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La première rencontre de Guayasamin avec Fidel
Par Giraldo Mazola Traduit par Alain de Cullant
Au début des années 60, venir à Cuba constituait un geste d’amitié et de solidarité et un défi envers l’empire qui prétendait nous stigmatiser et nous liquider alors et plus encore après la proclamation du caractère socialiste de la Révolution Cubaine en 1961.
Illustration par : Liborio Noval

Au début des années 60, à la direction de l’Institut Cubain d’Amitié avec les Peuples, ICAP, on traitait les entrevues que les nombreux visiteurs étrangers sollicitaient avec Fidel ou ceux que la propre institution recommandait avec les bureaux du Premier Ministre du Gouvernement Révolutionnaire, le Commandant Fidel Castro, ou directement avec l’inoubliable Celia.

La jeune Révolution cubaine, malgré son récent triomphe et de ne pas avoir encore atteint ses objectifs fondamentaux, attirait une admiration croissante et un grand soutien populaire partout dans le monde et en particulier parmi les peuples d’Amérique Latine.

De là l’intérêt de milliers de personnes de voir avec leurs propres yeux l’œuvre commencée dans l’île caribéenne où la dignité de l’homme reprenait sa valeur, où commençaient de profondes transformations sociales et où se forgeait les bases d’une réelle indépendance et souveraineté qui ont été dérobées à Cuba et dans tout le continent par les nouveaux colonisateurs après les héroïques exploits indépendantistes de la fin du XIXe siècle qui nous libéré du joug espagnol.

Venir à Cuba à cette époque - comme cela arrive encore aujourd'hui – constituait un geste d’amitié et de solidarité et un défi envers l’empire qui prétendait nous stigmatiser et nous liquider alors et plus encore après la proclamation du caractère socialiste de la Révolution Cubaine en 1961.

Pour cette raison, malgré les énormes responsabilités et l’intense et complexe travail qu’avaient les nouveaux leaders de la Révolution, ils dédiaient des heures prises sur le repos pour converser avec les visiteurs auxquels nous remercions leur audace et leur soutien et avec qui nous forgions des liens d’amitié plus perdurables.

Un de ces visiteurs s’est avéré être le peintre équatorien Oswaldo Guayasamín. Quand on a transmis son souhait de faire le portrait de Fidel, avec la recommandation de l’ICAP de l’accepter, la nouvelle a suscité un intérêt étant  quelque chose de peu commun et, supposant également que ceci nécessiterait quelques heures pour effectuer son œuvre.

Guayasamín était déjà un peintre renommé et célèbre à l’époque, il avait peint les magnifiques fresques de l’Université de Quito et du Palais du Gouvernement sur la découverte de l’Amazonie ; gagné le Grand Prix de la IIe Biennale de Peinture à Barcelone en 1956 ; remporté le Premier Prix de peinture de la Biennale de Sao Paolo en 1961 et exposé ses œuvres aux États-Unis, au Mexique et au Chili.

Sa conduite verticale et engagée avec les causes justes lui avait fait gagné du prestige et du respect dans son pays. Il voulait peindre le chef victorieux d’une véritable révolution latino-américaine comme témoignage de sa solidarité.

La proposition est venue par le Chargé des Affaires de Cuba en Equateur, Pedro Martínez Pírez, se dédiant aujourd'hui au journalisme et qui a toujours été un admirateur du peintre.

La propre Celia était intéressée, elle a posé plusieurs questions et il faut supposer qu’elle a utilisé sa particulière douceur persuasive pour convaincre le Commandant d’accepter de dédier un certain temps à poser pour le peintre. L’aide de Guayasamín a été nécessaire pour répondre à certains détails sur la durée approximative de son travail, s’il pouvait le faire en une seule séance, le réaliser de nuit, etc., car on n’avait jamais préparé un tel travail à l’ICAP.

C’était une période compliquée et difficile ; à l’aube du jour suivant, seulement quelques heures après avoir terminer ce portrait, un vedette de la Marine de Guerre, commandée par Andrés González Lines, a disparu avec son équipage de 17 hommes, suite, sans doute, d’une attaque ennemie.

La victoire obtenue le mois précédent dans les combats de Playa Larga et Playa Girón, où, en moins de 72 heures, on avait infligé la première défaite militaire de l’impérialisme étasunien, n’impliquait pas la cessation des attaques contre Cuba, ni les machinations pour assassiner nos dirigeants.

L’hostilité et les menaces contre l’île continuaient et comme la vie l’a démontré ensuite, elles ont persisté et persistent jusqu'à nos jours.

La rencontre du leader de la révolution cubaine et d’un sympathique équatorien le pinceau à la main c’est dans ce contexte complexe, où les préoccupations pour une attaque directe des propres Forces Armées étasuniennes ne pouvait pas être écartée ; au milieu d’un effort pour terminer la récolte de la canne à sucre de cette année touchée par la mobilisation populaire contre l’agression de la Baie des Cochons ; pour la présence de bandes armées dans l’Escambray et étant en plein essor de l’œuvre immortelle de l’alphabétisation - qui ne s’est pas arrêtée même durant les jours de l’attaque du mois d’avril -.

Il a été décidé de faire le portrait sur la terrasse intérieure de l’ICAP, entouré de beaux jardins et ce fut là qu’il a été réalisé, le samedi 6 mai 1961 dans la nuit.

La grande demeure choisie par Celia pour le siège central de cette institution ne pourrait être plus appropriée, non seulement par son emplacement et ses caractéristiques, mais pour le symbolisme que peut comporter d’établir le centre promoteur de la solidarité et de l’amitié dans le palais de l’une des familles les plus anciennes de l’oligarchie nationale, les Falla Suero, qui n’ont jamais été proches de tels principes.

L’édifice situé dans la rue 17 du quartier du Vedado a été construit au début du XXe siècle, quand la petite bourgeoisie créole n’avait pas encore envahi ce quartier aristocratique de l’époque, ce qui a provoqué le déplacement des plus riches familles premièrement vers Miramar et ensuite vers les quartiers les plus exclusifs d’Atabey et Siboney, où elles ont été surprises par le triomphe de la Révolution et ont migré à Miami en attente que l’invasion étasunienne puisse leur rendre leurs biens et leurs luxueuses propriétés, ce qu’attendent encore leurs descendants.

C’est pour cette raison que la majorité de ces maisons sont restées quasi intactes avec leurs meubles, leur lingerie, leurs vaisselles et leurs peintures, aux bons soins de certains de leurs serviteurs.

Il y avait des familles plus méfiantes qui cachaient derrières des faux murs leurs objets les plus précieux, leurs bijoux et leur argent, plus préoccupées par l’influence des justes idées des révolutionnaires chez leurs domestiques que par la pensée que la révolution pourrait tenir très longtemps, car elles étaient convaincues qu’il était impossible de défier le pouvoir omniprésent des États-Unis et encore moins de subsister dans un pays comme Cuba sans sa tutelle.

Accompagné de plusieurs amis équatoriens, Guayasamín est entré le soir dans la demeure de l’ICAP, entre les dogues de bronze couchés dans une veille immobile et les deux palmiers royaux qui ont défié les cyclones et les éclairs durant des décennies. Il a traversé le hall couvert de marbre vers la terrasse intérieure donnant sur le jardin avec ses murs décorés et son excellente mobilier qui en faisait un lieu idéal pour le repos.

Il était attendu devant la porte en fer forgé s’élevant jusqu’au plafond et il a immédiatement examiné l’endroit pour rechercher le meilleur site où placer son chevalet et ses pinceaux et où asseoir le Commandant. Il a fallu modifier l’emplacement des lumières supplémentaires qui avaient été installées et les replacer quand la nuit est devenue plus sombre.

Sachant la visite imminente de Fidel suite aux préparatifs, de nombreux travailleurs de l’ICAP sont restés très tard dans l’espoir de voir de près.

Fidel est entré, il a traversé le hall à grandes enjambées, en saluant en souriant ceux qui étaient là et il allé à la terrasse où l’artiste l’attendait impatient.

Après les salutations, il a posé, avec curiosité et respect, un torrent de questions sur la peinture, la qualité de la toile, où elle était produite, les types de pinceaux, les caractéristiques de la peinture qu’il employait, le temps requis pour peindre ou s’il faisait une esquisse préalablement, des questions auxquelles Guayasamín, avec son accent particulier, a répondu aimablement ainsi qu’à d’autres qu’il avait formulé, au même rythme, sur l’Équateur, couvrant la géographie du pays, sa flore, sa faune, son histoire, sa situation politique actuelle et sur la vie des artistes.

Guayasamín, ému, a expliqué son désir d’exprimer sa sympathie pour Cuba en faisant son portrait. Fidel lui a demandé ce qu’il devait faire, il a allumé un cigare et a occupé l’endroit que lui a indiqué le peintre qui a commencé son travail alors qu’il répondait encore à d’autres questions ou qu’il écoutait les explications de Fidel sur les caractéristiques de la lutte révolutionnaire contre la tyrannie et les plus pressants tâches actuelles.

Guayasamín s’est concentré sur la conversation à plusieurs reprises et baissait le pinceau, et Fidel lui a dit, en plaisantant, qu’ainsi il ne terminerait pas, même en plusieurs jours. En d’autres occasions, le peintre lui a demandé qu’il conserve la position de son visage et allait à ses côtés pour préciser l’angle dont il avait besoin.

Plusieurs heures sont passées, qui semblaient moins suite à l’intéressant dialogue, jusqu'à ce qu’il termine le portrait. Mais en fin de compte, l’effort pour peindre rapidement une personnalité dont la vitalité semblait impossible à tenir immobile très longtemps, a mérité les éloges de Fidel et l’admiration des présents.

Guayasamín a annoncé à Fidel qu’il voulait lui donner l’œuvre et ils ont convenu que la peinture serait remise le lendemain dans l’Ambassade de l’Équateur. Le peintre a déclaré qu’il avait réussi à capter l’impétueux guérillero et l’insurgé de Fidel en pleine jeunesse sur la toile.

Il faut ajouté que ce dessin aux traits forts et précis, fait de nuit sous un tourbillon de questions et d’explications des deux parties, a contribué à une meilleure connaissance des deux peuples et a commencé une amitié profonde et solidaire qui a perduré des décennies et qui peut s’ériger comme le témoignage des liens et des rêves latino-américains.

Les années ont passé et, aussi bien à Cuba qu’en Équateur, Fidel et Guayasamín se sont rencontrés plusieurs fois ; la première et unique rencontre en Équateur a eu lieu en 1988 quand le Commandant a assisté pour la première fois à la passation de pouvoir d'un Président d'Amérique Latine, invité pour le Président élu Rodrigo Borjas, et il est devenu, sans le vouloir, le pôle d'attraction de ces journées.   

Cette occasion a été marquée - et de quelle manière – par l’œuvre du grand peintre. Quelques mois avant il avait terminé son impressionnante et polémique peinture murale dans le Palacio Legislativo, le local où précisément aurait lieu la cérémonie de prise de possession du nouveau Président. Parmi les éléments négatifs reflétés sur la peinture murale il y a une effigie au visage cadavérique, avec un casque semblable à celui utilisé par les troupes nazies et un signe disant « C.I.A. ».   

La réaction hystérique de l'Ambassadeur étasunien exigeant que l’on enlève cette propagande n’a pas eu d’effet malgré qu’il ait menacé, avec la prépotence accoutumée, de saboter la cérémonie car si l’œuvre restait là il n’y aurait aucune délégation de son pays. La peinture murale est restée intacte et on dit que le Secrétaire d'État des États-Unis, quand il est arrivé dans l’hémicycle, a cherché du regard, avec la plus grande discrétion impériale possible, l’effigie qui dénonçait la plus ténébreuse organisation du crime organisé et du terrorisme sur la planète.   

On dit aussi que le Président cubain a admiré la peinture murale et a savouré l’embarras du représentant yankee qui ne pourrait pas s’empêcher de regarder de travers sur la peinture murale ces vérités que le vaillant pinceau de Guayasamín a reflétées pour l'éternité.

Après ce premier contact en 1961, ce premier portrait, l'Équateur et Cuba se sont beaucoup rapprochés et identifiés. Dans la partie ancienne de La Havane il y a depuis quelques années la Maison Guayasamín comme témoignage de la solidarité active et du lien vivant entre les deux peuples, qui a commencé au XIXe siècle avec l'amitié entre José Martí et le patriote libéral et franc-maçon Eloy Alfaro qui est arrivé au pouvoir après 30 années de lutte et qu'il se réédite avec l'amitié forgée entre Guayasamín et Fidel.