IIIIIIIIIIIIIIII
Les intellectuels lors de la République néo-coloniale
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
L’histoire est sujette à des conjonctures imprévisibles, l’histoire est faite de lumières et d’ombres. Mais l’histoire et la culture nous ont fait ce que nous sommes.
Illustration par : Antonia Eiriz

L’absence d’une recherche dûment contextualisée a eu un voile de silence sur le rôle des intellectuels au cours de la République néo-coloniale. Il faudrait commencer par définir le terme. De mon point de vue, il inclut les artistes, les écrivains, les scientifiques et les maîtres. Certains se sont laissés vaincre par la désillusion et l’accommodation. Ceux qui ont souffert dans leur chair de la castration de l’indépendance ont opté pour des chemins divers, ils ont la déception, ils se sont réfugiés dans leurs provinces pour faire leur œuvre malgré tout ou ils ont laissé des témoignages des luttes des mambís.  .

À mon avis, un point de pivot se produit dans les années 1920, quand les organisations ouvrières, estudiantines et féministes se sont constituées et  le premier Parti Communiste a été fondé . Dans le même temps, un groupe hétérogène, sous le signe de l’appelé minorismo, formule le premier document programmatique imbriquant l’art, la nation et la société. L’œuvre de Fernando Ortiz commence à mûrir. Sauvant l’obstacle de sa position politique, Ramiro Guerra publie un texte de base, appelé Azúcar y población en las Antillas (Le sucre et la population dans les Antilles). Emilio Roig continue à documenter son idéologie anti-impérialiste. La crise structurelle de l’économie cubaine émerge avec clarté. La dictature de Machado est l’élément déclencheur de l’apparition d’un foyer visant les causes économiques, sociales et politiques.

Rubén Martínez Villena passe de la direction intellectuelle à la politique. Mais leurs amis du minorismo garderont la cohérence d’une avant-garde qui se veut le point de rencontre entre la rénovation artistique, la lutte politique à l’échelle latino-américaine, avec la nécessité de doter l’esprit de la nation d’un corps réel.

Depuis la culture, la génération de l’avant-garde introduit un changement substantiel dans les principes fondamentaux de la nation. Elle reconnaît l’essentielle contribution africaine et révèle, en s’appropriant de l’œuvre de Fernando Ortiz, le thème de la transculturation comme un facteur décisif dans ce que nous sommes. Sous les auspices du grand ethnologue, les études sur le folklore sont promues. D’autre part, Roldán, Caturla et Carpentier incorporent les rythmes venus d’Afrique à la symphonie et Nicolás Guillén, José Z. Tallet, Regino Pedroso et Emilio Ballagas le font dans la poésie.

Il y a encore beaucoup de choses à valoriser dans le vaste univers de l’histoire. J’ose à peine à citer quelques noms comme celui de José Luciano Franco, visionnaire des Caraïbes, ou les approches économiques de Julio Le Riverend et de Raul Cepero Bonilla.

Quel que soit l’orientation idéologique de ses propulseurs, s’en est suivi, au long d’un demi-siècle, contre vent et marée, avant l’oubli des institutions officielles, un effort pour préserver et sauver un legs. Les Archives Nationales, la Bibliothèque Nationale et le Musée National ont été fondés dans des conditions très précaires. Ce dernier ressemblait plus à un magasin d’objets hétérogènes, mais il thésaurisait. J’ai fréquenté la Bibliothèque dans le Castillo de la Fuerza. Sans avoir la nomination de directeur, José Antonio Ramos, un intellectuel exemplaire, livrait une bataille agonique pour ordonner les fonds. Il a écrit des romans, des essais, des oeuvres de théâtre dans un combat nécessaire pour comprendre son pays, mû essentiellement par des principes éthiques. Ses idées se sont radicalisées jusqu’à atteindre une perspective marxiste.

Quelques cubains ont pu connaître l’œuvre de José Martí après sa chute à Dos Ríos. L’auteur des Versos Sencillos n’a pas valorisé dans sa juste mesure la pensée qu’il avait fécondé dans une infinité d’ouvrages éparpillés dans la presse latino-américaine. Ainsi le révèle son testament littéraire envoyé à Gonzalo de Quesada, son exécuteur testamentaire, depuis Santo Domingo. Un lent et laborieux travail de sauvetage commence durant la République, un labeur qui sera seulement synthétisé avec soutien institutionnel à partir du triomphe de la Révolution.

L’œuvre anonyme de nos professeurs mérite d’être incluse dans notre tradition intellectuelle. Enrique Oltuski, fils de juifs polonais, installé définitivement à Cuba depuis l’âge de sept ans, m’a dit qu’il a appris à être cubain grâce à une institutrice noire de son école publique. Il l’a tant été qu’il a rejoint le Mouvement 26 de Julio dans la clandestinité, il a travaillé aux côtés du Che et il a donné vie à toutes les responsabilités que la Révolution lui a confiée. Il y a toujours son excellente œuvre testimoniale Obra humana. L’histoire est sujette à des conjonctures imprévisibles, l’histoire est faite de lumières et d’ombres. Mais l’histoire et la culture nous ont fait ce que nous sommes.

Nous avons modelé notre langue. Nous ne parlons à la façon mexicaine. Il y a des paroles d’usage courant parmi nous, imprononçable dans d’autres pays ayant notre langue. Notre condition est le résultat de la prise en charge de nombreux composants, du choc des contradictions et d’une origine coloniale devenue néo-colonial quand émergeait l’impérialisme, comme l’a averti José Martí et comme l’a définit Lénine en termes de phase supérieure du capitalisme. Pour ces raisons, il est urgent de comprendre que l’histoire ne se limite pas à une chronologie. On ne doit pas non plus la schématiser en pôles positif et négatif, bien que l’on ne puisse pas l’aborder depuis une fausse neutralité impossible et inexistante.

Sa richesse et son utilité gravitent dans la découverte des marques d’un processus complexe, qui continuent à l’être devant nos yeux. Nous faisons partie d’elle en tant qu’acteurs conscients et, à la fois, comme présences dangereusement inconscientes. Fermez les yeux, s’accrocher à la routine et éluder les défis de la modernité est une attitude suicidaire.