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Les marionnettes dans le nouveau monde
Par Armando Morales Traduit par Alain de Cullant
L’image des marionnettes cultivées dans les retables latino-américains se distingue de l’héritage expressif et grotesque du vieux monde.
Illustration par : Ernesto García Peña

La représentation des scènes de la société humaine à travers l’animation d’objets a été présente dans toutes les cultures, quel que soit le degré de développement socio-économique de leurs peuples. Le vaste territoire de l’Amérique Latine ou Nouveau Monde, définit l’amplitude vivifiante de l’être humain. Dans le Popol Vuh, le livre commun de peuples quiches rapporte que : « … alors il y a eu la création et la formation. Ils ont fait la chair de l’homme avec de la terre et de la boue. Mais ils ont vu que ce n’était pas bien (…), des poupées en bois ont été faites instantanément. Elles ressemblent à l’homme (...) Elles existaient et se sont multipliées, elles ont eu des enfants ; mais elles n’avaient ni d’âme ni compréhension… ».

Les épopées figurées par les personnages représentatifs des peuples ont enrichi la conception de l’homme et ses origines mythiques, depuis leurs poétiques particulières. L’art des marionnettes, pour sa nature essentielle animiste, présente la plus proche fonction artistique dans la pratique rituelle. La marionnette est devenue l’une des forces motrices de la théâtralité de nos jours.

La plus ancienne et populaire marionnette de l’Inde, le grotesque Vidushaka est présenté comme un brahmane nain et chauve, avec une grande bosse, des grandes dents entre ses lèvres épaisses et une expression agressive hiératique. En Turquie, le héros de marionnettes d’ombre, Karagoz - oeil noir -, est l’archétype populaire des personnages turcs. Le charlatanisme ; l’impudique et le grossier unis au brutal et à l’obscénité cynique, visiblement argumentée avec son phallus disproportionné, est l’une des nombreuses formes de la prolongation culturelle du monde antique. En Europe, la Pulcinella napolitaine, le Punch anglais, le Guignol français, la Petrouchka russe ou la Cristobita espagnole, parmi ceux de grande lignée, caractérisent les traits essentiels d’une image grotesquement lyrique, la critique satirique transgressive du pouvoir à travers la sagesse populaire les acclamant.

Cependant, c’est dans le nouveau monde où surgit une significative réinterprétation de la marionnette. Le savant Alejandro de Humboldt avait déjà avancé : « L’Amérique est une nouvelle dimension de l’humanité… ».

Du Nord au Sud, en passant par l’insularité caribéenne, ces personnages, dans leur anatomie expressive de marionnette de gant, permettent une coexistence de la tradition et de l’expérimentation. Matérialisées comme marionnettes de gant, la faible proportion de ces personnages supportent l’admirable charge qui repose sur les épaules du grand art – celui d’être réellement les interprètes du peuple – dans le cas contraire « faire des marionnettes » pourrait se transformer en une banale et occasionnelle distraction pour les enfants ou, peut-être, en un désir esthétique d’originalité pour le plus grand plaisir occasionnel du spectateur adulte.

L’image des marionnettes cultivées dans les retables latino-américains se distingue de l’héritage expressif et grotesque du vieux monde. Des personnages dont les images ne reproduisent pas les visages sarcastiques de ses prédécesseurs mais exprimant au contraire la sagesse espiègle et la tendresse solidaire engagée avec les peuples qu’elles représentent.

Elles répondent aux noms de Comino, une création du poète mexicain Germán List Arzubide, luttant contre le Patron/Diable exploiteur du travail infantile. Le couple tendre de Juancito et María, de l’Argentin Javier Villafañe, vivifiant la péripétie des délicats débuts amoureux soutenus sur les peurs de faux fantômes et notre Pelusín del Monte, de Dora Alonso, avec les rêves de posséder une guitare ou honteux de blesser une colombe, font redécouvrir les marionnettes de notre temps dans la géographie américaine.

* Marionnettiste, dessinateur et directeur du Théâtre National de Guignol.