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L’identité universelle de l'homme (Fin)
Par Carlos Alberto Más Zabala Traduit par Alain de Cullant
Pour Martí, le futur racial du pays constituait un important élément dans le contexte de sa pensée révolutionnaire.
Illustration par : Adislén Reyes

L’égalité et la fraternité se donnent la main dans son prêche. Pour ceux qui soutiennent que la haine entre les races engendrera des excès et des abus, pour ceux qui ne voient pas la vertu derrière la souffrance étrangère il décoche « Seulement ceux qui haïssent le Noir voient la haine dans le Noir (…) », (Martí, 1991, T4 : 97) par conséquent il place précisément le problème chez ceux qui la voient dans les autres. Et il assure que « le respect social (…) doit seulement et sûrement venir de l'égalité prouvée dans la [vertu et la culture] les [sentiments] les vertus et les talents » (Martí, 1991, T4 : 96) (1) à ceux qui prédisent la catastrophe sociale avec le triomphe révolutionnaire, à ceux qui surévaluent l'entropie avant l'ordre.

Dans son idéal il y a différentes façons d'aborder et de juger le problème. Il se réfère à l'égalité des hommes, il fustige les retards et les lestes de discrimination et de méfiances raciales, il soutient le respect social comme condition nécessaire et il signale même que « la paix demande les droits communs de la nature » car « les droits différentiels, contraires à la nature, sont ennemis de la paix », (Martí, 1991, T2 : 299) par conséquent, non seulement il trace son croquis social mais il avertit les dangers qui viendraient si l’on ne suit pas les indispensables préceptes d’harmonie et de coexistence dans une société multiraciale.

Dans sa défense de l'égalité entre les hommes Martí brandit des arguments très divers. Comme quand il signale : «Le caractère et l'intelligence de l'homme libre est déjà suffisamment présent chez ces fils des parents abattus par l'esclavage. On leur doit, évidemment qu'on leur doit, une réparation pour l'offense ! (…) ». (Martí, 1991, T11: 237)

Avec son approche réitérée de la dette des anciens esclavagistes, l'Apôtre souligne le caractère et l'intelligence présents très tôt chez les fils des esclaves, ainsi que les dommages profonds que le traitement inégal, la discrimination et la ségrégation entraîneraient, car :

« Si on dit que dans le Noir il n'y a pas la faute aborigène, ni le virus qui le déclare incapable pour développer toute son âme d'homme, on dit la vérité, et il faut le dire et le démontrer parce que  l'injustice de ce monde est grande ainsi que leur ignorance qui passe pour de la sagesse, et il y a encore ceux qui croient de bonne foi que le Noir est incapable de l'intelligence et du cœur du Blanc (…) ». (Martí, 1991, T2: 298)

Le Maître transite donc vers sa considération que l'égalité des hommes doit s’exprimer non seulement comme une demande de la race jusqu'alors conjurée et omise, mais comme un devoir élémentaire de ceux qui furent les viles souteneurs de l'esclavage. Il souligne aussi dans ses argumentations sur l'égalité des hommes des différentes races quant au caractère et à l'intelligence que l'inégalité devrait justement s’ériger dans la différenciation des valeurs morales et des attributs, étrangers à la couleur de la peau et aux caractéristiques ethniques.

À partir de cette plate-forme, dans laquelle il dédie un espace opportun à l'égalité dans les sentiments et les souffrances. Martí argumente sur l'égalité en droit entre les Noirs et les Blancs : « Tout ce qui divise les hommes, tout ce qui les spécifie, les sépare ou les accule, est un péché contre l'humanité ». (Martí, 1991, T : 2 : 298) 

Le triomphe de l'idéal abolitionniste aux Etats-Unis, sous l’égide « la seule race exclue de la civilisation surgit à la vie du droit (…) (Martí, 1991, T10 : 98) l’avait trouvé parmi ses plus fervents défenseurs. Si cela était ainsi chez le puissant voisin du nord, avec davantage de raison cela devrait être à Cuba, le creuset des Caraïbes dans lequel avaient conflué le sang européen, le sang aborigène et le sang africain pour donner naissance à une nouvelle nationalité, dont l’origine provenait « de la leçon suprême des dix années créatives, quand nous mourrons tant de fois ensemble, les uns dans les bras des autres et avec les tirs jumelés de nos fusils nous aérons l'air ténébreux pour qu'il soit le palais pacifique de la liberté ». (Martí, 1991, T: 3 : 103) 

Il voyait le futur de la patrie érigé sur les épaules des Cubains tombés sur un pied d'égalité, sur les champs de Cuba. Plus qu'une prédiction, il soutenait une certitude. Pour l'Apôtre la fraternité dans la lutte et dans le sacrifice constituaient des liens d’une plus grande force et valeur que ceux proprement sanguins :

« Il y aura des duels d’yeux et de langues osées, et les démagogues qui sont mis à la tête de la préoccupation noire ou blanche, et des degrés d'hygiène et de culture, qui sont les mêmes que ceux qu’ont déjà les Blancs entre eux aujourd'hui, et les Noirs aussi ; mais si une main criminelle, blanche ou noire, se lève, sous prétexte des couleurs, contre le cœur du pays, mille mains à la fois, noires et blanches, la tiendraient à la ceinture, et ils la lui cloueraient au flanc ». (Martí, 1991, T : 3:103)

Effectivement, pour le Maître, la cause qui unissait les Blancs et les Noirs était si forte, les liens qui s’étaient renforcés dans les batailles précédentes étaient si affables et le futur si prometteur, en opposition à la très triste réalité coloniale à laquelle était encore soumise notre patrie, qu'il ne laissait pas le moindre écart au doute sur la réponse multiraciale à celui qui prétendrait les diviser ou au moins injecter dans le sein de la communauté cubaine des rancœurs et des appréhensions aussi scélérates qu’injustifiées.

Unit à son concept d'égalité dans la future société « l'espoir de voir enfin fondée la patrie avec l'équité prudente qui assure en elle la liberté depuis la racine (…) », (Martí, 1991, T : 2 : 173) avec lequel le Maître arbore qu'avec les droits politiques, et en se donnant la main, les droits économiques et sociaux doivent avancer.

Il souligne son principe d'équité sur la base qu'à elle doivent contribuer avec une plus grande mesure ceux qui avaient soutenu avant l'inégalité esclavagiste. Une partie de l'expérience vécue aux Etats-Unis où l'accès aux libertés politiques n'avait pas représenté un changement substantiel pour les graves problèmes sociaux et économiques des Noirs.

Il souligne en plus que ceux qui doivent parcourir un plus long chemin, puisqu'ils partent d'une plus grande distance historique pour obtenir l'égalité rêvée, doivent recevoir la juste reconnaissance des autres :

« L'imprévision humaine a du mal à comprendre que l’homme bon propage la justice, et salue le talent et la vertu, sans lever ou baisser plus le chapeau parce que le père de l'homme vertueux soit né en Afrique ou en Europe : parce que s'il est né en Afrique esclave, et de son esclavage est sorti le fils qui est à côté du fils des libres,  plus grande est la difficulté vaincue, et plus bas doit aller le chapeau ! ». (Martí, 1 991, T : 4 : 417)

Il ne s'avérait pas facile que de telles idées s’ouvrent un passage. Des siècles d'inégalité coloniale, un héritage discriminatoire péninsulaire et les influences provenant des Etats-Unis se constituaient en obstacles qu’ils fallaient franchir. Il savait qu'il avait des milliers de Cubains à sa faveur et dans le « Manifeste de Montecristi » il exprime :

« Il y a déjà à Cuba des Cubains [oubliés] d'une couleur et d’une autre pour toujours- avec la guerre [de la liberté] émancipatrice et le travail [dans lequel] où unis ils franchissent – la haine que l'esclavage a pu les diviser. La nouveauté et la rugosité [et le affrontement] des relations sociales, conséquentes au changement soudain de l'homme étranger en proche, sont moindres que l'estimation sincère du Cubain blanc pour l'âme égale, la culture passionnée, [l'évangélique amour de liberté] la ferveur d'homme libre, et l’aimable caractère de son compatriote noir ». (Martí, 1991, T : 4 : 96 - 97) (1)

Pour argumenter ceux qui voyaient ses prédictions comme des idéalisations, ceux qui ne croyaient pas que les hommes soient capables de vivre en totale harmonie et égalité, il se réfère à l'accueil qu’a reçu Juan Gualberto Gómez dans le Lycée de Guanabacoa.

« Grande a été notre joie en sachant (…) qu’ils viennent de faire venir le frère mulâtre, le noble Juan Gualberto Gómez, dans l’illustre maison où se sont assis les plus sagaces et utiles fils de Cuba.

(…) Mais notre joie n'est pas tant pour la justice que l’on rend à un Cubain distingué, que pour la préoccupation qui est démantelée avec le motif de sa noble personne pour le destin des relations sociales des races de Cuba envers la justice naturelle, qui exploserait si on ne lui ouvrait pas un camp opportun ; et parce que cette reconnaissance cordiale du mérite du Cubain noir, est l’annonce heureuse que les hommes qui se trompent à Cuba, en sentant une très lourde oppression sur leurs têtes, comprennent et aiment mieux les Cubains opprimés, et avec leur aide ils doivent lever la patrie ». (Martí, 1991, T : 4 : 418)

Ou quand il se référera aux efforts de l'exile pour apporter l'enseignement à tous les enfants :

« Le Cubain n’a pas besoin de beaucoup de peu de leçons de concorde et de liberté – ces têtes généreuses se lèvent attentives, le cœur créole donne à nouveau la lumière, et on ouvre une autre fois les mains ouvrières pour que les enfants ne restent pas sans enseignant : tous les enfants, ceux des pères de l'Afrique, et ceux de couleur espagnole ». (Martí, 1991, T : 5:450)

Pour l'Apôtre les luttes unitaires du peuple cubain avaient développé une telle amitié, une telle fraternité, qu’il n'y a pas d’espace pour l'inégalité future : « C'est la gloire de notre guerre. L'esclave devient ami, devient frère, de son maître ; on n'oublie pas ceux qui ont vu la mort en face : (…) (Martí, 1991, T : 2 : 251) « … un pays où, malgré des haines profondes, tous ses divers éléments jouirons des véritables droits et des véritables conditions de vie longue et calme,». (Martí, 1991, T : 1 : 173)

De sorte que l’on puisse affirmé que, pour Martí, le futur racial du pays constituait un important élément dans le contexte de son obsession révolutionnaire. Cela ne pouvait pas être autrement car en lui coulait la vie vers le futur de l’unité et de l’intégration nationale de tous les groupes et les secteurs constitutifs de la population cubaine, dans lesquels il prévoyait le triomphe de l'harmonie et de la paix, sur la base du respect entre tous, de l'égalité des droits et de l'équité.

Dans la Guerre des Dix Ans il a trouvé – comme il le réaffirmerait ensuite en exile – des innombrables exemples qui lui permettaient d'affirmer le surgissement d'une fraternité entre les Cubains, aussi solide ou plus solide que celle dérivée de la consanguinité, germée à la chaleur des sacrifices et de l’holocauste partagé. Chez les Noirs et les Blancs il a su découvrir les signes qui le conduiraient à prédire le futur de la patrie pour laquelle ils luttaient « pour le bien de tous » et où la première loi soit le culte des Cubains « à la pleine dignité de l'homme »

Notes : 

1- Les textes entre crochets sont rayés dans l’original. 

Source :

Más Zabala, Carlos Alberto: José Martí: del antiesclavismo a la integración racial, (José Martí: de l'antiesclavagisme à l'intégration raciale) Maison d'édition Ciencias Sociales, La Havane, 1996

Des articles précédents :

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Mes Nègres

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L’identité universelle de l'homme (I)