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Carlos Acosta. Expression de la danse cubaine
Par Miguel Barnet Lanza Traduit par Alain de Cullant
Carlos s'est dressé comme le pilier d'un fait insolite, seulement possible grâce à la base de formation artistique que la Révolution cubaine a créée depuis 1959. J’avais entendu parler de lui.
Illustration par : Oandris Tejeiro « Joa »,

Je l'avais vu dans des vidéos, J’ai entendu des histoires dignes d'un feuilleton radiodiffusé ou des sélections du Reader’ Digest. Il se convertissait en un mythe et chaque jour ma curiosité était plus grande. Une fois je l'ai écouté dans une réunion d'amis. Il parlait de Cuba, du Ballet et de ce qu'il aspirait à faire plus tard. Il savait que son lien avec le pays qui l'a vu naître était indissoluble, cela se voyait sur son visage, dans ses expressions, jusqu'à la façon dont il m’a salué quand nous avons été présentés. Une manière légèrement bourrue mais pas hautaine, plutôt avec un signe de malice complice, comme pour dire, nous nous connaîtrons mieux un certain jour et serons amis. Ensuite le temps est passé, les portes du réel se sont ouvertes, nous nous sommes rencontrés à La Havane et notre amitié a été scellée avec un signe indélébile et paternel. Le mythe est devenu réalité et Je suis là en train de placer de mots au portique de sa carrière professionnel.  


Dire que je l'admire est me faire l'écho de l'admiration que beaucoup lui professent sur cette planète. Avant tout parce que c'est un artiste exceptionnel surgit de la périphérie havanaise par l’impulsion paternelle et formé dans les écoles de ballet de Cuba. Dire que c’est un artiste exceptionnel est une façon conventionnelle de le définir. Dans Spartacus c’est un tigre vertueux qui dévore les scènes avec une possession absolue du mouvement, comme l’expression créative de l'image. Parfois je le vois dans l'espace physique des planches comme un arc, ou un cercle, d'autres fois comme un albatros. C'est le prince Siegfried et le mendiant, toute chose sur la scène sauf un simple homme en chair et en os.  Son pouvoir est tel que même dans les rôles les plus mondains il exprime la vivacité de la vie comme une possibilité d’ascension et de métamorphose. Dans Les Bourgeois il est désinvolte et terrestre, hors de lui et plein de lui comme dans un permanent saut de la mort. Dans ce saut il est lui-même et dans le danger il atteint la plénitude de son être et il nous conquiert à la fois, en nous élevant à cette dimension où le réel n'est expliqué que dans l’irréel.

Carlos Acosta est la plus pure expression de la tradition de la danse cubaine, du peuple qui danse dans les fêtes familiales, dans les saturnales de quartier et dans les carnavals, mais c’est aussi le résultat des écoles de danse et, surtout, du Ballet National de Cuba créé par Alicia et Fernando Alonso. Une école ayant un style propre que dirige Ramona de Saa, maître et tutrice de Carlos, sa seconde mère comme lui-même le dit toujours.

Carlos Acosta échappe de toute possible définition catégorique. Son énergie transcende l’érotique pour se consommer dans une esthétique de la totalité. Il est ancien et moderne, la somme d'un être temporaire qui projette une intemporalité idéale. La danse n'est pas autre chose que le langage en mouvement, la poésie du geste, les clés secrètes que notre artiste a su interpréter depuis son essence.

Compact, viril, quasi ceint à lui-même mais, à la fois, libre, mû par un rythme intérieur semblable à celui qui régit le cosmos, Carlos Acosta, dans une opération magique de professionnalisme, s'est situé au centre du mouvement contemporain de la danse et, aujourd’hui, il est un des danseurs les plus convoités de compagnies comme le Bolchoï de Moscou, le Royal Ballet de Londres ou l'Opéra de Paris.

Avec l'air d'un adolescent turbulent et la grâce naturelle d'un gnome sylvestre, Carlos s'est dressé comme le pilier d'un fait insolite, seulement possible grâce à la base de formation artistique que la Révolution cubaine a créée depuis 1959. Un jeune noir de Los Pinos, un humble quartier de la capitale de l'Île qui obtient des prix internationaux, destinés en d'autres époques à des fils des classes puissantes ayant accès aux écoles de ballet élitistes. Cela est la vérité avec des majuscules. Il est exemple de l'immense trésor d'une vie qui n’a pas tournée court, d'un jeune qui ne s’est pas égaré, mais au contraire qui a consommé l’idyllique réalisation d'un rêve.

Sa  fébrile  et très jeune carrière artistique se montre encore avec des étincelles qui nous réveillent d’une léthargie, qui nous prennent par surprise et qui nous extraient des émotions dont nous ne comptions pas. La volonté immarcescible soutenue dans la technique, le défi quotidien face à n’importe quel obstacle, la dévotion pour sa carrière et pour son pays ; tout ceci coule spontanément dans Carlos Acosta.

Plaise à Dieu que le public éprouve aujourd'hui les sensations que j'ai éprouvées en le voyant danser. Il pourra alors vérifier que les miracles ne sont pas seulement les attributs des dieux et que le cœur est un peu plus qu'un organe musculaire au milieu de la poitrine.