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Zuleica Romay : le racisme à nu
Par Marilyn Bobes Traduit par Alain de Cullant
Le livre Cepos de la memoria, de Zuleica Romay aborde l’analyse de l’épineux thème de la discrimination raciale, non seulement à Cuba mais dans toutes les régions où était présente l’économie basée sur la plantation.
Illustration par : Ernesto García Peña

Il n’y a aucun doute, avec son deuxième livre Cepos de la memoria (Les ceps de la mémoire) (Ediciones Matanzas, 2015), Zuleica Romay devient l’une des investigatrices et essayistes essentielles quant à la l’analyse de l’épineux thème de la discrimination raciale, non seulement à Cuba mais dans toutes les régions où était présente l’économie basée sur la plantation.

J’avoue que j’ai lu le livre d’un trait malgré son niveau élevé de complexité. L’auteur a le mérite de maîtriser l’écriture très littéraire et d’utiliser les nombreux références historiques et sociales en fonction d’un texte d’une éblouissante facture, capable de nous conduire du passé au présent avec une agilité et un agrément impressionnant.

Ces qualités étaient déjà présentes dans Elogio de la altea (Éloge de l’althæa), le titre qui a reçu un Prix Extraordinaire dans le Concours de Casa de las Américas. Mais dans le livre que nous commentons maintenant, moins autoréférentiel, même s’il part implicitement de la dure expérience personnelle de l’auteur, le fil narratif et ce que l'on pourrait qualifier comme  la dramaturgie de l’essai deviennent, à mon avis, plus solide et équilibré.

Selon l’auteur, Cepos en la memoria essaie de démontrer que « la race est la marque dans le corps de la position qu’on a occupé dans l’histoire et, aussi bien la position que sa marque ont des conséquences dans les sociétés contemporaines ».

Elle obtient grandement cet objectif et elle le surpasse en immisçant le récepteur dans un tissu d’élaborations, parfois inconscientes, qui non seulement impliquent le discriminateur mais aussi le discriminé.

Se valant des caractéristiques que l’écrivain haïtien René Depestre à un moment donné a signalé comme typiques des descendants d’esclaves, Zuleica Romay structure les chapitres de son livre en approfondissant ou en divergeant, en analysant depuis diverses disciplines, appuyées sur l’œuvre de nombreux spécialistes du sujet, ce qu’elle appelle « marques » laissées par ces ceps métaphoriques qui, selon elle, persistent encore aujourd'hui chez les appelés « personnes d’ascendance africaine ».

L’investigatrice recourt fréquemment aux expressions linguistiques péjoratives que nous entendons encore dans la bouche de ceux qui nient ou confirment les vestiges d’une discrimination qui, comme elle le démontre, n’ont toujours pas pu être supprimés de la société cubaine, une qui a lutté le plus pour l’abolir sans y arriver complètement.

Zuleica Romay se vaut d’exemples intéressants pour nous démontrer comment, même depuis les institutions, une sous-estimation sournoise et souvent cachée pour une race devant s’efforcer doublement pour pouvoir s’imposer sur celle de ses anciens maîtres est parfois perceptible.

Cette vision, qui est également analysée à partir d’une perspective de genre est brillamment argumentée et soutenue par de nombreuses notes au pied dont il est impossible s’en passer si l’on veut tirer parti au maximum des enseignements offerts par ce volume « cimarrón ».

Je dis « cimarrón » plus pour son esprit belliqueux que conciliateur. L’écrivaine n’implore pas mais exige, sans oublier que c’est l’Histoire qui a conduit à la situation qui subsiste douloureusement dans notre présent, aiguisé par la globalisation et les pouvoirs hégémoniques.

Romay analyse complètement chaque faille présente dans la vie quotidienne pour faire prévaloir les modèles que l’Occident reconnaît comme légitime dans une soif de supériorité qui se dissimule souvent dans l’attribution de stéréotypes pouvant être considérés comme « positifs » dans leur fausse attribution à une race déterminée.

Dans ce transit constant du passé au présent, l’auteur examine l’histoire de Cuba en nous révélant des aspects fondamentaux qui ont été noircis ou défigurés par plusieurs bibliographies.

L’analyse qui ne s’écarte jamais des postulats marxistes, redécouvre cependant des éléments qui n'ont pas été pris en compte par d’autres spécialistes pour analyser notre lutte d’indépendance ou la période républicaine.

À mon avis, Cepos en la memoria est un livre incontournable par son pouvoir de conviction et pour ses valeurs esthétiques d’écriture.

Tous les essayistes n’ont pas le mérite de se faire comprendre et de nous faire réfléchir depuis des perspectives novatrices, appuyées par un niveau de langage plaçant Zuleica Romay à mi-chemin entre la littérature et la recherche.

De tels livres sont ceux que demande le présent de Cuba même quand la portée de ce que nous commentons s’étend dans des répercussions allant bien au-delà des frontières de notre île.