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Frank Stella à San Alejandro
Par Jorge Luis Rodríguez Aguilar Traduit par Alain de Cullant
Frank Stella a parcouru San Alejandro, accompagné de ses professeurs et de ses étudiants. Ce fut un exercice de pensée démocratique. Il a apprécié et valorisé par lui-même une partie importante de l'enseignement artistique national et il a partagé ses critères.
Illustration par : Antonio Vidal

Une fois de plus, l'Académie Nationale des Beaux-arts San Alejandro a revêtu ses plus beaux atours. Le célèbre artiste nord-américain Frank Stella (Massachusetts, 1936), une des figures représentatives de l'abstraction picturale et du minimalisme, nous a rendu visite.

Le rendez-vous ne pouvait pas être moins surprenant. Frank Stella, créateur de nombreuses œuvres fondamentales dans l'art contemporain, est bien connu par notre guilde. L'histoire de l'art le reconnaît comme l'un des plus influents créateurs de la seconde moitié du XXe siècle. Ses grandes compositions de couleurs plates et monochromes, aussi reconnues que celles de Josef Albers et Kenneth Noland et ses peintures sculpturales ou peintures en relief, ayant une forte influence de Jean Arp, occupent une place déterminante dans l'avant-garde de l’art étasunien.

C’est un notable expressionniste abstrait, il n’a pas renoncé à ce genre de représentation pour envisager d’autres possibilités expressives et depuis une autre dimension : l’abstraction géométrique, entrer dans ce que serait l'art minimaliste ou donner de la puissance au HardEdge. Mais sa quête n’est pas restée dans le formel/représentatif. Il a créé un grand corpus théorique à partir de 1980, sur les fondements du conceptualiste et du néo dadaïste AdReinhardt et sa théorie de la spirale, dans laquelle il remet en question l'origine et la structure des formes dans l'art, l'existence de l'absolu et la progression des objets.

Une partie de cette recherche peut être vue dans sa série « Moby Dick », avec laquelle il a expérimenté un changement dans la visualité de ses pièces afin d'évoluer vers un espace en trois dimensions qui lui a permis de reprendre la matière ou le support comme protagoniste. Quelques années plus tard, peut-être poussé par ces expériences, il a assumé la sculpture pleine pour des espaces publics et pour des projets architecturaux.

Il a parlé de tout cela au cours de sa visite à San Alejandro. Car Frank Stella est aussi un excellent interlocuteur et un enseignant de profundis qui, bien sûr, n'aime pas divulguer, mais qui, dans chaque conseil, manifeste son composant clairement. Il ne tarde pas à partager ses points de vue et en suggérant, il examine les antécédents, car pour lui c’est toujours dans l'avant-garde du XXe siècle que l’on trouve plus de solutions (dont l'abstraction russe). Et il a mentionné quelques noms importants : Mondrian, Rodchenko, Albers, Kandinsky et Malévitch.

Frank Stella a parcouru San Alejandro, accompagné de ses professeurs et de ses étudiants, ainsi que de quelques invités. Ce fut un exercice de pensée démocratique. Il a apprécié et valorisé par lui-même une partie importante de l'enseignement artistique national et il a partagé ses critères : « San Alejandro est une école bien structurée, avec des ateliers qui enseignent le développement des habiletés fondamentales et des techniques des beaux-arts. Elle compte des professeurs capables, mais je pense qu’elle se restreint encore à des spécialisations dans un monde qui se développe de plus en plus. Ce n'est pas un problème, car les artistes nécessitent ces habilités, mais il faut en chercher plus ».

En apprenant le processus qui se développe du perfectionnement des programmes des matières et des ateliers, il a commenté : « J’aimerai être étudiant ou professeur ici ».

Interrogé une nouvelle fois sur le fonctionnement d’autres écoles, il a dit : « Elles sont différentes. Elles ont d'autres points de vue ou de façons de faire, où les étudiants cherchent d’autres chemins. Se défaire de la tradition est un processus complexe, mais on peut le faire. Vous devez travailler plus la matière, donner plus d'importance à la matière dans chaque œuvre. Que l’on sente la peinture et qu'elle ne soit pas sur la surface. Un atelier de peinture n'est pas seulement une toile peinte. Il y a de nombreuses façons de le faire. Il faut faire en sorte de ne pas tant enseigner à peindre, il faut peindre  plus. Il faut sortir des salles de classes faire en sorte que tout ait une interrelation. Chaque espace de l’école compte ».

Avec cela, Frank Stella met à nouveau sur la table un thème récurrent dans le domaine artistique et pédagogique : jusqu’où les spécialisations sont nécessaires ? Jusqu’où le professeur se sent un instructeur de métier et non pas un facilitateur ou un conducteur de processus dans un monde d'idées ? Des nouveaux programmes d'études peuvent-ils permettre cette liberté créative qui permet au professeur de se convertir en guide plus qu’en un enseignant de métiers ?

Sans aucun doute, un élément clé dans sa proposition discursive. Une chose qu’il a continué à développer l’après-midi avec sa conférence « How to look at a spiral », dans le théâtre de l’édifice d’Art Cubain du Musée des Beaux-arts. Une magnifique opportunité pour repenser l'art.