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Les lectures françaises de José Martí (IV) : Claude Vignon. Récits de vie réelle (1861)
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
On peut faire un registre d’opinion sur le roman naturaliste dans ses cahiers de notes. Martí projette même de publier un livre sur ce sujet, et chaque fois qu’il trouvait des réflexions de divers auteurs, il copiait des citations et écrivait des annotations critiques pour ce projet qui n’a pas pu voir le jour.
Illustration par : Orlando Rodríguez Barea

On peut faire un registre d’opinion sur le roman naturaliste dans ses cahiers de notes. Martí projette même de publier un livre sur ce sujet, et chaque fois qu’il trouvait des réflexions de divers auteurs, il copiait des citations et écrivait des annotations critiques pour ce projet qui n’a pas pu voir le jour. Dans ses lectures françaises se trouve le titre Récits de la vie réelle (1861), écrit par Claude Vignon, le nom artistique d'une femme née comme Noemí Cadiot, ensuite, avec son premier mariage, Mme Constante et, plus tard,elle est devenue Mme Rouvier. Sculptrice, critique et écrivaine française, elle a occupé de notables espaces dans le Paris de son temps. Elle a travaillé sur les reliefs de la fontaine de Saint-Michel et sur divers projets, dont les bas-reliefs de la bibliothèque du Louvre. Elle était présente dans le Club des Femmes de Madame Niboyet et elle se déclarait réaliste, de l'école d’Honoré de Balzac.

Le livre mentionné recueille un ensemble de petits récits et il commence par une préface, qu’elle a écrite, dédiée à son éditeur Jules-Pierre Hetzel. C'est sur cette introduction que Martí se concentre, car l’écrivaine y défend sa poétique, avec des arguments associés à ceux qu’il soutient. D’autre part, elle se démarque d’une littérature qui se faisait alors, appelée réaliste - mais en réalité il s’agissait de la dérivation naturaliste.

Dans une note de se cahier où s'entrelacent la citation et l’écriture martiana, on lit :

- Depuis 1858 disait Mme Maurice Rouvier, (Claude Vignon) tout ce qui plus tard est apparue comme une toute nouvelle découverte, quand c'est rien de plus que la loi de l’art, essentielle et continue, que tout véritable artiste doit découvrir par lui-même, n’étant pas artiste tant que l’on ne découvre pas : - Disait Mme Rouvier à l'éditeur Hetzel, avec plus de clarté que les mêmes Goncourt, ces phrases de sa préface de Récits de la Vie Réelle :

« J'ai pris ce que la nature m’a donné, sans chercher plus loin. Je ne veux ni dramatiser les situations que le hasard me montre, ni grandir mes types, ni forcer le cri de la passion ou de la douleur ; partout je cherche la note juste, l'expression de la vie elle-même ; et le succès que j’ambitionne, c’est de l'avoir quelque fois rencontrée… La plupart de ces histoires sont vraies : - à peine ai-je transporté la scène d’un lieu à un autre ».

 

Et le critique le plus pondéré et le plus sensé n’aurait pas pu mieux dire ceci :

« N'allez pas croire, cependant, je vous prie, que je veille arborer le drapeau de l'école qu’on est convenu d’appeler réaliste. Cette école a, je ne sais pourquoi, pris à tache de ne peindre que le côté mauvais, triste ou petit de la nature. Comme si la bonté, le dévouement, la vertu n'avaient point aussi leur réalité ».

Il était courant à cette date de se référer au naturalisme comme réalisme, sans les claires distinctions qui le séparent du réalisme critique du XIXe siècle. Dans ces notes on souligne l'appréciation de Martí pour l’intelligence de cette femme qui a basé sa méthode si clairement, devançant dans le temps des auteurs aussi reconnus postérieurement que les frères Goncourt. Claude Vignon fait appel à une notion d'équilibre, de proportion – la note juste -, qui est très similaire avec le sens de la création artistique que le poète cubain a élaboré à travers le temps, appuyée sur une relation harmonique entre la raison et l'imagination.

Il y a plusieurs lectures martianas testimoniales dans les notes qu’il réalise avec l'intention expresse de ce qu'il appelle, apparemment comme l'un des chapitres de ce projet de recherche sur lequel il travaillait : « Les précédents du naturalisme », et qui contiennent des réflexions et des citations sur les récentes théories scientifiques, qui étaient dans la base des thèses d’Émile Zola sur sa méthode créative.