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Les Vers Libres de José Martí
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
On publie À l’étranger et Dimanche triste, tirés de José Martí. Vers Libres. Édition bilingue établie par Jean Lamore. Prologue de Cintio Vitier.
Illustration par : Antonio Vidal

À l’étranger

I

Feuille après feuille de papier je consomme :

Traits, contes, fureurs, mots farouches

Pareils à des épées : Ce que j’écris,

Par pitié je l’efface, car le crime,

Après tout, est le crime de tous mes frères.

Je me fuis, je crains le Soleil ; je voudrais

Savoir dans quel endroit ma taupe fait son trou,

Où le serpent va cacher ses écailles,

Où les traîtres abandonnent leur charge,

Où il n’est plus d’honneur, rien que des cendres :

Car là, seulement là, je pourrais dire

                      

Ce qu’on dit, ce qu’on vit ! : que ma patrie

Pense s’unir au barbare étranger !

 

II

Je me tairais : je me tairais : que personne

Ne sache que je vis : que ma patrie jamais

Ne sache que je meurs solitaire pour elle :

Si l’on m’appelle, j’irais : je vis seulement

Dans l’espoir de la servir : ainsi, en mourrant,

Je le sers mieux que ceux qui flairent le moyen

De la jeter aux pieds de l’étranger !

 

Dimanche triste

Les cloches, le Soleil, le ciel clair

M’emplisse de tristesse, et dans les yeux

Je porte une douleur que tout le monde voit,


Une douleur rebelle qui vient briser les vers

Et c’est, ô mer ! la mouette de passage

Qui se dirige vers Cuba sur tes vagues !


Un ami vient me voir, et il m’a demandé

A moi- même de mes nouvelles ; et en moi il n’y a

Plus qu’un reflet de moi- même, comme sur la rive,

Le coquillage garde le sel de la mer.

Ecorce de moi- même, qui en sol étranger

Virevolte, au gré du vent sauvage,

Vide, sans fruit, déchirée, brisée.

Je vois les hommes comme des cimes ; je vois

Comme des contrées d’un autre monde, le féroce

Coude- à- coude, les beuglements, l’ardent théâtre

De la vie autour de moi : Un ver de terre

N’est pas plus malheureux : l’air lui appartient

Comme lui appartient la fange où il expire.

Je sens les ruades des chevaux, je sens

Les roues des voitures ; et je palpe

Mes débris : Je ne suis plus vivant :

Je ne l’étais pas quand le bateau fatal

Leva l’encre et m’arracha à ma terre !

 

*José Martí. Vers Libres . Édition bilingue établie par Jean Lamore. Prologue de Cintio Vitier.

Édition UNESCO. 1 rue Miollis, 75732 Paris cedex 15.

Édition L’Hamattan. 5 – 7 rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris.

L’Hamattan. 55 rue Saint Jacques, Montréal (Qc), Canada H2Y 1K9

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