément constitutif d'une idéologie humaine, ont promu le développement d'un marché culturel. Certains de ses mécanismes se sont affirmés initialement dans le livre. Les nouveaux lecteurs consommaient des feuilletons dans les publications journalistiques et ils commençaient à acquérir des livres qui sont devenus des marchandises soumises à un système commercial et productif chaque fois plus complexe, dans lequel sont intervenus l'efficience progressive des machines des imprimeries, la baisse du prix du papier et le surgissement de deux entreprises d’un nouveau type : les maisons d’édition et les distributeurs. Comme le décrit Balzac, l'écrivain est subordonné aux demandes d'un contrat éditorial, conditionné au profil de chaque maison d’édition. Des critiques et des chroniqueurs se chargeaient des différentes formes d'une publicité encore primaire.

Ce modèle, encore germinal, s’est rapidement étendu à toutes les manifestations de l'art et il a été évident, particulièrement, dans le monde du spectacle, dans la plastique, jusqu'à s’imposer dans le cinéma, requérant des investissements considérables et un grand réseau de distribution, rapidement transnational. Actuellement, l'industrie culturelle a constitué de puissants conglomérats multinationaux, qui dévorent les petits, qui se valent du pouvoir médiatique et qui imposent une vision homogénéisante du monde.

Même si le capitalisme soutenait le laisser faire du marché, une recette qui proposait une fausse démocratisation de la culture, les états nationaux ont compris dès le XIXème siècle et, plus encore, au XXème, la nécessité d'établir certaines mesures protectionnistes. Par des voies différentes, l'Europe continentale et le monde anglo-saxon ont essayé de préserver certaines zones de la culture. Ils ont maintenu des universités publiques. En Europe, l'état a conservé des formes de subvention directes et indirectes, considérant la nécessité de protéger des secteurs spécifiques. Ils ont acquis des livres pour le vaste système de bibliothèques. Ils ont sauvegardé le patrimoine urbain, bibliographique et documentaire et celui des musées. Dans le contexte nord-américain, certains de ces secteurs reçoivent une aide gouvernementale. Dans ce contexte, l'action indirecte se produit en offrant des avantages substantiels quant au paiement des impôts des fortunes millionnaires qui investissent dans de significatives donations pour l'éducation et la culture. Ces politiques, mises en œuvre depuis le XIXème siècle, ont souffert de notables coupures comme conséquences du néo-libéralisme et de la crise financière. Mais, même ainsi, elles subsistent.

Pour sa nature et sa raison d'être, le projet socialiste exige de garantir le plein développement éducationnel et culturel des citoyens. Dans le cas cubain, le but se traduit dans des actions concrètes depuis le triomphe de la Révolution. Les investissements dans le secteur éducationnel ont favorisé la croissance d'un capital humain hautement qualifié, avec des résultats tangibles dans l'impulsion de la biotechnologie, de l'industrie pharmaceutique, parmi d’autres. Sur le terrain scientifique, son potentiel permet, dans un monde de rapide transformation technologique, d’assimiler les concepts rénovateurs, en les adaptant à nos réalités et pour éviter une distance insurmontable, avec sa dépendance conséquente, qui sépare les pays du Premier et du Tiers Monde.

Étroitement liée à l'éducation, la culture se situe au cœur du projet socialiste, comme une partie indispensable de son essence primordiale. Au-delà de la redistribution nécessaire de la richesse et du sauvetage de la justice sociale, le grand défi consiste à construire un sujet formé pour prendre part à la transformation de l'environnement et pour intervenir avec efficacité, pour les réorienter, dans l'aveugle mécanique des forces économiques en conflit.

Au long d'un demi-siècle, l'extension de notre politique culturelle, ainsi que l'analyse de ce processus de la part des Cubains des deux rives et des étrangers, certains objectifs, d’autres malintentionnés, ont souffert les interférences de débats hérités qui ont perméabilisé la perspective des politiciens et des intellectuels. D’une certaine manière, c'était un phénomène inéluctable. On ne peut pas faire irruption dans l'histoire sans charger les marques laissées dans la conscience, dans la mémoire, dans l'idéologie et dans les courants esthétiques. Malgré ses caractéristiques originales, la Révolution ne pouvait pas se détacher de ses contextes. Des réflecteurs puissants illuminaient, comme problèmes centraux, la fonction de l'art, l’engagement de l'artiste – réactivé par la puissante influence sartrienne –, la liberté de création et le normativisme imposé pour des raisons doctrinaires, tous des affaires d'indubitable importance qui, ayant été aéré jusqu'aux dernières conséquences, pourraient éviter certaines erreurs commises, responsables de blessures et de pertes irréparables. Peu se sont arrêtés à valoriser, malgré ces mouvements pendulaires, qu’il y a eu une ligne de continuité soutenue même lors des étapes de crise économique aiguë. Il s'agit de la priorité accordée à une authentique démocratisation de la culture.

De manière réductionniste, les Palabras a los intelectuales prononcées par Fidel Castro dans la Bibliothèque Nationale se résument généralement dans le connu « tout pour la Révolution, rien contre la Révolution ». Bien que précipité par la censure appliquée au documentaire PM et par les conflits latents entre les institutions culturelles, il n'est pas gratuit de souligner que l'événement s'est produit en 1961, l’année de Playa Girón, de la proclamation du caractère socialiste de la Révolution, de la Campagne d'Alphabétisation et quand on travaillait sur la réforme universitaire.

Ce n'est pas accidentel de signaler que, une fois de plus, l’éducation et la culture s’entrecroisaient. Elles faisaient partie d'une même volonté de démocratisation. L'alphabétisation était le premier pas pour élever le niveau d'instruction des majorités marginalisées. L'Université se modernisait. Elle s’ouvrait aux Noirs, aux ouvriers et aux paysans, comme l’avait réclamé le Che ; elle revitalisait la tradition commencée à Córdoba, assumée par Julio Antonio Mella qui, empêché de la mettre en pratique dans l'institution officielle, fonderait l'Université Populaire José Martí. Dans les paroles de Fidel aux intellectuels, on peut encore reconnaître des réponses implicites aux questions qui lui ont été formulées. Ces aspects ponctuels s'inscrivent dans un cadre d'une plus grande portée, orienté pour favoriser l'accès aux biens de la culture à tous ceux qui ont été privés d'une telle possibilité. L’éducation et la culture convergeaient dans le sauvetage et l'auto reconnaissance d'une mémoire effilochée.

La volonté de démocratisation s’est traduite dans le sauvetage d'un patrimoine intangible de racine populaire – danse et musique – de participation collective, réintégré à l’imaginaire de la nation. L'origine sociale de nombreux artistes formés par l'enseignement spécialisé constitue un résultat visible de cette persistance. On a établi les bases d'une industrie culturelle indispensable pour le développement d'une cinématographie propre, alors qu'on fait connaître le plus notable de la production internationale de l'époque. À bas coût, le livre a commencé à arriver à tous, alors qu'on créait un véritable système national de bibliothèques. Art des minorités, le ballet a conquis un public nouveau, comme cela arrive avec le théâtre et avec les manifestations des arts scéniques.

Dans l'éducation et la culture, l'investissement est récupéré à moyen et long terme en termes de valeurs intangibles qui se révèlent dans la croissance du sujet en vue de leurs pratiques de travail concrètes, au développement de la conscience, à la capacité d'assumer une participation responsable, à l'affirmation du sentiment d’appartenance, fondement de la racine identitaire dans toutes ses instances. Interconnectées, l’éducation et la culture contribuent à modeler des mentalités intégrées aux complexes processus sociaux.

Situées dans le noyau d'une société changeante, où interviennent divers facteurs et circonstances, la volonté de démocratisation de la culture requiert l'observation permanente de la réalité pour rajuster les modèles aux inévitables changements.

Comme l'histoire, comme la vie, la démocratisation de la culture est un processus en renouveau constant. Inscrite dans le corps vivant de la société – un ajiaco (bouillon) composé des images d’hier et des conjonctures du jour qui passe – elle n'est pas atteinte en une seule fois avec des actions isolées. Elle transite par le souffle fécond du dialogue entre la production la plus élaborée des écrivains et des artistes et l'apport des manifestations qui émergent depuis le bas, nées d'autres demandes, d’expectatives et de nécessités, entre lesquelles on ne peut pas écarter celles produites par l'influence des médias. La présence de la recréation – sans aucun doute indispensable – s’intègre à la totalité existentielle de l'être individuel et collectif. Cela s’est ainsi produit dans les temps les plus éloignés avec les célébrations autour des récoltes et avec les chants associés au travail. Par le lien entre l'être et la pensée, par l'imbrication de facteurs de différente nature, la culture nourrit l'esprit de la nation, elle fait éclore des valeurs et des formes de comportements, elle favorise la croissance du sujet, ce protagoniste du socialisme. Sa création et sa distribution ne peuvent pas être abandonnées à l'anarchie mercantiliste. Même dans les plus difficiles circonstances économiques, la conduite de ces processus requerra de préserver des stratégies de subvention savamment administrées.