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Silvio Rodríguez : Dans tout espace, dans cette époque
Par Fernando Martínez Heredia Traduit par Alain de Cullant
La Tournée de Silvio dans les quartiers est un formidable témoin du meilleur de ce que nous avons construit ensemble : donner et recevoir, sans aucun intérêt matériel
Illustration par : Angel Alfaro

Préface du livre Por todo espacio, por este tiempo (2013), de Mónica Rivero et Alejandro Ramírez Anderson.

Peu de temps avant d’écrire ces mots, je me suis demandé : que dire de plus, qu’est-ce que n’a pas dit Mónica Rivero dans ce livre de Silvio dans les quartiers ? Vous lirez ensuite ses admirables et profonds textes, un ensemble de chroniques, de témoignages, d’entrevues, d’essais et de valorisations que je partage. Ceux-ci sont complétés par plus de deux cents photographies prises par Alejandro Ramírez, donnant voix aux femmes et aux hommes, aux enfants et aux anciens cubains qui nous regardent ou traversent le milieu si adverse dans lequel ils vivent leurs vies. Ces textes nous donnent aussi la parole, à nous qui savons au moins que l’indifférence est un crime.

Avant tout c’est l’œuvre de Silvio. Il explique ses raisons et les circonstances dans « Un bon chemin à prendre », un des courts chapitres du livre. Pour ma part, mon attention a été attirée sur les conséquences extrêmes de toute sa vie qui l’a amené à entreprendre, en 2010, une tournée qui n’exclut pas qu’elle puisse devenir interminable. Sa constance pourrait être retracée dans ce qui est la plus grande donation qu’il nous fait, et son arme principale : ses chansons. Dans ses paroles il a toujours combiné les plus dissemblables événements, idées, sentiments, motivations et situations rencontrés par les êtres humains - souvent dans des contrepoints surprenants -, dans une union musicale de force et de beauté, de proclamations et suggestions, qui leur confère une influence extraordinaire sur la sensibilité et les pensés de celui qui l’écoute. La richesse et la diversité qu’il obtient sont énormes, mais il n’y a aucune ambiguïté politique dans leurs chansons. Dans ce domaine, le plus grand apport de Silvio est peut-être qu’il est toujours un révolutionnaire, dans le plein sens de la signification. Ceci l’a rendu difficile, conflictuel, parfois inacceptable ; c’est naturel, car la véritable révolution, la libération humaine et sociale et de la création des nouvelles personnes, est difficile et conflictuelle et parfois inacceptable.

Le chanteur des gloires, des sacrifices, des victoires, des défaites, des héroïsmes, de la conscience et de la constance du peuple n’a jamais été aveugle devant les anciens maux et les nouveaux maux du long chemin. À vingt et un ans il réclame que l’on prenne en compte : « Miren que decir eso / con tantos motivos / para preocuparse / como hay », et c’est le même troubadour qui écrit ensuite deux œuvres étant comme des hymnes : Fusil contra fusil et La era…Au milieu de l’Atlantique, en 1969 : «Hay un país de roca en ruinas / bajo otro país de pan. / Hay una madre que camina / codo a codo con su clan ». C’est dans la même chanson qu’il répète : «Te convido a creerme / cuando digo futuro ». À son retour il constate  : « …la ciudad se derrumba / y yo cantando », dans une chanson paradigmatique. Neuf ans après il entonnera des vérités : « Absurdo suponer que el paraíso / es solo la igualdad, las buenas leyes. / El sueño se hace a mano y sin permiso / arando el porvenir con viejos bueyes ». Silvio nous donne des pistes :  «atentamente fui construyendo mi función ». L’attitude pratique et la vie de ce troubadour sont la signature de ses chansons. C’est pour cette raison qu’il a pu écrire la terrible Canción en harapos, un manifeste contre la fausseté des bonnes consciences qui font commodes les dénonciations sans rien risquer.

Silvio est l’un des plus grands artistes, c’est un jugement partagé par tous. Je tiens à ajouter que Silvio est l’un des principaux penseurs de la Révolution cubaine.

La logique de petite ou perverse, mesquine ou simpliste, sert seulement à comprendre les vies et les sociétés qui possèdent ces mêmes caractéristiques : elle ne sert pas pour comprendre la nécessité ni la vie des révolutions. L’idée que les pauvres n’ont pas de vertus personnelles, qu’ils sont des gens n’ayant pas réussis, qu’ils ont tendance au mal, qu’ils ont ce qu’ils méritent, qu’ils sont « mauvais » par nature, est la soeur de l’idée que les pauvres sont essentiellement « bons », qu’ils s’aiment les uns les autres, qu’ils constituent une réserve sociales des communautés urbaines ayant une belle culture et qu’ils sont capables d’enseigner la bonté aux riches. Les deux idées appartiennent à la culture bourgeoise. La gamme des réponses que produit cette logique est composée par la marginalisation, la charité, la répression, l’indifférence, le sauve qui peut, le mélodrame opportun, l’exclusion, la cécité et l’oubli. Toutes sont propres d’un ordre bourgeois de la vie sociale, qui ne part pas et refuse de disparaître, qui se récupère et peut être en mesure de revenir et tout couler.

L’idée moderne « d’aller au peuple », aussi belle que la compréhension intellectuelle qui conduit les êtres humains à se donner à ceux d’en bas, de les accompagner et, pour certains, de vivre une vie n’est « pas la leur » a eu, toutefois, de très différentes destins et rôles sociaux. Ceci a pu être un germe subversif, un laissez-passer pour dormir tranquille, une saison de la vie, un moment de l’éducation pour ensuite mieux servir l’ordre, une fonction dans le tissu complexe de la domination. Dans la Révolution cubaine « socialiste et démocratique des humble, par les humbles et pour les humbles », il n’y avait pas « aller au peuple », mais devenir peuple pour être parmi ses protagonistes. Dans la révolution socialiste on ne peut pas écrire l’histoire – l’explication, le chemin - au nom du peuple : le peuple lui-même doit l’écrire, « los hombres de Playa Girón ».

Silvio a mis en pratique cette initiative de faire des concerts dans les quartiers très pauvres depuis une claire position révolutionnaire, dans laquelle, par conséquent, il n’y a pas de place pour la condescendance ni la donation. Il apporte des merveilleux cadeaux à ces communautés démunies et défavorisées qui sont un sérieux indicateur de la détérioration de notre corps social, mais ces dons ne viennent pas résoudre leurs besoins matériels. Ce sont des apports à leur esprit, à ce que chaque être humain a de supérieur, à l’auto-estime, à la joie et au plaisir, à la cohésion des voisins et à la pacification de l’existence. Ils partent du dialogue, de la confiance et de la fraternité. À ce moment où l’égoïsme, le conservatisme, l’acceptation des inégalités sociales et l’appât du gain gagnent du terrain dans notre pays et prétendent être une alternative, la Tournée dans les quartiers est un formidable témoin du meilleur de ce que nous avons construit ensemble : donner et recevoir, sans aucun intérêt matériel. Selon les termes de Silvio : aimer et être aimé.

Les quartiers où ont lieu les concerts sont appelés anciens ou récents, familiers ou d’opportunisme ingénu, géographiques ou descriptifs, et ils ont une longue histoire ou témoignent des misères actuelles. Ils contiennent une grande diversité, mais aussi un certain nombre de constantes. L’une est le magnifique accueil de la tournée dans tous les quartiers, leur participation et leur enthousiasme quant aux préparatifs, le mélange d’affection et d’admiration envers le troubadour et la fierté qu’il soit dans leur quartier, qu’il soit une célébrité et qu’il ait décidé d’offrir son art et de passer la soirée avec eux, l’exercice du goût et de savoir lui demander des chansons, l’exemple de l’éducation dans une capitale où l’urbanité bat en retraite.

Les textes du livre recueillent un grand nombre d’expressions des gens des quartiers avant les concerts. Nous pouvons connaître les sentiments, les opinions et les réflexions des Cubaines et des Cubains sur le fait artistique venant à eux et ses implications - personnelles et pour la communauté -, sur Silvio, sur la vie, la culture, le civisme et la politique nationale. L’ensemble est un exemple du très haut niveau de conscience du peuple de Cuba, peut-être sans égal dans le monde. Et c’est un appel pour respecter tout le monde et à donner la parole et de prendre en compte tout le monde.

« Ça fait très longtemps que nous t’attendons, tu ne vas pas partir maintenant ? » lui dit une femme à la fin du concert qui, il y a vingt ans, endormait toujours son enfant avec « el enanito ». En réalité ils ne savaient pas ce qu’ils s’attendaient : mais maintenant ils savent. Ces concerts et ce qu’ils signifient les ont fait avancer quant à mieux identifier et renforcer leur conscience, ce chemin pourrait être décisif. Leur but n’est pas l’idolâtrie manipulée qui a fabriqué les modes et les opinions. Ils savent ce qu’ils disent et ils lui offrent ce qu’ils ont. C’est pour cette raison que tant de fois et dans de nombreux endroits ils lui ont crié : « c’est ton quartier ! ». Dans l’un d’eaux il y avait une affiche disant : « Merci Silvio pour nous enseigner à chercher notre Unicornio azul et, qu’avec l’amour, nous pouvons transformer la boue en miracle ».

Il s’agit d’une interaction continue. Le 9 septembre, le deuxième anniversaire du premier concert, la nuit du 36e que la grande coupure d’électricité allant de Camagüey à Pinar del Rio n’a pas pu contrarier, Silvio a dit à Monica pendant l’il accordait sa guitare à la lumière de la lampe de poche : « Nous avons commencé un peu en aveugle et nos yeux se sont ouverts le long du chemin ». Il n’y a pas de lune, seulement un petit générateur pour les équipements. Il chante et tout le monde l’écoute dans l’obscurité, tous ensembles, comme en communion. Monica écrit : « ce fut une heureuse imprudence, une folie bénie ». On apprend toujours.

Silvio dit : « Les nouveaux temps aussi ont besoin de nouvelles voix, de nouveaux protagonistes. En ce moment, à Cuba, il semble que quelque chose de prometteur soit en gestation. C’est dans l’air pour ceux qui le perçoivent, ceci se traduit en chansons, en art et bien que cela paraisse nouveau, il y a des antécédents ». Et ces mots me permettent de revenir, enfin, à mon premier commentaire. Cette question m’a conduit à une seconde : pourquoi Monica et Alejandro m’ont demandé d’écrire cette préface ? Peut-être pour venir de la génération des premiers fans de Silvio, ou pour partager toute la vie sa folie. J’ai été heureux de me situer dans ce cas, car lire Monica et voir ces images prouve que l’on atteint les nouveaux, avec une sensibilité, une compréhension de Cuba et une volonté d’agir en conséquence que par force devrait être nouveau. Aujourd'hui Silvio sauve, demain ils nous sauveront.