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L’unique López-Nussa
Par Virginia Alberdi Benítez Traduit par Alain de Cullant
Cent ans après sa naissance, Leonel Lopez-Nussa reste une voix contre l’immobilité et l’inertie, depuis la toile, le bristol ou la lettre imprimée.
Illustration par : Antonia Eiriz

Le centenaire de la naissance de Leonel Lopez-Nussa nous met face à une commémoration ayant une double signification : d’une part, elle restaure et revitalise le legs d’une personnalité ayant abordé divers domaines de la culture cubaine et, de l’autre, elle nous alerte sur la nécessité d’examiner avec soin la chronologie interprétative de l’art insulaire pour éviter des vides et des parenthèses qui tendent à augmenter avec le temps et l’oubli.

Allons à la première. López-Nussa était un créateur multiple et chacun des espaces qu’il a bordé a laissé des empreintes ayant des qualités évidentes. Comme dessinateur, il a laissé une empreinte très particulière dans l’illustration et la vignette.

Il a condensé précisément cette expérience dans une œuvre originale, El dibujo (maison d’édition Revolución, 1964), dans laquelle il montre non seulement sa subtilité et son habileté dans cette manifestation, mais réfléchissant également sur elle.

Il possédait une étonnante facilité pour faire vibrer la ligne, la décomposant, le regroupant et la modelant aux thèmes les plus divers, avec une puissance de synthèse qui s’est décantée dans le temps.

Il définit lui-même sa philosophie comme dessinateur, disant : « Le dessin est au-dessus de toutes les théories. C’est quelque chose qu’on fait et refait constamment qui coule, qui se contredit, qui n’est jamais le même. Quand un dessinateur commence à ombrer ses dessins, c’est parce qu’il ne peut pas les créer ».

López-Nussa est passé du dessin à la gravure et à la peinture sans cesser d’être dessinateur, c'est-à-dire, sans nier la ligne comme une possibilité constructive même dans les cas qui semblent s’y éloigner. Pour prouver cette affirmation il suffit de s’approcher de la gravure sur métal La belle est la bête, de 1975, où la tache, de genre expressionniste, se soutient en fin de compte sur la ligne. Nous ne pouvons oublier le formidable portrait à l’huile qu’il a fait de son ami Samuel Feijóo en 1986, dans lequel une explosion de couleurs rappelant l’exubérance fauviste est uniquement possible car derrière et devant le délire chromatique il y a le dessin.

Il possédait une étonnante facilité pour faire vibrer la ligne, il décompose,  regroupe et moule à différents sujets, avec une puissance de synthèse qui s’est décantée dans le temps.

Dans ce centenaire il a été important de voir la peinture de López-Nussa, organisée par le critique d’art Nelson Herrera Ysla avec les apports de Krysia, dans la galerie El Reino de Este Mundo, de la Bibliothèque Nationale José Martí. Là, on a pu observer le dynamitage des frontières entre les genres et les techniques, ainsi que la transition de l’un à l’autre thème ou style, ce qui conduit à la totalité d’un artiste sans préjugés et illimité à la fois.

L’important dans l’œuvre de cet artiste est la façon dont il exprime visuellement ce qu’il pensait et ressentait : l’ironie, la désinvolture, le distancement critique des supposées vérités absolues, la relativisation de la forme, le dialogue intelligent avec l’œil vigilant. C’était une attitude qui s’est révélée dans un autre de ses métiers, celui de critique d’art. dans la presse cubaine, depuis les pages du journal Hoy, où il exerçait également la critique cinématographique (sous le pseudonyme d’Alejo Beltrán), jusqu'à ce que sa longue présence dans la revue Bohemia, il a défini une boussole grâce à laquelle il mesurait ce qui se passait quotidiennement dans les musées et galeries et il a été bien au-delà, car il a établi des critères esthétiques et des valorisations devant être réexaminées si l’on veut avoir une vision incisive des arts plastiques cubains dans son devenir. Cet exercice lui a valu le Prix de la Critique d’Art Guy Pérez Cisneros par l’oeuvre de toute une vie.

López-Nussa n’a pas communié avec la chapelle ni ne s’est laissé emporter par les courants de la mode. Il était le fils de la modernité insulaire et, en même temps, un de ses critiques les plus tenaces. Par conséquent, cent ans après sa naissance il reste une voix contre l’immobilité et l’inertie, depuis la toile, le bristol ou la lettre imprimée.