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La diversité culturelle de la Caraïbe
Par Rigoberto López Pego Traduit par Alain de Cullant
La Caraïbe est la région du monde où se sont données rendez-vous et où se sont rencontrées les plus diverses civilisations, ethnies, nationalités et cultures.
Illustration par : Ernesto García Peña

Comme nous le savons, la définition la plus classique de ce que nous appelons la Caraïbe  est celle qui comprend les Îles Bahamas jusqu’à Trinidad et les enclaves continentales Belize, Guyana, Suriname et Guyane Française. Il y a des auteurs qui affirment que la notion d’une Région des Caraïbes a été inventée par les États-Unis à la fin du XIXe siècle, comme résultat de son expansion militaire et économique dans la région.

Nous devons le concept de la Grande Caraïbe précisément à la fondation de l’Association des États des Caraïbes, car la notion de la Caraïbe, bien avant, se référait aux îles de la Mer des Antilles - « qu’ils appellent également Caraïbe dit le vers de notre Nicolás Guillén » -. Car les premières tentatives de l’unité caribéenne ont été créées en répons aux divergences coloniales.

Les premiers projets unitaires ont été établis en fonction des affinités linguistiques de chaque groupe de pays de la région, même quand les habitants des îles se reconnaissaient comme voisins. Mais dans ce processus d’identification de voisinage, non seulement l’espace marin, de la propre Mer des Caraïbes, est réduit, mais il s’isolait plus de la partie continentale, car en faisant allusion à la Mer des Antilles, ou West Indies, une rive se perdait, limitant l’espace des Caraïbes aux eaux de l’arc des îles, et donc les Antillais, dans la visualisation de notre espace, c’était en quelque sorte logique qu’il nous soit naturel de percevoir que cette mer des Caraïbes touche les côtes centraméricaines.

L’aire des Caraïbes, jusqu’à un passé récent, ne s’organisait pas en vertu de l’unité de la Mer des Caraïbes, mais, comme nous le savons si bien, depuis la géopolitique des centres coloniaux du pouvoir.

Avec cette référence j’aimerai aussi attirer l’attention sur une autre notion de Caraïbe qui peut occasionnellement étendre notre regard sur la rencontre des éléments identitaires dans lequel nous pouvons reconnaître les similitudes au milieu d’une grande diversité. Je me réfère à la Caraïbe culturelle : comme tout ce qui est entre le Sud des États-Unis et le Nord du Brésil, une afro Amérique Centrale, ou juste une afro Amérique.

En abordant le thème de la diversité culturelle et ses importantes connotations pour le destin de notre pays, nous devons dire, sans doute, que la Caraïbe est la région du monde où se sont données rendez-vous et où se sont rencontrées les plus diverses civilisations, ethnies, nationalités et cultures ; pour donner naissance à ce que le grand écrivain barbadien George Laming a appelé la civilisation caraïbe.

Il n’y a pas un espace aussi plein de diversité, d’hétérogénéité culturelle et, à la fois, où il y a tant de similitudes que dans la Caraïbe. Nous pourrions donc dire que la multiplicité des identités culturelles ont conformé la possibilité de nous reconnaître dans une sorte d’identité supranationale, dans lequel, en notant les différences, les similitudes conditionnées par les processus historiques et les clefs identitaires, par exemples, l’empreinte africaine déterminante, etc., nous fait reconnaître combien de différent est dans le propre, la racine commune que nous trouvons dans l’histoire du colonialisme, de l’esclavage, du cimarronaje, de la rébellion, du mythe, de la légende et de la foi partagée, de la floraison d’un art et d’une littérature qui ont conformé notre profil universel… ou comme disait José Martí : « La proximité spirituelle et douloureuse entre les Antillais ».

L’histoire des Caraïbes est l’histoire des migrations, ce qui explique aussi les nombreux interactions, c’est l’histoire d’une région fragmentée, balkanisée par les intérêts coloniaux et géopolitiques, et cet ensemble de pays requiert l’auto reconnaissance de la condition d’identité caribéenne, au-dessus de l’insularité ou de la territorialité locale ; ce qui est crucial pour le destin de ces peuples et de ces nations.

Nous devons avoir la conviction que les identités particulières sont inaliénables, mais qu’elles sont également complémentaires les unes des autres. Et nous devons comprendre l’idée de l’unité de la Caraïbe comme une reconquête culturelle.

Pour nous, les Caribéens, reconstruire la mémoire collective depuis les milieux de la culture est très important. La « non-histoire », les versions intéressées ou réduites, la non communication, ont été une attaque continue contre la mémoire collective et l’imaginaire collectif, et c’est dans cette mémoire collective où se trouve le miroir, la capacité de nous reconnaître les uns les autres, la similitude dans la diversité. Dereck Walcott, le grand écrivain de Sainte-Lucie avait raison en disant : « Toutes les Antilles, chaque île, sont un effort de la mémoire ».

Il y a la culture caribéenne dans le mythe populaire, la légende, les traditions de ses héros épiques ou poétiques, un espace propice pour la convergence de nos valeurs et son affirmation dans la conscience et les imaginaires collectifs, parce qu’il est essentiel que les caribéens ne laissent pas aux autres la tâche de formuler notre culture, ni le mimétisme improductif de valeurs imposées.

Le bouclier est dans la force universelle de nos publications et de tous nos arts. Et dans ce que doit être une volonté des intellectuels et des hommes politiques par l’idée que nous a inspiré, en 1949, le poète et essayiste guyanais Arthur Seymour : « Dans toute la Caraïbe il y a eu une floraison de la littérature et des arts qui démontre qu’une nation est née dans la région ». Il faisait allusion au concept de Nation culturelle multi territoriale qui est tant pertinente pour moi quand il s’agit de la question d’aujourd'hui. Car pour moi, la Caraïbe est un quartier où l’on parle plusieurs langues.

Mais ce quartier d’aujourd'hui, un espace où a commencé la mondialisation dans sa première acceptation historique et géographique, depuis ses lettres de présentation au monde, des documents d’identité créés et divulgués par les découvreurs et les colonisateurs, a été sans cesse accompagné de stéréotypes, de visions réduites, coloniales et racistes jusqu’à nous jours.

Les stéréotypes connus mis en place par le cinéma et le monde audiovisuel dans l’imaginaire du monde et dans notre propre pays, nous renvoient et nous réduisent à la convention de la Caraïbe comme une rangée d’îles exotiques peuplée d’habitants oisifs et rythmiques.

J’ouvre une parenthèse et je me permet de souligner que le concept d’exotisme est une création du colonialisme qui divise la proclamée civilisation des métropoles et les « terres primitives » de sa périphérie. Les Caraïbes sont des terres énigmatiques et d’aventure sans fin, d’une religiosité écrasante et redoutable, du vodou avec les poupées transpercées d’aiguilles, de signes et de feux mystiques. Dans son côté le plus accommodant, les conventions les plus réitérées nous rappellent les plages paradisiaques, les espaces du désir, les hommes noirs qui courent le plus vite lors des Olympiades, les femmes sensuelles, les rythmes contagieux, le reggae, la soca, la rumba, la salsa et la timba, autre fois des religions avec un biais de mystère sombre et de folklore.

Ah ! Mais savent que nous, les Caribéens, qui vivons et partageons l’extraordinaire richesse culturelle et éthique d’une région, la Caraïbe, s’enorgueillissent d’avoir 12 prix Nobel ? : 6 Nobel de Littérature, 3 Nobel de Science et 3 Nobel de la Paix.

- Saint John Perse. Guadalupe. (Littérature)

- Miguel Ángel Asturias. Guatemala. (Littérature)

- Gabriel Garcia Marquez. Colombie (Littérature)

- Octavio Paz. Mexique. (Littérature)

- Moreira Alton Walcott. Sainte-Lucie. (Littérature)

- V. S. Naipaul. Trinité-et-Tobago. (Littérature)

- Sir Arthur Lewis. Sainte-Lucie. (Économie)

- Alfonso García Robles. Mexique. (Paix)

- Oscar Arias. Costa Rica. (Paix)

- Baruj Benacerraf. Venezuela. (Médecine)

- Mario. J. Molina. Mexique. (Chimie)

- Rigoberta Menchú. Guatemala (Paix)

Il faut également mentionner une pléiade de grands écrivains et artistes, de penseurs de la Caraïbe qui, avec leurs œuvres extraordinaires, ont donné un visage et une transcendance à nos cultures comme miroirs multiples : Aimé Césaire, Frantz Fannon, Édouard Glissant, Georges Laming, Dobru, Jacques Roumain… et de nos Cubains Nicolás Guillén, Alejo Carpentier, Wifredo Lam, Agustín Cárdenas… pour n’en citer que quelques uns.

Permettez-moi maintenant de m’arrêter sur le cinéma.

Flame of Passion et Pearl of Antilles, les premiers films anglophones tournés dans la Caraïbe, en Jamaïque, anticipent l’image de la Caraïbe comme espace d’exotisme et de surnaturel, sont produit la même année - 1915 – où apparaît aux États-Unis The Birth of a Nation, le classique de W, Griffith. On connaît les protestations provoquées par le traitement raciste donné à la population noire dans ce film. Les demandes de censure et les poursuites judiciaires contre Griffith et le studio se sont succédées, mais elles ont été négligées.

La réponse d’Hollywood au conflit a été l’apparition du Code Hays, comme Code de Conduite dans l’industrie cinématographique, et ils ont décidé de ne pas inclure des acteurs noirs dans leurs productions afin d’éviter les risques, ce qui a entraîné l’absence quasi totale d’acteurs noirs sur les écrans et l’utilisation répétée d’acteurs blancs avec les visages peints en noir. Il fallait ne pas renoncer à la séduction que les endroits exotiques et les personnages « non blancs » provoquaient chez le public.

En 1927, Robinson Crusoé est filmé à Trinité-et-Tobago par une compagnie britannique. Il n’est pas difficile de résumer la lecture que l’on peut supposer : l’homme occidental, civilisé et lettré face à la culture primitive qu’il faut soumettre, enseigner, ordonner.

En 1932, nous avons White Zombie. L’un des premiers films de zombie, il ne doit pas manquer dans une anthologie des modèles de représentation de la Caraïbe dans le cinéma hollywoodien où la poupée piquée avec des aiguilles ne manque pas ainsi que le son fantasmagorique des tambours. Un classique du film d’horreur muet et un classique des conventions qui, depuis l’image, ont conformé et fixé la fausse représentation de la Caraïbe, avec différentes formulations et nuances.

Nous voyons aussi qu’en 1973 dans Live and Let Die, le super agent James Bond est dans une trame centrée sur la vaudou : un dictateur noir, Kanaga, est aidé par le Baron Samedi, le symbole traditionnel de la mort dans la religion vaudou, qui apparaît dans le film avec un masque blanc de squelette, une image servant bien à la diabolisation du vaudou. Bond fait l’amour avec Solitaire, la femme de Kanaga, une blanche et prêtresse vaudou, ensorcelée par ce dernier et les charmes virils de Bond parviennent à la racheter et à la sauver.

Pirates dans les Caraïbes... La saga commencée en 2003 et interprétée par Johnny Deep dans le rôle de Jack Sparrow, a ses antécédents, comme nous le savons, dans le Capitaine Blood en 1936, (Errol Flyn). Le curieux est que dans Pirates dans les Caraïbes... il s’agit nouvellement du thème des zombies, qui semblait une question oubliée. Mais cette aventure divertissante de Jack Sparrow, nous voyons que le capitaine Barbosa et son équipage ont été convertis en morts-vivants…

Ce qui est exposé là nous amène à justifier l’importance de pouvoir nous voir et nous raconter nous-même à l’écran pour le destin de notre pays, au milieu de la paradoxe qui nous révèle que le cinéma de la Caraïbe, celui réalisé par ses authentiques créateurs, est rarement vu ou n’est pas apprécié dans les propres pays de la région.

Si nous sommes d’accord pour comprendre que le cinéma, et sa capacité d’établir des idées et des émotions, peut et doit être une contribution fondamentale à la reconnaissance et à la concertation de nos identités culturelles, et quand ceci aide la sédimentation et le développement de la société dans la nations caribéennes, assumer le défi d’une plus grande visibilité des productions cinématographiques nationales et leur diffusion dans la région se révèle dans toute son importance.

C’est ainsi que depuis 2007, en ayant réalisé les sept éditions de leurs programmes de projection dans plus d’une vingtaine de pays, la Présentation Itinérante du Cinéma de la Caraïbe s’est établie comme une importante action régionale pour la promotion du cinéma et de l’audiovisuel caribéen dans la propre région et dans d’autres régions du monde.

Cet événement régional culturel à but non lucratif, a permis que des milliers de spectateurs des pays caribéens, avec leurs barrières linguistiques, aient eu accès à la connaissance d’un cinéma qui leur est propre en correspondance avec la diversité et les similitudes de nos identités culturelles et de nos références historiques et sociales.

En rendant public le projet de la Présentation Itinérante du Cinéma de la Caraïbe, dans l’un des premiers paragraphes du texte qui a appelé, en 2006 à La Havane, les cinéastes et les institutions de la Caraïbe à contribuer à la formation du programme officiel de la première édition avec leurs œuvres, on a expliqué sa raison d’être et ses objectifs : « Les cultures qui se sont superbement exprimées dans leur musique et leur danse, dans la plastique et l’artisanat populaire, et dans la littérature ont malheureusement eu une expression beaucoup plus limitée et dispersée dans la production audiovisuelle, malgré son énorme potentiel créatif et le nombre de cinéastes de prestige international provenant de ces îles et des territoires du continent.

La visualité caribéenne est généralement restée en marge des centres hégémoniques de promotion et de distribution.

Maintenant, après huit intenses années de faire une réalité de cette expérience, la réaffirmation et la défense de la diversité culturelle dans la région ; sa continuité et sa durabilité nécessitent un plus grand accompagnement et une plus grande concertation des cinéastes, des institutions officielles et de la culture des pays caribéens. Car, comme l’a affirmé Édouard Glissant :

« Ce qui semblait être une faiblesse des réalités caribéennes, le caractère composé de ces sociétés, son multilinguisme apparent, sa dispersion en îles dans une mer ouverte, est ce qui se dessine aujourd'hui en perspective, à la fois sa solidarité et sa présence dans le monde ».

Et Derek Walcott a dit : « La survie est le triomphe de l’obstination ». La Présentation Itinérante du Cinéma de la Caraïbe mérite bien notre obstination…

Note :

Rigoberto Lopez Pego est l’un des plus importants réalisateurs du cinéma cubain. Fondateur et président de la Présentation Itinérante du Cinéma de la Caraïbe, un événement valorisé par l’UNESCO comme « une initiative d’une immense valeur dans la préservation de la diversité culturelle, en défense des meilleures valeurs éthiques et pour la compréhension mutuelle entre les peuples de la Caraïbe. »

Conférence offerte à La Havane dans le cadre du 7e sommet de l’Association des États des Caraïbes.