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La vision martiana de la culture
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Concevoir la culture comme le milieu naturel où se croissent et se transmettent les valeurs, constitue la base pour la formulation d’un humanisme s’attenant aux énormes nécessités de la contemporanéité.
Illustration par : Mario García Portela

À chaque retour dans les derniers journaux de José Martí, je m’étonne, en plus de la prose qui brise les frontières de la poésie, de l’accès anticipé à la culture. En cela, son dernier pèlerinage, quand il s’apprêtait à cristalliser la guerre nécessaire, le germe de la République rêvée, au moment où il a pressenti la mort prochaine, Martí énonce, dans des notes hâtives, l’essentiel de sa création littéraire et de sa connaissance des hommes et de l’existence. Traqué par un ennemi implacable, il devait laisser dans ces pages l’empreinte de ses actions conspiratives. Alors son regard transcende le conjoncturel. Insomniaque, il y concentre toute l’énergie de celui qui va atteindre l’instant suprême de l’ascétisme. Les limitations imposées par la connaissance livresque d’un temps et ceux issus de la propre faiblesse physique peuvent seulement être surmontées ainsi.

Depuis la hauteur d’un millénaire qui avance vertigineusement, hypnotisé par les nouvelles technologies et soumis à la séduction des médias, oubliant d’essentielles valeurs humaines, la précoce vision anthropologique de José Martí éblouit. Dans son tour de la République dominicaine, Haïti et Cuba, toujours bien accueilli dans les humbles demeures, voir le lien organique entre le matériel et la création spirituelle. Les notes hâtives, apparemment impressionnistes, révèlent une immersion profonde dans cette réalité, le tronc commun entre le geste solidaire, les relations familiales, la courtoisie extrêmement délicate, la façon de manger et de s’habiller, ainsi que le don de soi à l’humble tâche quotidienne. Dans ce cadre, la nation se construit et le généreux dévouement à la cause naît. Le grand et le petit s’articulent sans duplicités.

Bien qu’il a prêté attention aux écrits sur l’art et la littérature, la très vaste bibliographie martiana n’est pas suffisamment détenue sur le versant culturel, la matrice de base de sa pensée, y compris sa zone programmatique la plus politique. Cette approche anime l’étude récente d’Olga García Yero et Luís Álvarez, publiée dans une modeste édition par la maison d’édition Acana, de Camagüey.

Suivant, par le biais d’amples et instructives citations, un strict trajet diachronique, les auteurs révèlent en José Martí, lecteur omnivore et perspicace, son approche précoce aux recherches anthropologiques - encore sur les frontières de l’ethnologie – donc germantes. Le Maître met en garde contre les dangers racistes et colonisateurs cachés sous le manteau de la science, un problème encore existant aujourd'hui. Mais la couverture conceptuelle lui permet, à l’époque de la domination absolue des perspectives eurocentrismes, de comprendre la validité des cultures autochtones de l’Amérique, seulement revendiquées de façon globale actuellement, bien que l’on avait reconnu, bien avant, la singularité de leurs constructions monumentales et leurs avancées dans le domaine scientifique. Ainsi, José Martí a été en mesure d’échapper au binarisme civilisation – barbarie assis dans l’absolutisation d’un modèle face à la fécondante pluralité des cultures.

Concevoir la culture comme le milieu naturel où se croissent et se transmettent les valeurs, constitue la base pour la formulation d’un humanisme s’attenant aux énormes nécessités de la contemporanéité. Il restaure les mutilations infligées par un pragmatisme utilitariste et reconstruit le fil conducteur indispensable pour articuler l’éducation, les fondements éthiques, le sens de la vie et la sauvegarde d’un univers fait à la mesure de chacun de nous. La défense de l’identité cesse d’être un exercice rhétorique. Comprise dans ses racines culturelles plus profondes, elle implique le mode harmonique d’obtenir l’insertion de l’être dans l’existant. Cité et maltraité jusqu'à l’ennui, feuilleté à l’infini, le célèbre « greffer le monde dans nos cultures » se véhicule en réalité à une pensée plus complexe et révélatrice.  Dans ce cas, comme dans tant d’autres, la prolifération de citations hors contexte châtre la source vive de la pensée martiana.

Malgré son apparence modeste, La visión martiana de la cultura (La vision martiana de la culture) d’Olga García Yero et Luís Álvarez ouvre un filon inexploré dans l’œuvre du Maître. Les textes cités révèlent une éblouissante actualité pour plus d’un motif. Ils établissent le lien essentiel entre la culture, l’éducation et l’éthique sans appeler le didactisme encore dominant dans son époque. Il reconnaît la légitimité dans le dialogue entre les différentes cultures, même entre celles inscrites dans l’univers de ce qu’il appelle avec une extrême précision « Notre Amérique ». Il sauve les valeurs du monde naturel spolié par la grande expansion industrielle du XIXe siècle. Il propose une université nouvelle à la mesure des nouveaux peuples. De façon substantive, José Martí construit la politique depuis la culture, c'est-à-dire, depuis le plus profond de la personne humaine, fragile, vulnérable et, cependant, capable d’assumer le sacrifice extrême pour atteindre les étoiles. Son regard a ainsi pu surpasser les limites de la science de son époque pour que sa voix continue, palpitante, actuelle, de nos jours à côté des pauvres de la terre dans une Amérique Latine explorant ses voies de refondation. Olga García Yero et Luís Álvarez ont dégagé un chemin fertile et nécessaire.