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Il y a un cent ans : Isadora Duncan à La Havane
Par Leonardo Depestre Catony Traduit par Alain de Cullant
Il y a un cent ans : Isadora Duncan à La Havane
Illustration par : Arnays Camaraza

Isadora a voyagé beaucoup. Son esprit et son corps ne connaissaient aucun frontières géographiques ni limitations envers la pensée. Le curieux est que cela fait près d’un siècle, parce que nous ne pouvons pas préciser les dates, qu’Isadora s’est arrêtée à La Havane. Depuis l’analyse de ce qu’elle raconte dans son autobiographie Mi vida (Ma vie), nous arrivons à la conclusion qu’elle est arrivée à La Havane durant l’hiver, entre la fin de 1916 et le début de 1917.

Contrairement à d’autres artistes, elle est venue pour des raisons personnelles et non pas par des besoins d’un contrat. Donc il n’y a pas eu de publicité autour de sa présence havanaise, encadrée dans la plus stricte intimité, car elle avait l’intention de récupérer une partie de sa stabilité émotionnelle, suite au décès de ses deux fils dans un accident en avril 1913.

Toutefois elle a côtoyé certaines personnalités de la société cubaine de l’époque et elle a rendu visite à Rosalía Abreu, l’un des dames les plus distinguées et riches, qui avait comme résidence une demeure dans le quartier de Palatino, aujourd’hui municipalité de Cerro. Isadora ne mentionne pas le nom de Rosalía, mais le passage reproduit ci-après ne laisse aucun doute sur l’identité de la propriétaire de cette maison si curieuse, connue dans toute la ville comme La Quinta de los monos (La Maison des singes), en raison de sa passion pour les singes. Isadora raconte :

Nous avons visité une maison qui était habitée par une dame des plus rances familles cubaines, qui avait la manie des singes et des gorilles. Le jardin de la demeure était plein de cages, où elle gardait ses animaux préférés. Cette maison était un des sites les plus curieux pour les visiteurs. La propriétaire offrait à ceux-ci la plus généreuse hospitalité. Elle les recevait avec un singe sur l’épaule et donnant la main à un gorille.

Une nuit de fête, après sa promenade habituelle sur le front de mer, Isadora a décidé d’entrer dans l’un des cafés du milieu portuaire havanais, où se trouvait un pianiste - inconnu et totalement ivre - qui jouait une pièce de Chopin avec un professionnalisme exquis. Incapable de résister à l’ensorcellement de cette musique, « j’ai eu le désir frénétique de danser pour cet étrange concours. Je me suis enveloppée dans ma cape, j’ai donné quelques instructions au pianiste et j’ai dansé au rythme de certains des Préludes jusqu'à l’aube, et quand j’ai fini ils m’ont embrassé – écrit-elle dans son autobiographie – ».

C’est entre 1926 et 1927 qu’Isadora a préparé ses mémoires, soit une dizaine d’années après sa visite, mais elle rappelait clairement les détails de son séjour dans la capitale cubaine, une occasion dans laquelle elle a capté la beauté des champs et la mer, mais aussi la pauvreté des secteurs marginaux de la population et la prolifération des vices. Elle a souligné : « Durant les trois semaines que nous avons passé à La Havane, nous nous sommes divertis à faire des promenades à cheval le long de la côte et à admirer ses environs pittoresques ».

Le livre Ma vie, traduit en plusieurs langues qu’on peut  lire avec l’agrément d’un best seller pour la profusion de données d’intérêt que son auteur inclus, n’a pas été son seul texte ; les articles qu’elle a laissé ont été rassemblées et ont été publié sous le titre L’art de la danse.

Née en Californie, États-Unis, en 1878, Isadora Duncan – inquiète et autodidacte – s’est éloignée des styles traditionnels de danse pour développer un mode personnel d’appréciation et d’exécution basé sur la spontanéité des mouvements, vêtue d’une tunique et pieds nus. On affirme que sa fascination pour le mouvement des vagues a été le point de départ pour développer son style de danse.

Elle a apporté son art en Europe – y compris en Russie - et elle a établi une école propre depuis laquelle elle a promu l’exercice de la danse selon ses critères esthétiques. Femme dotée d’une personnalité et d’une intelligence particulière, elle a gagné l’amitié et la sympathie de nombreuses personnalités des arts dans le monde entier.

Elle est décédée à Nice, en France, le 14 septembre 1927, son châle s’étant pris dans les roues de la voiture dans laquelle elle voyageait. La façon dont se fermait son cycle de vie a été si rare et peu conventionnelle, aussi dramatiques que le furent plusieurs épisodes de son existence.

Qu’Isadora Duncan ait séjourné à La Havane il y a un siècle n’est pas un fait méconnu, mais c’est toujours une question d’intérêt pour nos lecteurs.