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La France et le ballet cubain
Par Miguel Cabrera Traduit par Alain de Cullant
Il n’y a aucun doute que le point culminant dans ces relations a été le montage de la version chorégraphique de Giselle, réalisée et interprétée par Alicia Alonso, à l’Opéra de Paris.
Illustration par : Ernesto García Peña

Le rôle de la France dans la culture universelle a été l’un des plus transcendants dans les domaines les plus variés durant des siècles. Dans le domaine des arts, à côté de la musique, des arts plastiques et du théâtre, la danse occupe une importance particulière dans l’histoire française, surtout en ce qui concerne le ballet, une forme de danse spectaculaire où ce pays a contribué de manière décisive au développement.

S’il est vrai que le ballet a ses origines en Italie lors de la Renaissance, une période où les maîtres de danse ont réussi à créer ce nouveau genre à partir de l’héritage de la danse populaire accumulée au cours du Moyen Âge, ce sera en France où ces spectacles ont atteint la catégorie d’art professionnel. Apporté dans la capitale française par la florentine Catherine de Médicis, la reine de ce pays après son mariage avec Henri II, le « balletto » italien est devenu le « ballet » français, après le soutien décisif du roi Louis XIV qui, en 1661, a créé l’Académie Royale de Danse, la première institution dédiée à la formation de danseurs professionnels dans le monde occidental. Là, le maître Pierre Beauchamp, non seulement l’a réglementé, mais il a donné la nomenclature des pas et des poses et il a établi les cinq positions de base pour les bras et les jambes en vigueur dans le monde entier jusqu’à nos jours.

Dans cette Académie, devenue Opéra de Paris à partir de 1713, sont nés les deux grands genres et styles qui ont fleuri dans les siècles suivants : le ballet d’action et le romanticisme, qui ont trouvé un terrain fertile dans les endroits les plus divers de la terre.

La danse académique a eu son premier registre à Cuba en 1800, quand le Papel Periódico de La Habana, dans son édition du 10 juillet de cette année, a fait connaître la présence dans l’île de Jean Guillet, le premier maître qui a enseigné les règles de la danse académique dans l’alors colonie espagnole, dans un modeste théâtre de bois et de torchis, situé dans l’espace actuellement occupé par notre Capitole Nationale. Peu après des oeuvres, des danseurs et des groupes porteurs du meilleur savoir-faire chorégraphique français ont commencé à arriver à Cuba. Parmi les oeuvres qui méritent d’être citées se trouvent les premières de celles de Noverre et de Jean Dauberval, représentatives du ballet d’action, réalisées en 1803, dans le Théâtre Principal, sur la Alameda de Paula, par la compagnie de Jean Baptiste Francisqui.

En 1816,  il y a eu la première d’une œuvre aussi transcendantale que La fille mal gardée, de Dauberval, cette fois par la compagnie locale du maître et chorégraphe Joaquín González. Après son inauguration, en 1838, le Grand Théâtre Tacón a été la salle où se sont présentées les principales compagnies et personnalités qui visitaient l’île, dont beaucoup de françaises.

En 1839, la compagnie Ravel-Lecomte a présenté des œuvres de notables chorégraphes tels que Jean Coralli, Jean Aumer et Filippo Taglioni. En 1841-1842, la grande danseuse autrichienne Fanny Elssler, une des plus célèbres du ballet du XIXe siècle, a interprété, lors de ses deux visites, La Sylphide, de Taglioni, une œuvre qui a commencé le style romantique à l’Opéra de Paris, ainsi que d’autres œuvres du chorégraphe Joseph Mazilier et du propre Taglioni qui, bien qu’italien de naissance, est reconnu comme le principal créateur dans le romantisme français. En 1843, la compagnie française d’Opéra et de Ballet, avec ses étoiles Pauline Desjardins et Philippe Hazard, a eu beaucoup de succès à La Havane avec deux célèbres chorégraphies créées par Taglioni pour le répertoire de l’Opéra de Paris : Robert le diable et Le dieu et la bayadère. Cinq ans plus tard, en 1848, Cuba reçoit le plus grand danseur de ballet étranger parmi ceux qui sont venus dans l’île au XIXe siècle : Hyppolite Monplaisir : l’étoile de l’Opéra de Paris et le partenaire de l’illustre danseuse du romantisme, Marie Taglioni. Accompagné de son épouse Adèle Bartholomin et un groupe de danseurs cubains et français, ils ont présenté, entre autres, le pas de deux du deuxième acte de Giselle, un chef-d'œuvre de la période, qui aura au fil des ans une signification particulière dans l’histoire du ballet cubain.

Giselle, dans sa version complète, est arrivée à notre public le 14 février 1849, mise en scène par Les Ravel, une compagnie qui s’est présentée dans l’île de 1838 à 1865. Lors de ses visites, qui comprenait non seulement La Havane, mais aussi les villes de Cienfuegos, Trinidad et Camagüey,  ils ont montré un ample et innovant répertoire. Pour clore le cycle de cette coopération durant l’étape coloniale, la Compagnie des Danse Françaises de la Famille Rousset a présenté à Cuba, en 1852, Catalina, la reine des bandits, de Perrot ; Le diable à quatre, de Mazilier, et La vivandière, d’Arthur Saint-Léon.

Le ballet a eu de nouvelles représentations de bon niveau lors de la Cuba républicaine à partir de 1904, avec celles de la compagnie d’Aldo Barilli, dans le théâtre Albizu, de La Havane. Bien que la compagnie était composée entièrement de danseuses italiennes, le répertoire choisi était Coppélia, de Saint-Léon, un chef-d'œuvre de la période entre la fin du romantisme et l’éclosion du style classique en Russie. Les nouveaux apports de la France dans l’art du ballet ont été connus par le public cubain au XXe siècle grâce à la grande danseuse russe Ana Pavlova qui, entre 1915 et 1919 dans les théâtres Payret et Nacional, de La Havane ; Sauto, de Matanzas ; Luisa Martínez Casado, de Cienfuegos et Oriente, de Santiago de Cuba, a interprété des fragments de chefs-d'œuvre du français Marius Petipa.

En 1947, l’ensemble Les Étoiles à Paris, comptant d’anciens danseurs de l’Opéra, comme Serge Peretti, a offert des représentations dans les théâtres havanais Auditorium, La Comedia et América, avec un répertoire basé sur des chorégraphies de Serge Lifar avec la musique de célèbres compositeurs français tels que Debussy, Ravel, Saint-Saëns et Poulenc. En 1951, invitées par le Ballet Alicia Alonso, deus grandes étoiles françaises ont dansé à Cuba : Nathalie Phillipart et Jean Babilee, qui ont interprété la première à Cuba du ballet Le jeune homme et la mort, considéré comme un joyau dans le savoir-faire chorégraphique de Roland Petit, l’un des plus célèbres chorégraphes français de tous les temps.

En 1959, la célèbre Ivette Chauviré, la danseuse étoile de l’Opéra de Paris, a présenté ses Récitals de Ballet dans le théâtre Auditorium, comptant des titres avec la musique de Saint-Saëns, de Daniel Auber et La suite en blanc, une célèbre chorégraphie de Lifar sur une partition d’Édouard Lalo. Les Ballets de Paris se présentent cette même année avec le célèbre danseur Milorad Miskovitch. Un autre événement important pour Cuba a été la visite, en 1968, de Maurice Béjart et de son Ballet du XXe siècle, lors de laquelle le public cubain a eu son premier contact avec l’œuvre de l’illustre chorégraphe français, qui sur la scène de l’aujourd’hui Grand Théâtre de La Havane Alicia Alonso, a montré certaines de ses créations célèbres, dont Boléro, sur le musique de Ravel.

En 1970, les relations franco-cubaines dans le domaine du ballet se sont resserrées avec la visite du Grand Ballet Classique de France à La Havane, comptant l’ancienne danseuse étoile de l’Opéra Lyane Daydé, qui a présenté au public un répertoire composé essentiellement d’œuvres de Serge Lifar, une notable personnalité comme danseur, chorégraphe et directeur de l’Opéra de Paris durant plusieurs décennies.

Les premières racines du ballet cubain se trouvent dans le savoir-faire de l’École la Société Pro-Arte Musical, fondée en 1931 dans le but de former des danseurs, mais d’où est sortie la triade fondatrice du Ballet National de Cuba d’aujourd'hui : Alicia, Alberto et Fernando Alonso. Le 29 décembre de la même année, la légendaire danseuse cubaine a fait ses débuts sur scène avec la Grande valse de La Belle au bois dormant, une version chorégraphique de l’original de Petipa par son maître Nikolaï Yavorski. Son lien avec la chorégraphie française s’étendra avec son interprétation de Coppélia, en 1935 et avec Le lac des cygnes, en 1937.

Ce lien indissoluble d’Alonso avec le ballet français aura son point culminant le 2 novembre 1943, quand elle a assumé le rôle principal du ballet Giselle, fruit du travail de cinq grands créateurs français : les chorégraphes Jules Perrot et Jean Coralli ; le compositeur Adolphe Adam et les librettistes Théophile Gautier et Vernoy de Saint-Georges, avec lequel la danseuse cubaine, durant six décennies, a été acclamée dans le monde entier. Alicia Alonso, qui avait dansé à Paris en 1950 et 1953, comme étoile du Ballet Théâtre de New York, a revécu ses triomphes sur la scène française en 1966 quand, avec le Ballet National de Cuba, elle a reçu le Grand Prix de la Ville, lors du IVe Festival Internationale de Danse de Paris, pour sa version chorégraphique et son interprétation personnelle du ballet Giselle, un triomphe qui se répètera en 1970, lors du même événement, avec le second acte du Lac des cygnes, de Petipa et Ivanov.

La compagnie cubaine, la seule ayant obtenue deux fois la plus haute distinction de l’événement, a été primée par la critique et l’Université de la Danse de Paris avec des reconnaissances données également à Aurora Bosch pour son interprétation du rôle de la Reine des Willis dans Giselle et à Josefina Méndez, Mirta Pla, Loipa Araújo et Marta García pour le Grand pas de quatre, de Perrot, qui a obtenu le prix Étoile d’Or, en 1970.

Mais il n’y a aucun doute que le point culminant dans ces relations a été le montage de la version chorégraphique de Giselle, réalisée et interprétée par Alicia Alonso, à l’Opéra de Paris, le même théâtre où l’œuvre a eu sa première en 1841. Le 24 février 1972, la légendaire danseuse cubaine a représenté l’œuvre dans son berceau « comme aurait voulu la voir Théophile Gautier », comme l’ont affirmé les critiques à l’époque. Comme un symbole de ces relations franco-cubaines, l’étoile Cyril Attanassoff a été le partenaire d’Alicia Alonso et de Josefina Méndez, qui a aussi joué le rôle principal avec les danseurs de l’Opéra.

D’autres importantes collaborations avec l’Opéra de Paris ont été le montage, par Alicia Alonso, du Grand pas de quatre, de Perrot, avec Josefina Méndez dans le rôle de Taglioni (1973) et celui de La belle au bois dormant, en 1974, avec les célèbres étoiles françaises Noélia Pontois et Cyril Atanassoff.

Le gouvernement de la République Française a honoré Alicia Alonso avec l’Ordre des Arts et des Lettres dans le grade de Commandeur (1998) et avec l’Ordre National de la Légion d’honneur dans le grade d’Officier (2003), une reconnaissance également remise, dans le grade de Chevalier, à Josefina Méndez (2007) Post Mortem et à Loipa Araújo, en 2010. D’autres personnalités cubaines reconnues par le ballet français ont été Carlos Acosta (1990) et Rolando Sarabia (1998), lauréats du Grand Prix du concours de la Biennale de la Danse à Paris. Des maîtres comme Fernando Alonso et Loipa Araújo ont été invités de l’Opéra, où ils ont montré leur grande valeur pédagogique, ainsi que les fondements techniques et esthétiques de l’école cubaine de ballet.

Entre 1966 et 2010, le Ballet National de Cuba a réalisé 14 tournées en France, comprenant des représentations dans 45 villes, où il a reçu de nombreuses et importantes distinctions. Dans ces relations entre la France et le ballet cubain, les liens étroits tissés avec la présence de danseurs, de chorégraphes et des personnalités de ce pays dans les différentes célébrations du Festival International de Ballet de La Havane occupent une place particulière. Dans cette relation, commencée en 1967 par le couple formé de Claire Sombert et Michel Bruel, se trouvent également un groupe d’étoiles éblouissantes qui ont intégré la compagnie de l’Opéra jusqu'à nos jours, ainsi que le Ballet du Rhin, le Ballet Dominique Petit, Ris et Danseries, le Ballet Temps Présent et le Ballet de Biarritz et d’autres grandes personnalités de la danse française, entre-elles, des maîtres, des chorégraphes et des critiques.

Des personnalités cubaines comme Jorge Lefebre, Menia Martínez, Loipa Araújo, Catherine Zuaznábal et Julio Arozarena ont travaillé sous la direction du grand Maurice Béjart ; Carlos Acosta a été acclamé à l’Opéra de Paris dans Spartacus, interprété comme étoile invitée du Ballet du Bolchoï de Moscou et, lors des dernières décennies, beaucoup de danseurs cubains ont fait partie de plusieurs compagnies de danse de France, comme les Ballets de Marseille de Roland Petit, le Ballet de Biarritz, le Ballet de Nancy, le Ballet de Lyon et le Ballet de Toulouse.

Une relation historique qui, dans les temps nouveaux, réaffirme sa projection vers l’avenir.

* Historien du Ballet National de Cuba