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Cervantes et l'Inca Garcilaso, il y a 400 ans
Par Ernesto Sierra Traduit par Alain de Cullant
Le 23 avril, une partie plus ou moins grande du monde célèbre le 400e anniversaire de la mort de Shakespeare et de Cervantes. La date est déguisée sous la beauté de la cabale.
Illustration par : Carlos Javier Alonso Sosa

Plus confiant dans la miséricorde infinie, je dis que la première chose que l’on puisse s’affirmer est qu'il n’y a qu’un seul monde et bien que nous appelons le Vieux Monde et le Nouveau Monde, c’est pour avoir découvert ce dernier nouvellement, et non parce qu'ils sont deux, mais un seul.

Inca Garcilaso de la Vega, Comentarios reales.

La soif de beauté, la quête de la perfection, est un des mécanismes mentaux les plus trompeurs que possède l'être humain. Peu importe le passage des siècles ou la multiplication des avances scientifiques, l’homme recherchera toujours cette symétrie, ce prétendu équilibre jusque dans les détails les plus quotidiens. Je ne sais pas si nous devons ces façons des grecs au Ve siècle ou l'impuissance ontologique de l'espèce depuis l'époque des hommes des cavernes mais la vérité est que nous continuons à déguiser nos réalités pour les rendre plus belles. Et je ne vais pas être celui qui rompre avec cette pratique poétique.

Le 23 avril, une partie plus ou moins grande du monde célèbre le 400e anniversaire de la mort de Shakespeare et de Cervantes. La date est déguisée sous la beauté de la cabale, car, en réalité, Cervantes est décédé le 22 avril et Shakespeare aurait quitter ce monde les pieds devant le 3 mai. En réalité, celui qui est mort le lointain 23 avril 1616 était Gómez Suárez de Figueroa, l'Inca Garcilaso de la Vega, à Cordoue, Espagne. Ironie cabalistique que l’on dérobe à l'Inca lors de ces dates des célébrations non seulement le peu au  beaucoup de gloire littéraire que lui correspond mais même le jour de sa mort. Donc la date est conventionnelle, comme conventionnel est le traitement au legs de ces figures qui méritent chaque un leur hommage et pour des raisons suffisantes.

J'ai dit que je ne serai pas le trouble-fête de la rondeur de la date. Compte tenu de choisir, j'aurais aimé avoir trouvé dans une bibliothèque sombre et presque abandonnée d’un lointain monastère, un parchemin avec le programme manuscrit du joyeux concert dans lequel, Shakespeare au violon, Cervantes au luth et l'Inca à la quena, interpréteraient un son de Compay Segundo ou un reaggeton de Gente de Zona (encore mieux avec Enrique Iglesias), dans un marché aux puces de Paris. Mais même si la vie dépasse la fiction ce n'est jamais arrivé et je reste avec la non-conformité et la curiosité de voir l'écrivain péruvien comme l'invité de pierre à l’appelée journée de la langue.

Il ne s’agit pas d'établir une fausse lignée des comparaisons ou des possibles similitudes et différences, dans une logique d'hommages qui, comme je l'ai dit, la plupart du temps se meuvent autour des conventions. Je tiens à dire qu'il ne s’agit pas de comparer les œuvres de Cervantès et de l'Inca, mais dans le domaine du patrimoine hispanique entre les deux ceci acquiert une autre lecture, car les deux ont écrit dans cette langue parlée aujourd'hui par environ 560 millions de personnes et, vu en son temps, alors qu'avec Cervantes nous assistons à un sommet de la langue espagnole , avec l'Inca nous sommes les témoins des débuts d'une littérature allant au-delà des frontières de la péninsule : l’appelée maintenant littérature hispano-américaine.

Gómez Suárez de Figueroa est né le 12 avril 1539 à Cusco, la capitale de l’empire inca récemment conquise. Son père était le capitaine espagnol Sebastián Garci Lasso de la Vega Vargas et sa mère la princesse inca Isabel Chimpu Ocllo. L’exaltation organique de sa condition de métis donnera à l’œuvre future du Suárez de Figueroa une grande partie de la singularité qui l’a inséré dans l'imaginaire culturel hispano-américain.

Petit, il écoutait les exploits de la Conquête de la bouche de son père et de ses amis ; de celle de la mère et de sa famille, la grandeur et les détails de la vie de l'empire inca. Il reçut une éducation attentive, qui comprenait les activités physiques. Son père meurt en 1560 et l’Inca, qui est âgé de 21 ans, part en Espagne et ne reviendra jamais au Pérou. En Espagne, il défend les droits du père dans la conquête mais sur lui pesait l'accusation d'avoir prêté son cheval à Gonzalo Pizarro lors de ses révoltes, et l'Inca n'obtient pas son objectif. Il part vivre à Montilla, un petit village de Cordoue, avec l'aide de membres de sa famille. Il a participé à la répression des Maures à Grenade et, ensuite, à une brève campagne en Italie d’où il revient avec le grade de capitaine. Certains disent que, peut-être blessé par le peu d'attention qu’il recevait dans l’armée pour sa condition de Métis, il a laissé les armes et est entré dans la religion.

Dans la nouvelle étape de sa vie il fréquente les milieux intellectuels de Séville, Montilla et Cordoue. On dit qu'il menait une vie organisée et qu’il lisait beaucoup, il s’imprégnait des airs de la Renaissance, de l'humanisme du Siècle d'Or espagnol. Comme exemple de ceci, en 1590, il publie sa traduction de l'italien des Diálogos de Amor, de León Hebreo ; là il y a un contact étroit avec Cervantes qui, dans la préface de la première partie de Don Quichotte, mentionne León Hebreo et son œuvre comme l'un de ses modèles, de ses influences littéraires directes. Cervantes et Inca se sont-ils connus ? À ce jour il a déjà raffiné son esprit et son écriture et il prépare sa première grande œuvre, celle connue comme Florida del Inca, une chronique narrant les événements de la conquête de la Floride par l'adelantado Hernando de Soto.

La Florida del Inca, publiée en 1605 - comme la première partie de Don Quichotte - essaie d'être un fidèle chronique de la conquête du nouveau territoire. L'Inca, qui alors assumait déjà avec conscience et orgueil ce nom, est tant impressionné par cet événement qu’il décide de laisser des preuves écrites et, à cette fin, il compte le témoignage de trois participants directs aux événements. C'est-à-dire qu'il n'a jamais été là-bas et le texte, ayant de déclarées intentions crédibles envers les événements, sera rempli de références et de ressources littéraires en faisant plus un roman qu'un traité d’histoire. En vie, l'Inca, a été parfois accusé de la fiction du discours historique, un fait, en outre, très fréquent chez les chroniqueurs, mais peu avec des compétences linguistiques, ses ressources expressives et la connaissance du sujet traité qu’il démontre.

Mais ce sont les Comentarios reales qui ont immortalisé l'Inca. Un projet historiographique destiner à raconter la conquête du Pérou, les guerres civiles développées par les conquistadors jusqu'à l'établissement de la vice-royauté. La première partie a été publiée - à l'instar que La Florida - à Lisbonne en 1609 et la deuxième à Cordoue, en 1617, un an après la mort de l'auteur.

Là, l'Inca, identifié totalement avec les deux cultures, l’espagnole et l’inca, peut-être nostalgique quant à la vieillesse des histoires vécues et écoutées de ses parents et ses proches, connaissant parfaitement les deux langues, se décide après avoir lu les précédentes « Historias » qui ont été écrites sur la conquête de l'Amérique, de donner « toute relation qu’il pourrait donner de celles-ci », considérant celles qui ont précédées insuffisantes et imprécises. Il offre un projet humaniste, dans tous les sens du terme, sans précédent. L’histoire, la linguistique, la géographie, l’anthropologie se mêlent dans l’esprit cultivé et très motivé de l'Inca, qui surprend avec ses raisons en continuant à énumérer ses motivations pour écrire : « C'est pourquoi, forcé de l'amour naturel de la patrie, je m’offre au travail d’écrire ces « Comentarios », avançant un concept de la patrie - loin de la connotation contemporaine - qui émane en lui de l’acception plus primitive, la terre des parents. Et il dit naturellement, convaincu que les deux mondes, l'espagnol et l’américain, peuvent former un tout plus complet.

C’est dans cette conclusion où se résume, au-delà de l'excellence littéraire, les apports historiques et documentaires, les versions idylliques ou réelles, qui ne sont pas assujettis à la brièveté de ces lignes, la force symbolique de l'Inca Garcilaso de la Vega, le témoin exceptionnel de la rencontre de deux mondes qui, curieusement, a vécu et écrit sur ce qui a été nié à vivre à son contemporain Cervantes à qui peut-être, appréciant les choses humaines avec cette soif mystique avec laquelle on essaye d’ennoblir les événements et les dates, a dédié ces textes pleins d’étonnement et de merveille, édifiés dans la langue commune, celle que les deux glorifient aujourd’hui.