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La vérité sur les États- Unis. (I)
Par José Martí Traduit par
Ce que doit justement observer l’homme honnête, c’est que non seulement en trois siècles de vie en commun ou cent ans d’occupation politique n’ont pas pu se fondre les éléments, divers par l’origine et la tendance à partir desquels se sont constitués les États- Unis, mais cette communauté forcée exacerbe et accentue les différences primitives et convertit la fédération artificielle en un état âpre et de conquête violente.
Illustration par : Liborio Noval

Il faut qu’on connaisse dans notre Amérique la vérité sur les Etats- Unis. On ne doit ni exagérer leurs erreurs d’intention à cause du préjugé de leur nier toute vertu, ni cacher leurs fautes ou les proclamer comme des vertus. Il n’y a pas de races : il n’y a que des diverses modifications de l’homme, dans les détails de coutume ou de forme, qui ne changent pas son identité ni son essence, d’après les conditions de climat et d’histoire où il vit. Il est propre aux hommes de prologue et de surface - qui n’ont jamais plongé les bras dans les profondeurs humaines, qui ne voient pas, avec le même niveau d’impartialité, brûler les nations dans le même creuset ; qui ne trouvent pas dans le germe et la trame de celles- ci, le même et permanent duel entre le désintérêt constructeur et la haine inique- de s’amuser à découvrir une différence substantielle entre le Saxon égoïste et le Latin égoïste ;  Le Saxon généreux et le Latin généreux ; le bureaucrate latin et le bureaucrate saxon : les vertus et les défauts sont également partagés entre les uns et les autres. Ce qui varie c’est la conséquence particulière du groupement historique différent : chez un peuple composé d’Anglais, de Hollandais et d’Allemands aux affinités multiples, quels que soient les troubles, peut- être mortels, qui puisse lui valoir le divorce originel entre seigneurs et plébéiens qui le fondèrent ensemble, et la hostilité inévitable, indigène chez l’espèce humaine, de la rapacité et la vanité créés par les aristocrates contre le droit et le dévouement qui lui sont révélés, ne peut pas avoir lieu la confusion d’habitudes politiques et le brûlant désordre des peuples où le besoin du conquérant dut laisser l’existence à la population naturelle, terrorisée et hétérogène, à laquelle ferme encore le chemin, avec un aveuglement parricide, la caste privilégiée de souche européenne.

Une nation de Nordiques robustes, habituées depuis des siècles à la mer et à la neige, et à cet esprit viril favorisé par la défense pérennelle des libertés locales, ne peut pas être comparée a une île des tropiques, alanguie et souriante, où s’efforcent de coexister, sous un gouvernement qui équivaut en politique au banditisme, la scorie famélique d’un peuple européen, militariste et arriéré, les descendants de la dite tribu, farouche et inculte, déchirés par la haine de la docilité accommodée envers la vertu révoltée, et les Africains ou bien efforcés et simples ou bien avilis et rancuniers qui, sortant d’un esclavage épouvantable et d’une guerre sublime, sont devenus concitoyens de ceux- là qui naguère les avaient achetés et vendus, et qui, grâce aux morts de la guerre sublime, saluent aujourd’hui comme un égal celui qu’ils faisaient danser hier à coups de fouets.

Si l’on veut étudier en quoi sont différents Latins et Saxons, le seul terrain possible de comparaison est celui qui leur offrirent des conditions semblables ; et c’est un fait que dans les états du Sud de l’Union  Nord- Américaine où il y avait des esclaves noirs, le caractère dominant est aussi orgueilleux, paresseux, cruel et dépouillé de tout qu’il a pu l’être comme conséquence de l’esclavage, chez les natifs de Cuba. Il témoigne d’une ignorance négligente et d’une légèreté infantile  celui qui parle des États- Unis et des conquêtes réelles ou apparentes de l’une ou d’un groupe de leurs contrées, comme s’il s’agissait d’une nation conçue comme un tout homogène, d’une liberté unanime et des conquêtes définitives ; pareils États- Unis ne sont qu’une illusion ou une escroquerie. Depuis les baraquements du Dakota et la nation barbare et virile qui grandit dans un tel décor, jusqu’aux villes de l’Est, mollement étalées, bardées de privilèges et de castes, sensuelles et injustes, il y a toute l’épaisseur d’un monde. Il y a toute l’épaisseur d’un monde depuis le Nord de Schenectady, avec ses solides maisons de pierre de taille et sa liberté seigneuriale, jusqu'à la gare haut- perchée et lugubre du Sud du Petersbourg, depuis le bourg coquet et industrieux, si typique du Nord, jusqu’à l’échoppe aux fainéants, des peuples colériques, misérables, effrontés amers, gris du Sud. Ce que doit justement observer l’homme honnête, c’est que non seulement en trois siècles de vie en commun ou cent ans d’occupation politique n’ont pas pu se fondre les éléments, divers par l’origine et la tendance à partir desquels se sont constitués les États- Unis, mais cette communauté forcée exacerbe et accentue les différences primitives et convertit la fédération artificielle en un état âpre et de conquête violente.

Il est d’un cœur mesquin et d’une envie impuissante et rongeuse, d’aller chercher des poux à la grandeur évidente, et de la denier catégoriquement, à cause de plus minime des défauts, au bien de se jucher sur un trépied d’oracle, comme si l’on purgeait le soleil d’une tache.

Mais celui qui observe comment aux États- Unis les facteurs d’unité, loin de se renforcer s’amollissent ; comment s’y reproduisent les problèmes humains au lieu de se résoudre ; comment les localités, au lieu de se fondre avec la réalité politique nationale l’enveniment et la déchirent ; et comment la démocratie, loin de croître en vigueur et de se sauver de la haine et la misère propres aux monarchies, se corrompt et ralentit sa marche, en sorte que l’on voit y renaître, menaçantes, la haine et la misère, celui n’augure pas, mais certifie. Il manque à son devoir celui qui tait ces choses, il le remplit s’il les dit. Il manque à son devoir d’homme de connaître et divulguer la vérité ; et à son devoir de bon Américain qui ne voit assurées la gloire et la paix du continent que par le développement franc et libre, de ses différentes personnalités naturelles  à son devoir de fils de notre Amérique, si par ignorance, aveuglement et impatience, les peuples de souches espagnole, conseillés par la toge alambiquée et l’intérêt ombrageux, tombent sous le joug immoral et énervant d’une civilisation faisandée et étrangère. Il faut qu’on connaisse dans notre Amérique, la vérité sur les Etats- Unis.

 

Publié dans le journal Patria, le 23 mars 1894 à New York