IIIIIIIIIIIIIIII
L’Association Hermanos Saíz : Un grand atelier, un apprentissage
Par Alpidio Alonso Traduit par Alain de Cullant
Le triomphe d'une volonté utopique qui nous a permis de prendre part à la culture avec un sens critique et une énergie qui est chaque fois plus rare dans ce monde.
Illustration par : Adislén Reyes

Chers compañeros :

Pourquoi sommes-nous venus jusqu'ici ?

 Que célébrons-nous réellement aujourd'hui alors que nous nous réunirons à l’occasion du 20ème anniversaire de l'Association Hermanos Saíz ?

Les moins portés à la cérémonie, reconnaîtront en cette date le sens et la motivation qui dérive de comprendre que, au-dessus de l'éphéméride, ce que nous célébrons réellement est le triomphe d'une volonté utopique qui, il y a 20 ans, nous a permis de prendre part à la culture avec un sens critique et une énergie qui est chaque fois plus rare dans ce monde. Un état de veille intellectuelle qui nous a maintenu actifs et fidèles dans une vocation que nous avons su sauver sans permettre qu’elle s'éteigne même lors des moments difficiles. Cela a plutôt été tout le contraire : alors que redoublaient les manques et les obstacles, la conscience de s'affirmer dans une attitude de pensée qui nous maintienne en alerte et sur l'offensive face à tout fatalisme démobilisateur s’approfondissait encore plus chez ceux qui assistaient à cet apprentissage ; en particulier, face à la candeur apparente avec laquelle le boniment démoralisateur du marché a progressivement cherché à s’accommoder parmi nous.

C’est un anniversaire pour beaucoup, une joie que nous partageons avec plusieurs promotions d'artistes cubains qui, depuis sa fondation en 1986, et même avant, depuis les premières Brigades Hermanos Saíz et Raúl Gómez García, et depuis le Mouvement de la Nueva Trova, ont grandi dans l'utilité de la beauté et de l'art, et ont défendu un espace de légitimité pour l'expérimentation dans le projet culturel révolutionnaire. C’était l’unique façon d’être cohérents comme artistes et comme une partie d'une culture qui, avec la Révolution, se réaffirmait dans une rébellion lui venant par tradition et qui, maintenant, sous les nouvelles conditions, devait s’exprimer dans une politique, étant socialiste, connaissait le devoir de la rénovation permanente et la nécessité de s'occuper d’une complexité qui fermerait le pas aux simplifications et aux dogmes, pour ceux dont le rôle de l'avant-garde artistique était la réalisation comme hérésie révolutionnaire authentique, décisive, indispensable (et ceci a été démontré). C'est aussi un anniversaire que nous partageons avec l'Union des Jeunes Communistes qui, depuis lors et jusqu'à ce jour, nous a accompagnées dans l'élan de ce mouvement. Et c’est inévitablement notre hommage à Luis et à Sergio, vivants parmi nous.

C'est peut-être la vaillance avec laquelle elle a assumé son rôle à ce nouveau et chaque fois plus rare bouleversement qui conjugue la responsabilité et la rupture, cette frontalité qui est quasi un instinct chez les jeunes mais qui sans crainte le risque ni à résulter incommodes, est assumée ici en toute conscience comme une nécessité de faire face aux critères et aux schémas formalistes et bureaucratiques et, pour cela, pseudo révolutionnaires, ce que fait de l'Association une organisation réellement vivante, agissante, et d'une fraîcheur si particulière dans le contexte de la culture cubaine. C’est précisément là qu’il faut chercher son utilité, sa plus profonde contribution à la vitalité de notre culture et, aussi, la raison pour laquelle beaucoup se sentent fier de faire ou d’avoir fait partie de celle-ci.

Un grand atelier, un apprentissage : cela a été l'Association Hermanos Saíz pour lesquelles depuis là nous commençons. En elle nous avons trouvé notre manière de participer, une possibilité de penser et d'agir (ici et maintenant) ; une originale voie (une autre) pour nous exprimer comme artistes et comme révolutionnaires ; une intensité depuis laquelle nous nous sentons utiles.

Naturellement il y a eu des erreurs mais je pense qu’entre tous nous avons contribué à fonder un modèle de relation avec les institutions qui nous a permis d'avancer sans avoir besoin de faire des concessions. En suivant deux lignes fondamentales dans le travail : celle de la promotion de la tâche artistique des plus jeunes et celle non moins importante de parrainer le débat et la discussion culturelle, l'Association a été dans l'œil du cyclone dès le début, toujours présente dans la lutte. Lors de ces années, associés à cette tâche de recherches risquées, sont nées des dizaines d’événements, de prix, de bourses, d’éditoriaux, de livres, d’expositions, de concerts, de mises en scène, de revues, d’ateliers, de conférences, de forums de débat, de programmes de radio et de télévision, de vidéos et de documentaires parlant d'une présence indéniable dans la culture cubaine.

Contradictoire, agité, imparfait, comme notre temps, ainsi a dû être l'art de ceux qui voient en lui une forme de connaissance et de transformation d'une réalité face à laquelle ni l'art ni les artistes, ne pourraient rester impassibles. Bien que se soient d'autres qui le jugent dans le futur, il faudrait peut-être dire aujourd'hui que depuis qu’on examine cette empreinte mutuelle imprimée dans l'art et son temps, nous conclurions que nous avons contribué au but à améliorer le nôtre.

Mais le nôtre est non seulement le présent, mais, surtout, cet autre temps que nous imaginons et que nous conformons actuellement pour ceux qui viendront ensuite. Notre culture est née avec cette vocation futuriste et la Révolution a été faite (et se fait chaque jour) avec une sensibilité égale. Il s'ensuit que pour une telle occasion il vaille la peine de souligner, une fois de plus, notre responsabilité face aux défis, surtout idéologiques, que nous pose l'hégémonie de la pensée unique.

La nécessité de nous unir pour opposer une barrière morale à ce grand projet qui peut simplement nous annihiler est peut-être plus évidente que jamais. Comme l’a si bien souligné Fidel, il s’agit de « semer des idées, de semer une conscience » et le rôle des intellectuels est décisif en cela. Il n'y a pas d’autre formule que celle offerte par la culture pour faire face à la catéchèse post-moderne des nouveaux inquisiteurs. Ils sont, comme disait Eliseo, les satisfaits  de toujours. C'est pour cette raison qu’il est si important que nous nous convoquions à la réflexion et au débat honnête et engagé, conscients de la responsabilité que nous assumons chaque fois que nous savons que cela correspond principalement à la culture, donner une réponse aux multiples et complexes défis du présent.

Il y a peu j’ai entendu dire Alfonso Sastre, en faisant allusion au nouveau moment révolutionnaire que vit notre continent, que l’heure était venue de passer de la post-modernité à la néo-histoire. Au-dessus de l'optimisme qui l’anime sans doute, je veux lire dans cette phrase un appel à la rigueur et à la nécessité de nous secouer de n’importe quel mimétisme nous empêchant d'articuler un discours véritablement original, propre, capable de nous ouvrir à une autre perspective à partir d’affronter la réalité d'une façon différente comme ceux qui les font  séculairement,  qui croient avoir le droit de penser pour nous. Il n'y a pas d’autre chemin.

 Revenir à notre histoire, à notre culture, à nous-même. Maintes et maintes fois. Toujours. Nous saisir à ce dernier tronc martiano, essentiel, capable de résister à la tempête. Là se trouve, comme disait Lezama, notre possibilité infinie, qui est notre possibilité de nous surpasser, créative et rayonnante depuis la pauvreté. Là nous trouvons la sagesse la plus profonde et nous touchons la véritable terre fertile de notre poésie ; depuis qu'elle est née, brûlante de justice et décidée à tenter sa chance, nous savons déjà avec qui.

 Paroles prononcées par Alpidio Alonso, président National de l'AHS, lors de la cérémonie nationale pour le XXème anniversaire de l'Association Hermanos Saíz qui a eu lieu dans le Mémorial José Martí le 18 octobre 2006.