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Les cinq décennies de Coppélia, la cathédrale de la glace cubaine
Par Rafael Lam Traduit par Alain de Cullant
Coppelia est tout un symbole de plusieurs générations de cubains. Il est presque impossible qu’un Havanais n’aient aucune histoire ou souvenir agréable en relation avec cette monumentale glacerie.
Illustration par : Antonia Eiriz

Coppelia a fêté son 50e anniversaire le 4 juin dernier. La célèbre glacerie est un véritable symbole moderne de La Havane, ville Merveille du Monde. L’endroit tire son nom du mythique personnage du ballet classique homonyme qu’a dansé tant de fois la Prima Ballerina Assoluta cubaine Alicia Alonso.

L’installation est dans la zone densément peuplée de La Rampa, dans le quartier du Vedado. Là, depuis 1836, se trouvait l’hôpital Reina Mercedes, qui est resté actif jusqu’en 1954, quand il a été démoli afin de construire un autre hôpital. Étant donné que le terrain se trouvait au cœur de la ville, on a décidé d’y construire un gratte-ciel de 50 étages, mais le projet ne s’est pas concrétisé.

L’emplacement est devenu le Parc de l’Institut National de l’Industrie Touristique (INIT), un beau pavillon de promotion de l’appelée industrie des loisirs. Des petites montagnes ont été reproduites, ainsi qu’un lac artificiel, une scène flottante, des fontaines, en plus de la construction d’une cafeteria, d’un bar et d’un restaurant pour 500 convives.

Après un an de bon fonctionnement le parc de l’INIT a été désactivé et le Centre Récréatif Nocturne a été construit à sa place, profitant de certaines de ses installations. Mais en 1966 il y a eu l’idée d’édifier une gigantesque glacerie.

Une initiative de Fidel

En 1966, la date pour la réalisation d’un événement international dans l’hôtel Habana Libre (à 100 mètres de la place) s’approchait et, suite à une initiative du Commandant en Chef Fidel Castro Ruz, comptant avec les efforts et le dévouement de sa proche collaboratrice Celia Sánchez Manduley, il a été décidé de convertir la zone de loisirs en quelque chose de plus utile : une grande glacerie pour des milliers d’utilisateurs.

Les travaux ont été à la charge de l’architecte Mario Girona Fernandez (Manzanillo, janvier 1924 – La Havane, août 2008), qui a compté la collaboration des architectes Rita María Grau et Candelario Ajuria. La conception structurale a été à la charge des ingénieurs Maximiliano Isoba et Gonzalo Paz.

Selon diverses publications, l’empreinte de Girona Fernandez reflète les principales caractéristiques de l’architecture cubaine réalisée durant les quatre premières décennies de l’étape révolutionnaire, dont les mérites, parmi d’autres, lui ont valu d’être le premier architecte de cet archipel à recevoir le Prix National d’Architecture (1996) et, trois ans plus tard, la Distinction pour la Culture Nationale. Coppelia est parmi ses chefs-d'œuvre.

Il est aussi rappelé pour sa participation dans les projets de l’édifice de la Cour des Comptes, aujourd'hui Ministère de l’Intérieur, du Zoo National, d’aéroports et d’hôtels comme le Capri. Lors d’une entrevue quelques année auparavant, Girona Fernandez m’a dit : « Les exigences de l’édification étaient très grande pour la construction, on a travaillé 24 heures sur 24 durant six mois d’affilée. Le système préfabriqué a été utilisé pour réaliser la répétition des éléments de la structure, comme les poutres et les éléments de la toiture. Finalement nous l’avons conclu dans le temps prévu ».

L’édification a donné comme résulta une œuvre d’art en forme d’araignée. On appréciait l’influence du modernisme italien et d’architectes tels que Pier Luigi Nervi (Italie), Félix Candela Outeriño (de nationalité espagnole et mexicaine) et Oscar Niemeyer (Brésil), qui a vu l’opportunité d’abandonner les formes rectangulaires de grands bâtiments et d’opter pour profiter de la plasticité du béton armé.

Coppelia est valorisé comme l’un des plus beaux édifices à Cuba. La glacerie est entourée de jardins avec de grands arbres fournissant de l’ombre dans les aires en plein air. Des chemins curvilignes mènent au pavillon, où se trouve la seule aire de dégustation intérieure.

« Pour les choses de la vie, il n’y a pas eu une cérémonie d’inauguration. La glacerie a ouvert ses portes en juin 1966 et elle a commencé à vendre des glaces (comptant un éventail de 26 saveurs exquises, certaines aussi exotique que la noix de coco, la mangue ou la goyave.). Curieux, les gens sont venus, la conception avait bonne acceptation, elle se remplissait et n’a jamais cessé d’être pleine de clients »  a souligné le prestigieux architecte.

Coppelia est tout un symbole de plusieurs générations de cubains. Il est presque impossible qu’un Havanais n’aient aucune histoire ou souvenir agréable en relation avec cette monumentale glacerie.

L’appelée Cathédrale de la Crème Glacée est l’une des plus grandes glaceries du monde, elle couvre tout un pâté de maison, entres les rues 23 et 21 et L et K. Elle sert plus de 1000 clients en même temps. La glacerie Coppelia est également un point de référence pour les habitants et les visiteurs. Actuellement elle bénéficie d’une ample restauration afin de lui rendre sa splendeur originale.

Une des semences de la Nueva Trova a été plantée à Coppelia

Beaucoup de personnes ne savent pas que l’embryon du mouvement de la Nueva Trova, d’une certaine façon, a commencé dans Coppélia avec la présence quotidienne du chanteur Silvio Rodríguez Domínguez et ses amis poètes Wichy Nogueras, Jorge Fuentes, Víctor Casaus et Guillermo Rodríguez Rivera.

« L’histoire de quand j’allais à Coppelia est longue – m’a dit Silvio dans la Casa de las Américas -, peut-être, un jour je l’écrirais et je la publierais. C’est difficile de la raconter en deux mots. Je travaillais à la télévision ; c’était une époque où je ne prenais que du lait et des glaces, nous savourions d’interminables glaces au chocolat tout en échangeant des poèmes, des histoires, des chansons. C’était presque toujours les mêmes têtes.

Un soir César Vallejo est arrivé, il s’est assis et nous avons commencé à parler avec lui (selon ce qu’a publié Silvio Rodríguez dans la revue Revolución y Cultura, en se référant de façon figurée à la lecture des poèmes du poète péruvien). Un jour quelqu'un a dit : Messieurs, le premier d'entre nous qui va à Paris doit aller sur la tombe de Vallejo ».

Un dimanche pluvieux et froid en mars 1979 Silvio a réussi à aller sur la tombe de Vallejo et, orienté par l’écrivain, traducteurs et intellectuel argentin Julio Cortázar (Bruxelles, Belgique, le 26 août 1914 - Paris, France, 12 février 1984), il est arrivé au rendez-vous dans le cimetière de Montrouge, très similaire au cimetière Colón de La Havane.

« J’ai écrit et placé, ému, le texte avec la signature de mes amis et j’ai pensé comment un homme, depuis la mort, peut continuer à être aussi présent dans la vie ».

Vallejo (Santiago de Chuco, 1892 - Paris, 1938), poète péruvien, a été l’une des grandes figures de la lyrique hispano-américaine du 20e siècle. Dans le développement de la poésie postérieure au modernisme, son œuvre possède la même pertinence que celle du Chilien Pablo Neruda ou du Mexicain Octavio Paz, prix Nobel de Littérature 1971 et 1990, respectivement.

C’est également dans la zone de Coppelia, quand il travaillait dans le cabaret Caraibe de l’hôtel Habana Libre, que le regretté grand chanteur et compositeur cubain Juan Formell a réalisé les préparatifs de l’album de ses chansons pour la légendaire chanteuse cubaine de boléros Elena Burke (La Havane, 28 février 1928 - La Havane, 9 juin 2002).

L’orchestre Los Van Van, dirigé par le maestro Juan Formell, s’est également présenté pour la première fois très près de Coppelia. Un grand nombre de chanteurs de salsa des années 1990 se donnaient rendez-vous à Coppelia pour rêver et discuter de leurs projets.

La glacerie est aussi présente dans l’un des scènes du célèbre film cubain Fresa y chocolate (1993), basé sur le conte El Lobo, el bosque y el hombre nuevo (Le loup, la forêt et l’homme nouveau) de l’écrivain cubain Senel Paz, également auteur du scénario.

Comme nous le savons, ce film, nominé à l’Oscar du meilleur film étranger par l’Académie des Arts et des Sciences Cinématographiques d’Hollywood, a été réalisé par Tomás Gutiérrez Alea (La Havane, 11 décembre 1928 – La Havane, 16 avril 1996), un des plus importants metteurs en scène dans l’histoire du cinéma cubain et latino-américain, et par Juan Carlos Tabío.

Le chanteur cubain Frank Delgado a composé la chanson Coppelia, et certains de ses vers disent : Coppelia, est une glacerie citée /... Girona ne savait pas ce qu’il faisait/ quand dans son architecture il a mélangé la réalité et la géométrie. Elle a été le berceau des hippies qui allaient écouter/ … la raison des Beatles / et qui a accueilli Vallejo...