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José Antonio Aponte, un icône de subalternité (II)
Par María del Carmen Barcia Traduit par Alain de Cullant
Les objets trouvés chez Aponte ont permis de le définir comme l’idéologue du mouvement surtout à cause d’un livre d’images, certaines collées, d’autres peintes, qu’il avait confectionné.
Illustration par : Servando Cabrera Moreno

Pacheco, Chacón, Ternero et Aponte faisaient partie du Bataillon des Mulâtres et entretenaient des relations d’amitié et de travail depuis de nombreuses années, les interrogatoires auxquels ils ont été soumis reflètent différentes versions au sujet de la direction du mouvement, le propre Aponte a déclaré textuellement, le 30 mars, que Clemente Chacón était « l’auteur principal du choc tenté » car il assurait que « dans les montagnes de Monserrate (...) il y avait cinq mille hommes prêts à venir à son secours pour le soulèvement (...) ». Chacón, pour sa part, exposait qu’Aponte lui avait dit qu’il avait plus de quatre cents noirs sous son commandement pour la rébellion.

Selon Ternero, Aponte était un homme de bien et Chacón un voyou. Mais toutes ces formulations tombent dans le domaine des déclarations qui ont été possiblement faites sous pression et dans lesquelles chacun des accusés tentait d’être disculpé.

Le leader aurait pu être n’importe lequel, mais Aponte a été choisi, les interrogatoires ont conduit les autorités à sa maison/atelier qui a été soigneusement fouillée, les objets trouvés ont permis de le définir comme l’idéologue du mouvement. Ils ont trouvé une bannière blanche et l’image de Nuestra Señora de los Remedios, la patronne du Bataillon des Mulâtres, avec lesquels il a composé le drapeau du mouvement ; plusieurs Reales Cedulas (Cédules Royales) concédant des privilèges aux miliciens noirs ; les portraits d’Henry Christophe, de Jean Jacques Dessalines et de Toussant Louverture, venus d’Haïti « lors de la campagne de Ballajá », un autre de George Washington et le sien. Mais le plus important était un livre d’images, certaines collées, d’autres peintes, qu’il avait confectionné.

Il n’est pas difficile de comprendre les intentions d’Aponte au sujet de ce manuel. Un livre est non seulement un ensemble de feuilles reliées, manuscrites ou imprimées, mais un moyen approprié de transmettre des idées et des connaissances, d’asseoir des points de repère, de divulguer un message. La plupart des Noirs et les Mulâtres de Cuba étaient analphabètes, c’est pour cette raison qu’il fallait un document étant à leur portée et l’image pouvait transmettre immédiatement le message de l’auteur. Le livre d’Aponte était sans aucun doute destiné à ce public et il a été réalisé pour montrer aux Noirs que leur passé reposait sur d’illustres traditions et qu’il était loin d’être la quotidienne vie honteuse de l’esclavage et du mépris pour le subordonné auxquels ils étaient victimes, son but principal était certainement d’offrir une histoire ayant un lustre et une distinction aux Noirs et aux Mulâtres.

Chacune des pages du livre reproduisait une scène créée à partir de très diverses lectures et expériences, certaines sont historiques et remontent à l’antiquité, d’autres se réfèrent à des sujets mythologiques ou bibliques, beaucoup ont des plans détaillés de la ville et de ses forteresses, mais le plus intéressant depuis le point de vue social et culturel sont celles montrant, d’une part, le lien des Noirs avec la sphère militaire et, de l’autre, avec le christianisme, plus précisément avec la sainteté et la prêtrise. Ces deux axes constituaient, pour Aponte, un moyen d’élever l’estimation sociale de sa race, en la liant non seulement avec les Bataillons des Mulâtres et des Noirs, mais aussi à la religiosité officielle, sanctionnée, qui était représentée dans le quotidien par la relation des membres des bataillons avec certaines confréries catholiques. Rappelons que la Vierge de los Remedios, dont l’image devait être placée sur son drapeau, était la patronne du Bataillon des Mulâtres.

L’intention d’Aponte est évidente lorsqu’on analyse les images que reconstruise la présence d’officiers noirs lors d’actions défensives. Il y a un dessin de Juan José Ovando, qui a été le premier capitaine du Bataillon des Mulâtres en 1701, « le commandant qui était du même bataillon » et qui avait la médaille de la Real Efigie. Il y avait aussi celui de son grand-père, le capitaine Joaquin Aponte, qui commandait dans la Tour de Marianao, représenté avec le drapeau de la Croix de Bourgogne, qui était celui de son bataillon, dirigeant 600 hommes contre les britanniques, et d’autres officiers mulâtres tels que le lieutenant Hermenegildo de la Luz, le sous-lieutenant José Antonio Escobar et son oncle Nicolas Aponte, à cheval, récupérant le château de Bacuranao et participant à l’invasion de l’île de Providence, en 1782, avec les navires qui emmenaient les membres de son bataillon.

Son autoportrait apparaît avec laurier sur la poitrine, le compas, l’établi de charpentier et, sur celui-ci, l’encre, la règle et les pots de peinture. Il a dessiné le monarque Carlos III avec la main sur le chapeau d’Antonio de la Soledad, un des soldats noirs qui a participé à la défense de La Havane contre les Anglais et le sous-lieutenant Ignacio Alvarado, les deux ont été décorés avec la médaille de la Real Efigie en 1764.

Dans le livre d’Aponte il y a d’autres éléments destinés à renforcer le prestige de la race noire, en relation avec les aspirations de mobilité sociale des Noirs et des Mulâtres, car ils étaient destinés à recréer et à renforcer un imaginaire des traditions et des actions faisant probablement partie d’une histoire transmise oralement d’une génération à l’autre. Certains sont liés au christianisme et à la participation de certains noirs comme prêtres, remontant à une hagiographie médiévale, d’autres ont à voir avec les pratiques maçonniques et avec certaine mythologie biblique.

La monarchie éthiopienne, représentée par Aponte sur différentes pages, était plus ancienne que l’européenne, ce qui fournissait aux couches noires et mulâtresses une légitimité transcendante. Le plus symbolique était peut-être les dessins représentant l’abbé Preste - également lié aux légendes tissées autour des Rois Mages, en particulier avec le roi Melchior et l’expansion maritime européenne, spécialement celle du Portugal au 15e siècle - ; le Ber d’Alexandrie, qui était une sorte de sultan turc, et les Chevaliers de San Antonio Abad qui, d’une certaine façon, ont contribué à l’inclusion des africains dans le domaine du christianisme.

À divers moments de son explication, Aponte se réfère à la présence de prêtres abyssins faisant partie d’un corps qui entourait San Antonio Abad. Cet ordre avait été fondé par San Basilio, en Éthiopie, au IVe siècle, tous ses membres étaient noirs et avaient comme mandat exprès la fondation de couvents, une raison par laquelle ils se dispersaient dans des endroits aussi éloignés que Chypre, Florence ou en Arménie. Certains de ces moines vivaient dans l’église de San Esteban, au Vatican, qui a été qualifiée par cette raison comme celles « des Maures ».

Abalseo, le premier apôtre mulâtre ordonné par San Felipe, et le drapeau d’Abyssinie sont également représentés. Les références à cette région sont continues. Il y a des dessins de Jacobo, un cardinal mulâtre, et un autre religieux de même couleur appartenant à l’ordre de San Benito de Palermo ; la reine de Saba ; le roi noir Tarraco ; Sainte Iphigénie, qui est conduite par quatre mulâtres, et Nuestra Señora de Regla, ayant deux noirs à ses pieds, en position de l’embrasser et de la défendre. Aponte dit que, même s’il ne savait le latin, il supposait que les mots nigra sum, qu’il a dessiné dans un livre, signifiaient « être noire, mais la plus belle ».

Au cours d’un interrogatoire exhaustif, Aponte a dû expliquer la signification de toutes ces images qui étaient « embarrassantes » aux yeux de ses enquêteurs, l’évidence de son intention est dans ses réponses. Le livre a été achevé en 1806, six ans avant la découverte de la conspiration, il constituait une apologie de la subversion et c’est peut-être pour cette raison que les autorités l’ont fait disparaître, on conserve seulement le récit de ses images, ce qui est suffisant pour démontrer que cet homme humble, mais sage, était l’idéologue du mouvement. Le 9 avril 1812 Aponte et ses camarades Clemente Chacón, Salvador Ternero, Estanislao Aguilar, Juan Barbier, Juan Bautista Lisundia et les esclaves Esteban, Tomás et Joaquín Santa Cruz, de la plantation Peñas Altas, ont été pendus sans jugement ; le Capitaine Général marquis de Someruelos a pris cette décision criminelle qui est passée dans l’histoire. La tête d’Aponte a été coupée et placée dans une cage, à l’intersection des actuelles rues Salvador Allende et Belascoain, près d’où il vivait, dans le but de terroriser ceux qui cherchaient à renverser l’ordre établi.

Six mois plus tard, le 23 octobre, a été exécuté le créole noir Francisco Javier Pacheco qui, comme Aponte, duquel il a été l’apprenti, était charpentier et milicien. Son corps a été également décapité et sa tête, empalée sur un pic, a été placée à l’entrée du quartier de La Salud, où il résidait. Mais José Antonio Aponte prévaut pour l’histoire. Ceux qui l’ont condamné, qui ont criminalisé ses actions et qui ont tenté de le convertir en un être diabolique, n’ont pas pu effacer le récit de sa prouesse et, paradoxalement, ils l’ont converti en un symbole qui transcende son époque. C’est ce qui se passe avec les martyrs et les héros.