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Une rencontre avec le fiancé de La Havane
Par Madeleine Sautié Traduit par Alain de Cullant
« Si nous travaillons sur toute La Havane, même la décadente, elle se lève et dit : Je suis la plus belle ville du monde ou au moins l’une des plus belles. C’est la mienne et je l’aime. Ma vision n’est pas seulement une vision villageoise de la question. Ma vision est celle de Cuba. La Havane est un détail de ce monde. »
Illustration par : Servando Cabrera Moreno

Les mois ayant obligés Eusebio Leal à rester à l’écart des gens et de ses habituels espaces de travail ont aussi été préoccupants pour ceux qui ne le voyaient plus. Une incertitude se tissait autour de ce cubain universel qui a une place bien méritée dans le cœur de son peuple et avoir l’Historien de La Havane avec nous durant un certain temps est une nouvelle formidable.

Sachant parfaitement ces vérités, la journaliste Magda Resik, présentatrice de l’espace « Rencontre avec… », auquel a assisté récemment cet homme estimé, a commencé la journée avec le thème en question, touchant le plus humaine des impatiences au sujet de l’invité que nous aimons tant, à en juger non seulement par les paroles prononcées dans cette émission, mais par la présence d’un public qui a comblé le Salon de Mai du Pavillon Cuba pour passer un après-midi en sa compagnie.

Magda l’interroge, consciente que les maux du corps l’ont harcelé et que ces sont les beautés de l’esprit et celles qu’Eusebio sait voir qui lui ont permis de retrouver des forces :

Eusebio explique : « J’ai préféré l’incommunication durant un certain temps pour éviter précisément les spéculations. Les attentions de beaucoup de gens, les expectatives, ont surgi, surtout quand on a des responsabilités, quand on a l’habitude de les détaillées et tout d’un coup il manque le regard de celui qui cherche le détail des choses. Ne sais pas si je cherche ces détails ou si ce sont eux qui me cherchent, mais le lampadaire allumé à midi, l’arbre qui agonise, la pierre qui manque, sont des motivations journalières pour moi.

Mais ce qui est arrivé a été à un moment dans l’histoire de la vie dans lequel tout a coïncidé en ma faveur et, maintenant, je reviens à l’essence des problèmes dont je me suis occupé durant des années et je vais recommencer, ce qui est la chose la plus importante. Je recommence toujours, je ne laisse pas sur la table ce que d’autres doivent ramasser ou ce qui est mal placé. Le moment de ma vie où je suis le plus tranquille est quand j’ai eu le grand danger devant moi. Par chance, il est passé, il m’a envoyé un salut affectueux et il m’a dit, pas maintenant  ».

Les rires et les applaudissements spontanés remplissent la salle devant les occurrences et les dispositions d’Eusebio Leal qui remémore le moment où il est tombé amoureux de La Havane.

Il a commencé à travailler dans la Vieille Havane en août 1959, mais dès sa prime jeunesse il a été frappé par ses proportions démesurées qui l’ont fasciné ensuite. Plus tard on lui a offert un travail itinérant, aller dans des endroits, dans des maisons, comme inspecteur du conseil municipal de la ville. Le fait d’avoir visité de nombreux quartiers havanais a été opportun pour qu’il puisse voir une Havane différente et tout lui paraissait important, « c’est pour cette raison que je rejette l’idée d’être enfermé dans la Vieille Havane comme si c’était ma seule préoccupation. J’aime autant l’architecture contemporaine que les anciennes pierres du Centre Historique. De là est né ce grand engagement ».

Sur les nombreuses choses que l’on pourrait faire à La Havane quant à la conscience populaire et à sa conservation, Leal a beaucoup à nous dire : « Nous devons nous reconnaître nous-mêmes, savoir qui nous sommes et pour ceci il faut étudier notre passé. Ainsi que celui de notre famille, où nous sommes et pourquoi nous sommes ici. Qui nous sommes comme un exercice de connaissance pour sentir que nous avons des racines dans le sol et, à partir de là, de cette autosatisfaction personnelle, penser au patrimoine commun ».

Magda veut qu’il parle de l’amour, le prétexte qu’elle choisit est le poème Flor Blanca, de José Martí. Elle le lit, les vers résonnent : Que viví sin amor, fuera mentira: / Todo espíritu vive enamorado: / El alma joven nuevo amor suspira: / Aman los viejos por haber amado.

Leal écoute, pense, sourit. Il n’aime pas beaucoup le dernier vers. La vieillesse, comme il l’a dit plusieurs fois, est quelque chose qui ne le préoccupe pas. Pour lui, ce poème est l’un des plus beaux, « mais il y en a un autre qui m’enchante aussi « Dos patrias tengo yo, Cuba y la noche ».

Plus tard il reprend l’idée : « Ce serait mentir de dire que l’amour me manque. On m’a dit souvent des choses incroyables. Aujourd'hui, je suis très endolori par certaines étapes que je n’ai pas vécues. Ce qui se passe parfois est que les gens tombent amoureux d’Eusebio Leal et non pas de moi », regrette-t-il avec une malice visible.

Après le rire provoqué par l’habilité de sa réponse, le thème suivant le fait penser : « Être patriote  est un fardeau très lourd sur nous tous. La cubanía est supérieure à la cubanité, c’est un sentiment qui peut se manifester sous n’importe quel angle à partir duquel on focalise la patrie, l’endroit où l’on naît. C’est quelque chose de lourd, nous devons admettre cette cubanía dans ses lumières et ses ombres, ses défauts et ses vertus, affronter les défauts propres d’une génération, du caractère… La patrie n’admet ni naufrage ni oubli, est l’endroit où l’on est moralement et non pas physiquement ».

La conversation le conduit à Céspedes, avec qui « il a eu » une relation tout à fait unique. La lecture du journal du Père de la Patrie, auquel il a eu accès après de nombreux revers, l’a laissé envoûté. « J’ai été stupéfait », dit-il et il fait allusion à la grandeur de cet homme passionné, victime d’un processus politique, amoureux comme doit l’être tout cubain, il a su, en l’étudiant attentivement, que c’était « la pierre angulaire de l’histoire de Cuba » sans laquelle « l’arc ne pourrait pas remplir son rôle de soutenir la charge supportée ».

Les dures preuves de tout le type touchant aujourd'hui la vie cubaine et les défis assumés par l’île sur la scène internationale ont été d’autres sujets de la causerie. Leal a exposé très clairement ses plus pressant désirs : « Ce que je veux pour mon pays, c’est que nous nous reconnaissons nous-même. Ne tombons pas dans le piège de ce que l'on voit, mais dans ce qui est en nous. Si nous revenons à une Cuba « pré-martienne », alors les valeurs que Martí a opposé aux valeurs d’une société esclavagiste et coloniale triompheraient de nouveau. Je pense que les Cubains trouveront leur chemin, ils doivent le trouver car la perte de tant de vie ne peut être vaine, elle ne peut l’être d’aucune façon, il faut aller de l’avant, vivre sa liberté et son espace propre ».

Puis il ajoute : « Personne ne nous demandera jamais les comptes de ce que l’on nous a pris, nous devons le faire courageusement. J’ai une confiance absolue et beaucoup de préoccupations, mais étant donné que le monde est de cavalerie et d’infanterie, nous luttons décemment pour monter à cheval ».

Il y a aussi des questions venant du public. L’une d’elles lui demande quel message il donnerait aux générations actuelles : « Chaque génération doit accomplir son propre destin, et je me réjouirai beaucoup que les exemples des jeunes puissent être très utiles, comme l’ont été ceux des gens que nous admirons aujourd'hui. Je pense que le message est que chacun suive, qu’ils s’unissent et se rendent compte qu’il y a une mission générationnelle ».

Il revient encore et encore sur La Havane totale et sur sa posture inconditionnelle, pour souligner son amour envers elle, engagé dans des fiançailles ne vieillissant pas :  

« Si nous travaillons sur toute La Havane, même la décadente, elle se lève et dit : Je suis la plus belle ville du monde ou au moins l’une des plus belles. C’est la mienne et je l’aime. Ma vision n’est pas seulement une vision villageoise de la question. Ma vision est celle de Cuba. La Havane est un détail de ce monde. »