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La décolonisation de la lecture : Le legs de La Casa
Par Silvio Torres-Saillant Traduit par Alain de Cullant
Discours de Silvio Torres-Saillant lors de l’inauguration du 58e Prix Littéraire Casa de las Américas
Illustration par : Arnays Camaraza

Discours de Silvio Torres-Saillant lors de l’inauguration du 58e Prix Littéraire Casa de las Américas

 

Bonjour. Je remercie les étoiles, les circonstances et les volontés qui se sont alignées pour rendre propice ma participation à cette significative 58e édition du Prix Littéraire Casa de las Américas. C’est un privilège de venir à la Casa pour partager les travaux avec des personnalités de l’art littéraire, de la pensée et de l’érudition provenant de toute la largeur de l’hémisphère - Nord, Centre, Sud et Antilles - en plus de l’Espagne. Pour ce privilège, je suis en dette avec le Président de la Casa, le poète et essayiste Roberto Fernández Retamar et avec le Conseil de Direction pour m’avoir invité à faire partie du jury et m’assigner ces paroles d’ouverture. Je remercie infiniment les dirigeants des différents niveaux d’organisation de la Casa avec qui j’ai eu la meilleure communication, spécialement le directeur de Centre des Recherches Littéraires Jorge Fornet Gil et ses collègues tels que Yolanda Alomá Reyna et Juan Mesa Díaz, qui ont accordé une attention particulière aux détails logistiques essentiels pour me faire venir dans cette salle Che Guevara, si pleine d’histoire et de souvenir.

 

Il faut remercier le peuple cubain pour avoir accompli cette épopée libertaire qui, à la vue rétroactive de six décennies plus tard, semble encore inconcevable. Avec ses barbus à la tête, ce peuple l’a réussi et avec elle il a donné au reste de l’hémisphère une raison pour rêver de l’utopie d’une société égalitaire comme un objectif réalisable. Le contact avec cette épopée a commencé très tôt pour moi. Enfant à Santiago de los Caballeros, en République Dominicaine, j’ai vu ma mère Aida se réunir avec les voisins dans le quartier où nous vivions pour avoir des nouvelles des barbus dans une des maisons qui avaient une radio équipée pour recevoir des transmissions de Cuba. Aida n’avait pas atteint un haut niveau scolaire. Je doute qu’elle ait terminé l’école primaire. Mais quelque chose lui provoquait de la sympathie pour ce que faisaient les barbus. Il y avait un grand nombre de voisins et de voisines d’origine modeste qui partageaient cette sympathie pour la rébellion qui était en effervescence à Cuba.

 

Cependant le nombre de sympathisants diminuait, dans la mesure où s’intensifiait la campagne diffamatoire contre cette Cuba pleine de « communisme athée et perturbateur ». La nouvelle Cuba avait l’air démoniaque dans les récits offerts par les médias nationaux, l’église, le gouvernement et la puissante radio internationale La Voz de los Estados Unidos de América, qui était syntonisée tous les jours dans la boutique de chaussure de mon oncle Pompo, où j’ai commencé à travailler dès l’âge de dix ans. Ainsi que dans une revue de bandes dessinées, ou de «muñequitos », comme nous les appelions à l’époque, qui était distribuée gratuitement à l’occasion d’une campagne d’alphabétisation, spécialement un numéro parlant d’un lanceur cubain de baseball durant le gouvernement révolutionnaire. Il s’agissait d’un très bon lanceur dont la carrière a été interrompue en raison d’une grave maladie qui l’a affligé soudainement, le laissant au bord de la mort. La famille est pauvre et très pieuse dans sa foi chrétienne. À l’hôpital, les médecins s’écartent du patient et à ce stade le fils du lanceur, un garçon d’une dizaine d’années, désespéré, cherche une façon pour entrer dans le bureau du directeur de l’hôpital. Avec une amabilité bureaucratique, le directeur écoute le drame atroce que vit la famille et demande à l’enfant si la famille a fait quelque chose pour aider le malade. L’interpellé lui parle des prières et des supplications à Dieu afin qu’il retrouve la santé, en réponse, le directeur lui recommande de rentrer chez lui et, avec sa famille, qu’ils répètent la pétition religieuse et qu’il revienne le lendemain dans son bureau pour lui dire les résultats avant d’envisager des mesures alternatives. L’enfant diligent suit les conseils du directeur, revient le lendemain pour lui dire, frustré, que la santé de son père ne s’améliore pas malgré les Nôtres Père et les Ave Maria que la famille avait entonnées. Alors, avec empathie théâtrale, le directeur suggère l’enfant pour répéter l’opération, mais cette fois en dirigeant ses demandes non pas à Dieu mais à Fidel. Conscient que le garçon suivra le conseil, le directeur demande immédiatement que le lanceur revienne de nouveau à l’hôpital et qu’il soit soumis à de plus importants soins, après quoi le patient donne des signes de récupération et, en peu de temps, il peut revenir sur le terrain et reprendre sa carrière dans le baseball. Discursive et graphiquement, cette édition de la revue montre qu’à la fin le fils du sportif est convaincu que Fidel peut plus que Dieu. On suppose aussi que moi, comme lecteur infantile du texte, je serais indigné par les procédés dont étaient capables les autorités cubaines afin de séparer la population de sa foi religieuse.

 

Peut-être à cause du succès de campagnes comme celle qui dramatisait le récit sur le lanceur malade, durant les années de mon adolescence je me suis politisé et j’ai appris à reconnaître la logique de l’injustice et de l’inégalité dans leur environnement immédiat pour avoir de la sympathie envers le projet cubain, que ma mère, sans une telle formation, avait valorisé dès les moments de la Sierra Maestra et de l’entrée triomphale à La Havane en janvier 1959. Mais, en règle générale, les Dominicains ont préservé la solidarité avec la Cuba révolutionnaire. Je suppose que ceci se doit aux nombreux moments où nos deux peuples se sont donnés la main dans la lutte contre l’oppression, une coopération venant du XVIe siècle avec la résistance du chef taino Hatuey qui a combattu l’invasion espagnole à Saint-Domingue et, ensuite, en apprenant que le conquistador Diego Velázquez préparait l’avance vers Cuba, il l’a devancé, venant avec son contingent de coreligionnaires pour alerter la population et, ensemble, préparer la résistance. Sa mort ici, comme le raconte Bartolomé de las Casas, a laissé un exemple impérissable de dignité. Des siècles plus tard, le libérateur Antonio Maceo trouverait dans la ville de Puerto Plata et dans le bras du leader anticolonialiste dominicain Gregorio Luperón, un refuge important devant la tenace persécution des forces du gouvernement colonial espagnol. On se rappelle la participation des frères Marcano et de Máximo Gómez lors de la Guerre des Dix Ans, et dans la mémoire persiste encore cette réunion évocatrice de 1895 entre Gómez et José Martí dans la ville dominicaine de Montecristi, où ils se sont accordés sur la logistique et où ils ont rédigé le Manifeste qui a annoncé au monde la vision libératrice derrière la guerre indépendantiste cubaine qui commencerait à partir de là.

 

Le Mouvement du 26 Juillet et le gouvernement cubain, qui a commencé en janvier 1959, ont été des stimulations importantes pour les Dominicains qui résistaient contre la brutalité, le génocide et l’épouvantable dictature corrompu dictature du kleptocrate Rafael Leónidas Trujillo. L’expédition frustrée contre Trujillo qui est partie de Cayo Confites en 1947, une île dans la géographie de Camagüey, a non seulement eu l’appui crucial des révolutionnaires cubains, mais que le même Fidel figurait parmi les expéditionnaires qui ont tenté de renverser le funeste régime de Trujillo. L’expédition connue sous le nom de Constanza, Maimón et Estero Hondo, qui est partie le 14 juin 1959 et qui a subi une défaite regrettable lors de la rencontre avec l’armée de Trujillo, avait été entraînée à Cuba, principalement à Pinar del Rio et comptait parmi les combattants le Commandant Delio Gómez Ochoa, un membre du Mouvement du 26 Juillet, qui apportait l’expérience de la guérilla de la Sierra Maestra. La Révolution Cubaine a opéré comme une constante source d’inspiration pour les Dominicains lors des années postérieures à la suite de l’exécution de Trujillo, spécialement durant les années 1960 et 1970 quand les secteurs aspiraient à la transformation sociale ont suivi actifs et altiers l’espoir d’éliminer les rémoras du trujillato qui continuaient à entraver le désir des secteurs populaires d’avoir une société ayant un plus degré d’inclusion, de justice et d’égalité, c'est-à-dire une société où ils interviennent.

 

J’ai eu l’usage de la conscience en avril 1965, quand a eu lieu le mouvement libératoire contre les putschistes qui, deux ans avant, avait renversé le gouvernement de Juan Bosch, un homme hautement valorisé dans l’hémisphère mais qui jouit d’une reconnaissance spéciale à Cuba. En dehors de son prestige littéraire, Juan Bosch s’était fait remarqué dans la lutte anti-Trujillo durant les années de son long exil politique. À la chute du régime, quand l’activisme national et la pression internationale ont rendu possible le retour des dissidents et l’ouverture du collège électoral, Juan Bosch s’est présenté comme le candidat présidentiel en qui les secteurs populaires chiffraient les plus grands espoirs de changement bénéfique pour eux. À l’étranger, il avait fondé le Parti Révolutionnaire Dominicain, et dans sa prédication il avait préconisé une réforme agraire qui donnerait le contrôle des terres aux paysans qui les travaillaient. L’utilisation fréquente du mot « révolution » dans le lexique de sa campagne et des mesures de revendication sociale qu’il promettait dans son programme politique lui ont attiré l’animosité de l’Eglise, dont prélats l’ont accusé de « marxiste-léniniste ». Plus tard, plusieurs différends, y compris un débat télévisé de trois heures avec un jésuite de droite, l’église a accepté de retirer la dangereuse épithète à Bosch, et le candidat a pu vaincre son adversaire conservateur. Une fois dans le Palais National, Bosch a commencé à éveiller de nouveau les soupçons. Au cours de son gouvernement on souligne des changements préoccupants : une nouvelle Constitution offrant des garanties à la classe ouvrière, un certain degré de sécularisation dans la société, l’accréditation des partis de gauche et la réduction des grands domaines terriens. Après 7 mois, l’ancienne oligarchie ne pouvait pas en supporter plus. Ainsi, des prélats, des hommes d’affaires, des militaires et l’ambassade des États-Unis d’Amérique ont uni leurs forces pour renverser le président constitutionnel.

 

Après le renversement de Bosch il y a eu une succession de gouvernements militaires et civils, chacun avec moins d’intérêt pour les libertés civiles des citoyens, le soulèvement d’avril 1965 - ou la Révolution d’Avril, comme l’appellent les patriotes -, le quasi triomphe révolutionnaire et l’invasion envoyé par les États-Unis pour éviter « une autre Cuba », et la solidarité cubaine durant tout le processus.

 

Quand les Dominicains de bonne volonté veulent momentanément guérir du drame social dominant qui les décourage dans leur pays, ils regardent la Révolution d’Avril, ne la définissant pas dans la défaite, mais dans ce qui aurait pu être un fin heureux de la lutte contre la logique, l’idéologie, la violence et l’éthique trujilliste. L’héritage de Trujillo a continué à se manifester dans la fraude électorale, la corruption administrative, la délinquance proliférée, la brutalité policière et des absurdités telles qu’une cruelle sentence judiciaire qui, en 2013, a retiré la citoyenneté à des centaines de milliers de Dominicains d’origine haïtienne, les réduisant à l’impuissance la plus ineffable. Avec tout ceci, la mémoire de ce important chapitre de notre histoire a permis que les Dominicains aient aujourd'hui un récit alternatif de ce que nous sommes, autres que la narrative trujilliste qui a continué à être en vigueur durant les vingt-deux années frauduleuses de Joaquín Balaguer et des gouvernement libéraux intercalés et postérieurs.

 

À un Cubain, le prêtre jésuite José Antonio Moreno, nous devons l’étude essentielle El pueblo en armas: Revolución en Santo Domingo (1973), la traduction de l’original Barrios in Arms, publiée initialement en 1970. Cette œuvre est basée sur la thèse défendue par Moreno dans l’Université de Cornell. Le jésuite était arrivé à Saint-Domingue 4 mois avant l’éclatement de l’insurrection dans le but de recueillir des données pour sa thèse de doctorat. Quand le mouvement a éclaté, Moreno s’est identifié avec les rebelles et, en plus de les aider, il a converti le soulèvement en son sujet de dissertation. Une autre œuvre importante apparue de ces faits est de la plume du sociologue dominicaine Franklin J. Franco sous le titre República Dominicana: Clases, crisis y comandos. Le texte offre une forte interprétation géopolitique des événements ayant donné lieu au soulèvement révolutionnaire et aux forces réunies pour l’écraser. Lauréat du Prix Casa de las Américas en 1966, le livre a été publié à La Havane dans la Collection Premio de la même année, quelques mois avant que les forces étasuniennes quittent le territoire dominicain. Franco est ensuite devenu une voix indispensable durant cinq décennies sans interruption pour démontrer ce que l’historien Roberto Cassá a appelé « le mensonge officiel » dans le discours sur l’histoire, la culture, l’origine et l’identité de la population dominicaine.

 

Parmi les personnalités qui sont devenues vénérables dans les exploits d’Avril, il est difficile d’omettre le poète dominicain-haïtien Jacques Viau Renaud. À l’âge de sept ans il est venu de Port-au-Prince à Saint-Domingue avec ses parents, exilés pour avoir tombé en disgrâce auprès du gouvernement de leur pays. Il a fait ses études dans les écoles de Saint-Domingue et il a cultivé son inclination poétique en écrivant en espagnol et en s’intégrant à l’activisme littéraire de sa génération dans la capitale. Lors de l’éclatement de l’insurrection d’Avril, il a rejoint un du commandos rebelles, combattant avec vaillance et montrant des dons de leadership jusqu'à ce qu’il soit victime d’un éclat de mortier tiré par les troupes d’occupation, le 15 juin, à l’âge de 23 ans. Je suis heureux de noter que la valorisation de Jacques Viau a grandi dans la littérature dominicaine non seulement pour la force écrasante de ses vers, mais également pour avoir donné sa vie à la lutte pour la dignité du peuple dominicain. C'est-à-dire qu’avant que commence l’intérêt actuel pour la diffusion de l’œuvre de Jacques, ici, Roberto Fernández Retamar l’avait déjà remarqué et il l’avait souligné dans son anthologie Poemas de una isla y dos pueblos: Jacques Roumain, Pedro Mir y Jacques Viau, publiée par la Casa en 1974 dans la Collection La Honda. La sélection des vers qui composent l’anthologie est inégalée et elle a le mérite d’illustrer la création poétique des deux peuples de Quisqueya à travers Roumain, haïtien, Mir, dominicaine et Jacques Viau, dominicain-haïtien. Avec l’inclusion de Jacques, l’éditeur subvertit la binarité et, ainsi, il s’écarte du récit qui conçoit la nationalité dominicaine et haïtienne comme pures entités, blindées contre l’hybridation, malgré leur contact intense dès la fin du XVIIe siècle. Les poèmes d’une île et de deux peuples aident indubitablement à contribuer à l’intérêt de la communauté littéraire dominicaine dans la promotion de l’œuvre de Jacques.

 

La valorisation dont jouit aujourd'hui le legs de Jacques me convainc que, bien qu’on ne puisse pas vaincre l’héritage trujilliste sur le terrain politique ou institutionnel, les rebelles d’Avril ont eu un impact substantiel qui a laissé son empreinte la plus perceptible dans les arts visuels et dramatiques, la littérature, le folklore et la musique. Qui oubliera cet événement sans égal appelé « Sept jours avec le peuple », qui, en 1974, a réuni à Saint-Domingue tout un « who is who » international d’interprètes internationaux de musique populaire ayant une conscience sociale, couvrant la Nueva Trova, la Nouvelle Chanson et la Chanson de Protestation en sens général ? Là se trouvaient Mercedes Sosa, Silvio Rodríguez, Los Guaraguos, Ana Belén et Sonia Silvestre pour n’en citer que quelques-uns. Monté dans la seconde caserne du gouvernement répressif de Balaguer, l’événement a montré l’unité du sentiment social et la soif de justice de Notre Amérique. Je ne pense pas que « Sept jours avec le peuple » aurait pu se concevoir à Saint-Domingue devant la société pour raconter la soif de rébellion obtenue par les exploits du mois d’avril lors de la décennie précédente. De même, on peut suivre la production de la pensée sociale, de l’étude de l’histoire culturelle et des pratiques religieuses et parvenir à une conclusion similaire. L’accent mis sur la question raciale, l’héritage culturel africain et la critique de l’option catholique comme norme spirituelle exclusive de la citoyenneté a augmenté parmi les spécialistes sérieux malgré l’implicite affrontement avec l’épistémologie trujilliste -attachée à l’eurocentrisme négrophobique et à l’héritage colonial – dont nos gouvernements ne sont jamais libérés, qu’ils soient d’extrême droite ou libéraux. La clarté morale que reflète l’analyse sociale de Pablo Mella et la recherche d’esthétique audacieuse dans la fiction de Rey Andújar, deux compatriotes et membres du jury ici présents, auront plus d’une origine généalogique, mais je parie que les exploits d’Avril sont en eux.

 

Par conséquent, nous pouvons spéculer que les forces ayant empêché la transformation sociale qui aurait pu arriver dans la société dominicaine si l’insurrection d’Avril avait triomphé et l’émergence potentielle de quelque chose comme « une autre Cuba », ont aussi entravé l’avènement possible de la transformation intellectuelle par le biais de quelque chose comme une autre Casa de las Américas. La transformation de la société requiert un grand projet déséducation et de désapprentissage qui aide les citoyens à se distancier des forces et des héritages responsables de l’état des choses qui nous donne le désir d’en changer. Je m’explique en évoquant ma propre expérience. J’ai grandi dans une maison où le contact avec l’érudition ne manquait pas. Mon père était un grand lecteur et il nous commentait toujours ses lectures. J’ai grandi en écoutant ses dissertations sur la relation du roi Saül avec David et tempêtant contre Salomon pour avoir dilapidé l’empire que David, son père, lui avait laissé. Les noms de Sophocle et Eschyle sont devenus familiers dès que j’ai eu l’usage de la raison. Mon père se glorifiait que personne dans la région du Cibao, c'est-à-dire du Nord de la République Dominicaine, avait une plus grande maîtrise de la langue espagnole que lui. Je suis reconnaissant de l’influence de mon père pour l’intérêt quant à la connaissance et la passion pour comprendre les choses d’antan ou dans des endroits éloignés que je ne visiterais sans doute jamais.

 

Ce que je ne peux pas lui remercier, car il ne me l’a pas donné, car il ne l’avait pas, c’est une notion critique de la politique de la connaissance. Pour la génération de mon père, certain lisait pour se surmonter et s’approcher des œuvres des grands écrivains anciens ou modernes avec une sorte de vénération. Avoir lu les écrits des reconnus philosophes, romanciers, essayistes, historiens, hommes d’état, théologiens et poètes – principalement européens et de leurs homologues latino-américains – ferai mérité l’épithète de cultivé pour certain, ce qui leur conférait le respect et même le pouvoir de se quereller avec les textes, pouvant même servir de véhicule pour acquérir une prestance dans la société. Apprendre le contenu des textes et absorber les enseignements des auteurs était étudier. Comme il n’avait aucune expectative de se quereller avec les textes, ce qui pourrait même être vu comme manque de respect de la prééminence de ces plumes, on pourrait trouver dans la poétique d’Aristote ce jugement sur le caractère inapproprié de mettre dans une pièce théâtrale un personnage féminin lumineux ou vaillant pour être quelque chose d’incompatible avec la nature et de ne pas se plaindre de cette aberration misogyne. Quand on lit les œuvres du théâtre athénien auxquelles Aristote lui-même se réfère, le contraire est évident : le courage et l’ingéniosité des femmes : Médée, Antigone, Lysistrata.

 

De la même manière on pourrait lire dans La philosophie de l’histoire, de G. W. F. Hegel, les malformations congénitales rendant les Noirs inadmissibles pour faire partie de la narration de l’expérience humaine sans se fixer sur la pauvreté conceptuelle qui sustente son affirmation. Comment remettre en question le mérite intellectuel d’un géant de la pensée occidentale ? Ou moins de ne pas percevoir le petit problème qu’ont les géants selon une explication du poète Pedro Mir, en se référant précisément à Hegel, ou quand on la tête aussi loin du sol, ce n’est pas toujours facile de savoir où sont les pieds. Selon Hegel, parmi les défauts qui diminuent le rang d’être humain chez les Noirs est leur manque total de courage. Mais, comme il écrivait au début du XIXe siècle, quand les invasions européennes de domination coloniale étaient loin de pouvoir chanter victoire devant la forte résistance de plusieurs pays africains, les nouvelles venant du front contredisaient le grand penseur. Alors, Hegel admet à contrecœur que, certainement, on les voit affrontant la force européenne qui les surpasse en technologie militaire, poursuivant parfois avancé au prix de nombreuses pertes. Mais, attention, le notable nous avertit, n’allez pas confondre ceci avec le courage. Là se reflète, au contraire, son « mépris envers l’humanité » et son « manque de respect pour la vie ».

 

Comme on peut le voir, la ressource argumentative sur laquelle s’appuie le grand philosophe laisse beaucoup à désirer. Il s’agit d’une erreur inexcusable que Quintiliano n’aurait sûrement pas su placer dans quelle catégorie de rhétorique. Mais pour ceux qui ont grandi dans les quartiers marginaux ceci est assez familier. C’est l’argumentum ad « palo si boga y palo si no boga », une ressource qu’utilisaient les carajitos pour confondre l’adversaire dans la joute verbale, déplaçant le sens du discours sans aucun égard afin de séparer la vérité du mensonge, inventer des données sur la marche et nous écarter des normes du raisonnement logique car la seule chose qui importait était de gagner. Gagner voulait dire sortir l’autre des étriers et le désarçonner, il parlait simplement plus fort que lui. Je me souviens d’une dispute à la fin des années soixante près de ma maison entre un admirateur de Sandro d’Amérique et un fanatique de Raphael d’Espagne, dans laquelle le raphaelista, qui avait prêté attention à l’école et maniait les termes tels que notes, timbre, vocalisation et mélodie, semblait prendre les devants. Le sandrista, n’ayant aucun moyen d’égaler l’érudition de son adversaire, a sorti de sa manche un argument dévastateur, lui disant : « en outre, comment Raphael va mieux chanter que Sandro, si tout le monde sait qu’il est homosexuel », ce qui a fait taire le raphaelista et a suscité les applaudissements du reste d'entre nous dans la foule. On ne pouvait mesurer comment était vrai que « tout le monde sait », ni même de mettre sous la loupe la relation logique qui pourrait exister entre l’orientation sexuelle et le talent musical. Hegel rejette l’humanité des Noirs en se valant de ressources rhétoriques comme celles que nous avons utilisées lors de l’adolescence, quand nous ne savions rien et que nous n’étions pas préoccupé du sérieux intellectuel.

 

Quand le texte d’Hegel m’est arrivé entre les mains, je ne savais pas grand-chose des grands philosophes du passé, mais dans la mesure où j’apprenais dans ce domaine, j’ai compris que la maladresse conceptuelle de l’allemand n’était pas exceptionnelle. Je me souviens d’un passage de David Hume où il affirme que le Noir est capable de vendre sa fille et sa femme par une bouteille de rhum, un jugement que le philosophe écossais ne prouve pas en nous donnant au moins une note en bas de page de la façon dont il est arrivé à une telle conclusion scientifique. Cependant, ce dédain pour l’évidence ne préoccupe absolument pas le philosophe allemand Emmanuel Kant, qui postérieurement aventure la même affirmation, citant - bien sur - comme source fiable le passage d’Hume. Après m’être penché sur le comportement rhétorique dans les écrits de nombreux penseurs, depuis Juan Ginés de Sepúlveda, Thomas Jefferson, Joseph Arthur de Gonibeau, Juan Bautista Alberdi, Raimundo Nina Rodrigues, jusqu'à arriver à Joaquín Balaguer, j’ai trouvé qu’ils avaient quelque chose en commun. En se proposant d’exclure l’héritage ancestral ou le phénotype des amérindiens, des africains ou des asiatiques, aucun d'entre eux a réussi à atteindre conceptuellement ni un nanomètre au-dessus du déchaînement épistémique déployé dans la lutte verbale chez les adolescents qui eurent lieu dans mon quartier comme celle entre le sandrista et le raphaelista.

 

Comprendre la pauvreté intellectuelle qui nourrit le racisme est importante pour mieux le combattre et s’en protéger. Pour démasquer l’autorité de ceux qui la prêchent m’a été utile, surtout dans la salle de classe afin de guider les jeunes confondus par l’énigme de non-sens dont l’impact dans les relations sociales et les conditions matérielles des diverses populations depuis le début de la transaction coloniale jusqu'au présent a été catastrophique. Je doute vraiment que j’aurais été en mesure d’atteindre la compréhension que je possède aujourd'hui sans avoir acquis avant la capacité de décoloniser mon approche à la lecture, pour laquelle j’ai senti le droit des juger les appelés grands penseurs quand ils commettaient un délit intellectuellement. Sans l’apport de la Casa de las Américas, je ne vois pas comment j’aurais pu faire pour l’acquérir. La Casa a été une initiative sans précédent dans l’histoire intellectuelle, le seul projet ayant le soutien de l’État qui a eu pour but la réhabilitation de l’âme des peuples de notre hémisphère, tous victimes de la vilenie héréditaire de la transaction coloniale.

 

 

Nos républiques proviennent d’un passé colonial caractérisé par la normalisation de l’abus comme facteur régulateur des relations sociales. La logique du mauvais traitement a opéré comme idéologie de base de la socialisation collective. Les colonisateurs et leurs descendants ont installé un dogme le phénotype et un fondamentalisme du l’héritage ancestral qui assignait différents degrés de valeur selon l’origine de la personne dans la géographie de la famille humaine. Ici, civiliser a été humilier, a été outrager, a été déshumaniser. Malheureusement, aucune des républiques apparues au cours de la période d’indépendance au XIXe siècle a soulevé comme objectif immédiat d’ordonner les relations sociales et d’humaniser de nouveau les populations subalternes - Amérindiens, Africains ou Asiatiques - dont la sueur avait construit ce que sont aujourd'hui les sociétés latino-américaines et caribéennes. La direction indépendantiste, composée principalement de descendants des chefs coloniaux, m’a montré aucune urgence à forger une nouvelle régularisation éthique du traitement des envers les autres. En certaines occasions, le sort des populations d’origine non européenne a été pire après l’indépendance que durant la période coloniale. L’intelligentsia républicaine, bénéficiaire de l’inégalité structurelle, a parié sur l’égalité symbolique, inventant le subterfuge du métissage comme une zone de contact entre toutes les ethnies et les origines de la population latino-américaine tout en maintenant l’exclusion de classe et la suprématie de la race blanche en fonction de l’ordre patriarcal. Un essai nocif intitulé La race cosmique (1925) a acquis le rang de Bible malgré le fait qu’il montrait un état dans lequel « les races inférieures » resteraient à cause de « l’extinction volontaire », absorbées dans la marque civilisatrice de la race blanche. Et son prestige n’a pas diminué même après que José Vasconcelos, son auteur, a terminé comme dirigeant du Parti Nazi au Mexique et prédicateur du scénario dans les pages de sa revue Timon.

 

Sous la direction initiale de Haydeé Santamaría, continuée par Roberto Fernández Retamar, la Casa de las Américas a voulu s’écarter de cette histoire et l’a réussi, s’affirmant en outre comme l’antidote le plus efficace contre la fragmentation qui a empêché historiquement les peuples de l’hémisphère á se connaître entre eux. La Casa a été vitale pour les Caraïbes. Bien que Dominicain, je me suis seulement découvert caribéen après être entré en contact avec les textes clefs de la pensée, de la littérature, des arts, de la culture et de l’histoire du monde antillais des différentes zones linguistiques de la région que la Casa s’est dédiée à diffuser. Avant d’essayer de les connaître dans leur langue d’origine, j’ai eu mon premier contact avec des écrivains des Caraïbes francophone et des Caraïbes néerlandaise à travers des traductions en espagnol publiées par la Casa, depuis le sélection de l’œuvre du grand poète et penseur martiniquais Aimé Césaire, intitulée Poesías del 1969, jusqu'à l’apparition en 1981 de Nosotros, esclavos de Surinam, un essai d’Anton de Kom de critique anti-colonialiste qui, comme Discours sur le colonialisme de Césaire (1955), fait voir clairement dans quelle mesure les nations de l’Europe chrétienne qui ont réglementé la domination de l’hémisphère avait déciviliser les sociétés qu’elles avaient envahies.

 

Pour moi ce fut un réveil. Je pris en compte que l’on devait être sur ses gardes en lisant au cas où l’on devait entrer dans une joute épistémique avec des livres. C'est-à-dire, être disposé à faire ce qui fait Roberto Fernández Retamar avec la prétendue pensée civilisatrice de Domingo Faustino Sarmiento. Je connaissais Sarmiento à travers la vénération que lui prodiguait d’une autre façon le notable Pedro Henríquez Ureña, mais après l’avoir regardé à nouveau sous l’influence d’une lecture moins glorificatrice de la tradition, comme celle de l’auteur de l’essai indispensable Calibán, je ne pouvais pas penser que la simple lecture de son œuvre, et celle d’autres comme lui, m’aiderait à me surpasser. Maintenant, je suis certain qu’il fallait lire Sarmiento pour décoder ses préjugés afin d’aider les jeunes à réhabiliter le discours culturel latino-américain, en extrayant le poison du racisme et d’autres dogmes d’exclusion que lui et d’autres avaient dans la grande tradition. Si aujourd'hui je sens que je peux faire ce travail, ceci se doit à l’avantage que j’ai pris du projet de nouvelle humanisation de la Casa de las Américas. Donc, avec ces paroles, j’ai voulu célébrer le legs de la Casa de las Américas et dire, sincèrement, du fond du cœur, Merci beaucoup !