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L’identité universelle de l'homme (I)
Par Carlos Alberto Más Zabala Traduit par Alain de Cullant
L'égalité entre les êtres humains, qu'importe son origine, sa couleur de peau, sa position sociale, son sexe et, y compris, sa contribution à la cause libératrice, était une obsession dans la pensée de José Martí.

L'égalité entre les êtres humains, qu'importe son origine, sa couleur de peau, sa position sociale, son sexe et, y compris, sa contribution à la cause libératrice, était une obsession dans la pensée de José Martí.

 

Imprégnée par les standards de la Révolution Française, rattachée au meilleur de l’idéal cubain et latino-américain, dans lequel se soulignent des personnalités de l’envergure de Varela, Luz y Caballero, Céspedes, Bolívar et Juárez, l'égalité et la fraternité entre les hommes devraient nécessairement transiter par le chemin libérateur auquel il s’était dédié. C’est pour cette raison que dans son œuvre est très commun, à propos de l'objectif primordial de la libération de Cuba – et avec elle, sa contribution, plusieurs fois signalée, envers la liberté de l'Amérique – que le Maître nous laisse des postulats transcendantaux sur l'égalité des hommes et l'harmonie qui doit présider la coexistence humaine, même si les origines ethniques et sociales étaient différentes.

 

Dans son œuvre il y a des démonstrations évidentes qui priment dans ses convictions des idéals moraux et philosophiques au-dessus des circonstancielles demandes et urgences de caractère politique, bien qu'avec une articulation très fine qu’il prévoyait, d'une part, des idéalisations résumant le meilleur et le plus fini de la pensée humaniste de l'époque mais exempts de la contextualisation vitale et à la fois du stimulant insuffisant pour une vocation de transformation sociale et, d'autre part, de la pression d'une tâche libératrice inachevée, dont la demande d’organisation requérait – au milieu des complexes débats, douleurs et appréhensions des prévalences ponctuelles des forces centrifuges nuisibles – un appui théorique capable d'éviter de voix et des tendances désarticulées, des intérêts apparentement incompatibles, de fréquentes positions sectaires et des calomnies sans fondement vers la Révolution et vers sa propre personne.

 

En affirmant que c’est « dans la justice de la Nature où l'identité universelle de l'homme est remarquée par l'amour victorieux et l’appétit turbulent,», (Martí, 1991, T6 : 22)(1), l’Apôtres l'assume comme un fondement de toute son prêche humaniste, une identité qui transcende la valeur académique pour se convertir en essence de sa philosophie et de l'élément de cohésion des Cubains dispersés –dans l'exile solitaire ou dans la prometteuse et silencieuse préparation à Cuba – attendant l'idée qui les unirait dans la cause vers la rédemption à laquelle la patrie endolorie les convoquait.

 

Il se fixe sur les découvertes de la science de son époque – la théorie de l’évolution de Charles Darwin acceptée – pour authentifier sa conviction absolue de l'égalité des hommes, bien que sans réduire au plan naturaliste ce que pour lui acquérait, de façon additionnelle et spéciale, des pointes émotionnelles, éthiques et de droit.

 

Dans cette ligne de pensée à propos du Congrès Anthropologique de 1888 il signale : « les Bushmen, noirs par le soleil, aiment avec la même passion que les Norvégiens, blancs par la neige ». (Martí, 1991, T11: 480)

 

De cette façon il antépose la sensualité humaine, la capacité supérieure d'aimer et de souffrir de l'homme, au-dessus de notoires différences de caractère physique, celles qu’il met en rapport de façon très spéciale avec les latitudes géographiques et les caractéristiques climatiques. Dans tous les cas il distingue sur le plan émotionnel, à partir de ce qu'il appelle la proximité ou la distance de l'état naturel, la présence de caractéristiques primaires chez certaines formations ethniques, dépouillées des niveaux excessifs que la « civilisation » leur a imposés, comme quand il se réfère à l'imagination tumultueuse des Noirs, leur intelligence et leur créativité, ou  « Si on touche à leurs yeux, sûrement ils répondent des larmes ». (Martí, 1991, T10: 86)

 

Si en certains moments et certaines circonstances il s'arrête justement sur de telles différences, il le fait avec l'intention prédéterminée de souligner dans « la race la plus infortunée de la terre » des qualités et des vertus manquantes à la supposée plus vertueuse. Il ne tombe pas dans le piège de la différenciation ethnique puisqu'il se nierait; bien avant il souligne des valeurs dans lesquelles il aperçoit des tendances ou l'extension chez certain groupe social lui permet de l'interpréter comme une généralité.

 

Dans une autre direction il accuse la communion entre les composants de la nature et certaines caractéristiques de la race noire que l’on voit dans toute sa splendeur devant une catastrophe naturelle :

 

« Mais elle a, plus qu'une autre race, une si intime communion avec la nature qu’elle semble plus apte que les autres hommes à s’émouvoir et se réjouir avec ses changements.

 

Dans leur effroi et leur joie il y a quelque chose de surnaturel et de merveilleux  qui n'existe pas chez les autres races primitives (…) » (Martí, 1991, T11 : 73)

 

L'utilisation des affirmations présentes dans les sciences naturelles pour fonder sa conviction sur l'égalité des hommes se constitue en point départ et en instrument littéraire pour démontrer combien il y a d'injustice dans l'ordre des valeurs régnantes et combien résultent artificiels les argumentations et les théorisations qui le justifient.

 

Il résume le meilleur et le plus achevé de la pensée de son époque, du développement des idées politiques et philosophiques, de l’idéal étique et de la jurisprudence pour fonder ses conclusions et pour faire valoir ses préventions sur l'ordre inégal que l’homme s’est donné à lui-même, à contre-courant  de son propre développement intellectuel.

 

À propos des luttes patriotiques cubaines et devant certaines méfiances qui faisaient de grands dommages à l'unité nécessaire des Cubains dans leur lutte contre la métropole coloniale, la plupart du temps ayant comme origine la différenciation ethnique, dans sa magnifique « Lecture de Steck Hall », Martí égale les Noirs et les Blancs dans la souffrance :

 

« Ils savent que nous avons aussi soufferts qu’eux et plus qu’eux ; que l'homme illustré souffre dans la servitude politique plus que l'homme ignorant dans la servitude de l’hacienda ; que la douleur est vivante à la mesure des facultés de celui qui doit la supporter (…) » (Martí, 1991, T4 : 204)

 

Auparavant, nous avions distingué que l'esclavage pour Martí, qu’il décrit maintenant comme « la servitude de l’hacienda », était incluse dans l'esclavage que l'ordre colonial représentait pour la patrie dans son ensemble, « la servitude politique », et qui lui résultait redondante, sans une hiérarchisation précise, en se référant à la première sans voir que sa solution définitive doit se produire comme une partie de la seconde.

 

Maintenant il établit une distinction entre la souffrance de tous, qu’il attribue aux vertus de l'illustration, avec l'intention évidente qu'on ne puisse pas juger une telle affirmation comme un élément de différenciation additionnelle, qui est justement le contraire de ce qu’il prétend faire valoir.

 

Dans l'ampleur de la douleur il remarque, à la fois, les composants de la spiritualité au-dessus de ceux simplement physiques, avec un sens profondément solidaire, puisqu'il essaye d’apporter à ceux qui, en grande mesure, ont souffert l'esclavage, le réconfort aussi endolori de ceux qui ne la souffrent pas dans leur chair, mais qui partagent leur regret et qui se sont incorporés à la lutte émancipatrice en sachant que cette cause inclut celle de tous les Cubains et de leurs légitimes aspirations.

 

« Nier le spirituel, qui fait mal et brille, qui guide et console, qui soigne ou tue, est comme nier que le soleil donne la lumière, ou que la gloire d’un fils émeuve le père ; c’est nier que, dans le désert grillé comme dans la chaire écossaise les vertus et les méchancetés de l'homme sont égales ». (Martí, 1991, T11: 277)

 

Martí nous offre une importante leçon. En égalant les hommes par leurs souffrances plutôt que par leurs joies. Dans son œuvre on ne pourra pas trouver une allusion différenciatrice entre les races qui ne soit pas pour fustiger les injustices, pour exalter les vertus et pour compromettre les uns et les autres dans l'identité réelle des hommes. Il préfère fonder sa taxonomie humaine sur la vertu et la méchanceté et placer la démarcation quant à la possession ou le manque de caractéristiques morales infiniment plus significatives que celles dépendantes de la couleur de peau : « D'un côté seront les bons, blancs et noirs ; et de l’autre les mauvais, noirs et blancs. Le vice, ou la vertu, réuni les hommes. Il y a des Blancs et des Noirs si semblables par la vertu qu'il sera impossible de les séparer, sans les séparer avant de leurs entrailles ». (Martí, 1991, T4: 436)

 

Pour le Maître, les frontières humaines, les limites et les différences sont placées indubitablement sur le terrain des valeurs et des sentiments avant que certain attribut de caractère physique, au point qu’il assigne aux liens qui sont établis sur la base du vice ou de la vertu une plus grande force et une plus grande valeur qu'à aucune autre. Sur cela il insiste:

 

 

« Les Noirs, comme les Blancs, se divisent par leurs caractères, timides ou courageux, dévoués ou égoïstes, dans les divers partis ou se regroupent les hommes. (…)

L'affinité des caractères est plus puissante entre les hommes que l'affinité de la couleur ». (Martí, 1991, T2 : 299)

 

L’Apôtre place, à côté des caractéristiques morales et de caractère, celles en rapport avec la position sociale, car il voit en ces dernières des éléments plus significatifs que ceux du berceau. Dans son idéal primeront les attributs, les caractéristiques unitaires et la communauté sur la base des intérêts, avant que sur le fondement de l'origine.

 

Bien qu'il ne connaisse pas les éléments proprement ethniques, Martí observe que devant certaines circonstances – comme la lutte indépendantiste et l'idéal de la nouvelle patrie – les différences ethniques occupent une place subordonnée à celles de la position sociale.

 

Celui qui déciderait très tôt de partager son destin avec les pauvres de la terre, assigne à l'ambition ou au détachement une valeur très au-dessus des autres attributs que la société valorisait alors comme signes de distinction et de prépondérance et, par conséquent, il trace une ligne de division de ce que constituait l'élément différenciateur essentiel entre les hommes pour lui :

 

« Les hommes pompeux et d’intérêt iront d'un côté, blancs ou noirs ; et les hommes généreux et désintéressés, iront de l’autre. Les véritables hommes, noirs ou blancs, seront traités avec loyauté et tendresse, pour le goût du mérite, et l’orgueil de tout ce qui honore la terre sur laquelle nous sommes nés, noir ou blanc ». (Martí, 1991, T2 : 299)

 

L'intérêt et le désintérêt, comme le pompeux et la générosité, lui permettent de caractériser des couches sociales très éloignées. Et tout de suite, pour qu'il ne reste pas de doute pour ceux qui prennent parti, il se réfère aux véritables hommes et à la prédominance du mérite dans la considération sociale, quelle que soit leur race.

 

Notes:

 

1 – À la suite, les références des textes de José Martí s'en remettent aux Obras Completas, (Oeuvres complètes) maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1991, toujours en spécifiant le Tome et les pages dans cette édition.

 

Source :

 

Más Zabala, Carlos Alberto: José Martí: del antiesclavismo a la integración racial, (José Martí: de l'antiesclavagisme à l'intégration raciale) Maison d'édition Ciencias Sociales, La Havane, 1996

 

Des articles précédents :

 

Le tonnerre qui annonce l’orage

 

Le roi coton

 

Mes Nègres

 

La race humaine

 

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