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La littérature et le 130e anniversaire de l’abolition de l’esclavage à Cuba
Par Nancy Morejón Traduit par Alain de Cullant
« Les horreurs du monde moral » qui ont fendu le cœur de José Maria Heredia, notre premier poète romantique, ont été la source de tout un mouvement littéraire au XIXe siècle, qui s’étendrait autour d’une narrative que de nombreux spécialistes ont qualifié d’abolitionniste.
Illustration par : Antonia Eiriz

Cuba et le Brésil ont été les derniers pays à procéder à l’abolition de l’esclavage à deux dates distinctes : 1886 (Cuba) et 1888 (Brésil). L’historiographie s’est demandée à plusieurs reprises les raisons de ce retard. De nombreuses rébellions civiles, soulèvements et même des fuites systématiques des esclaves dans le maquis ont eu lieu durant le XIXe siècle, mais les deux événements qui ont marqué l’histoire de nos actions légendaires pour la liberté et l’émancipation de la nation ont été les deux guerres d’indépendance : celle de 1868 et celle de 1895.

Ce siècle a atteint sa meilleure nature en affrontant, d’une façon ou d’une autre, le phénomène de l’esclavage, dont le système a sédimenté les piliers d’une économie de plantation incontesté. De Manuel Moreno Fraginals à Raul Cepero Bonilla, en passant par Ramiro Guerra, nombreux ont été les auteurs qui ont scruté les luttes de libération de l’île à travers ce syndrome et, surtout, au moyen de la précision éclairante de deux termes qui nous convoque toujours à la réflexion : la traite et l’esclavage. Les deux impliquent une différence palpable.

Les forces vives des patriotes cubains, au-delà de leurs origines et de leurs positions sociales, se sont regroupées selon la priorité de leur choix. Ou ils étaient contre la traite et l’esclavage, en même temps, en faveur de l’indépendance de Cuba ; ou ils s’inclinaient à lutter contre la traite, en suivant, par exemple, les pas de la perfide Albion, l’Angleterre, qui poursuivait la traite négrière, la considérant pernicieuse et préjudiciable au maintien d’une conduite qui respecte la condition humaine.

La Couronne d’Espagne s’est raillée alors, en quelque sorte, de la Grande-Bretagne, prétendant qu’elle n’instrumentait pas la traite des esclaves africains et, en même temps, important une main-d'œuvre chinoise, celle des coolies, qui sont arrivés à ces terres pour substituer les esclaves et sédimenter cette économie de plantation qui, principalement, s’alimentait des rudimentaires cultures de la canne à sucre, du tabac et du café, ainsi que celle des fruits, moins importantes.

Un grand nombre de personnes contre la traite étaient seulement des interrogateurs libéraux, des ennemis féroces du trafic des esclaves – ce qui n’était pas mal -, mais ils ne se sont jamais affrontés à la question primordiale qui était, comme nous le savons aujourd'hui, l’abolition de l’esclavage. La traite était combattue, mais pas l’esclavage. La traite était un complexe avec les caractéristiques propres d’un commerce, évidement illicite, qui a rempli les coffres et les ambitions d’une île soumise aux reconnues structures coloniales. Il ne pourrait y avoir de colonie sans la traite des esclaves. Cependant, ces structures coloniales étaient sustentées et se reconnaissaient dans l’écheveau du système économique qui vivait et qui devait son opulence à l’esclavage.

« Les horreurs du monde moral » qui ont fendu le cœur de José Maria Heredia, notre premier poète romantique, ont été la source de tout un mouvement littéraire, représentatif en plusieurs périodes de ce siècle, qui s’étendrait  autour d’une narrative, en réalité de romans, que de nombreux spécialistes ont qualifié d’abolitionniste.

À sa manière, la plus importante de ces manifestations a culminé dans des œuvres canoniques d’écrivains tels que Cirilo Villaverde, Gertrudis Gómez de Avellaneda, Ramón de Palma, Anselmo Suárez y Romero ou Ramón Zambrana, parmi d’autres. Dans chacune d’elles, sans aucun doute, affleure la dénonciation de l’esclavage. À côté du célèbre cercle de Domingo del Monté, de Matanzas, dont les membres constituaient une expression certaine de franc rejet à ce système, découle l’expérience littéraire de poètes comme Juan Francisco Manzano, lui-même esclave, qui a rédigé son autobiographie, un des documents les plus révélateurs sur la psychologie, les affrontements et les divers comportements ayant conditionnés le milieu colonial qui a été la base de l’esclavage. Le cas malheureux de Gabriel de la Concepción Valdés (Placido), fusillé à cause des épisodes de la Conspiration de la Escalera en 1844, est un moment inoubliable et, par conséquent, tragique de l’époque.

Le sang encore frais des immolés a accrédité cette opinion lors de l’avant-dernière décennie du XIXe siècle. Une abolition formelle, théorique de l’esclavage en 1886, n’a pas effondré l’arsenal idéologique et des coutumes qui ont écrasé les origines de notre identité.

À peine une quarantaine d’années plus tard apparaît une sensibilité littéraire centrée sur les questions raciales et sur le sort des cultures noires transplantées à l’ensemble du continent américain, spécialement dans les archipels caribéens. Le 20 avril 1930 dans la page Ideales de una Raza, du journal Diario de la Marina, apparaissent les célèbres Motivos de son, du jeune poète de Camagüey Nicolas Guillén, qui sera l’un des événements littéraires les plus sensationnels de son temps. Ainsi, trois ans plus tard, en 1933, en pleine convulsion de l’avortée Révolution des années 30, apparaît étonnamment Ecué-Yamba-O en Espagne, le premier roman d’un jeune havanais, Alejo Carpentier. Ce fut un autre nouveau succès malgré les considérations ultérieures que son auteur établira sur la validité de la qualité littéraire de ce premier texte.

Les recherches historiques et d’une certaine zone des sciences sociales dans l’île ont présenté d’innombrables témoignages sur l’esclavage et, avant tout, sur l’univers du sucre, l’incontestable roi de l’économie de plantation de ce système. L’esclave, qui est arrivé enchaîné, nous inculque l’amour de l’indépendance qui le convertira en cimarrón. « L’apport de l’Africain à la culture cubaine, dont la genèse est dans la raffinerie sucrière, possédait une forte dose de rébellion contre le milieu oppresseur ».

Au mois de juin, il a précisément 50 ans, naissait pour l’histoire culturelle cubaine la célèbre Biografía de un cimarrón (1966), de Miguel Barnet, dans l’ombre de laquelle a été recueillie cette tradition orale qui parle beaucoup mieux que de nombreuses autres de ce cimarronaje incontournable, la source d’innombrables prouesses anonymes, qui alimente, comme réelle alternative révolutionnaire, les portes ouvertes à la liberté des esclaves depuis 1886.