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Quand la musique n’est pas blessante pour l'oreille mais intense pour les sens du cœur
Par Guille Vilar Traduit par Alain de Cullant
Pour la première fois nous, les Cubains, avons senti, en live, l’essence vitale qui définit le son du rock dans son code le plus authentique. Entourés par des centaines de milliers de personnes, les Rolling Stones se sont efforcés à nous offrir leur meilleur concert.
Illustration par : Antonio Vidal

« Dans ma vie, j'ai assisté à de nombreux concerts des Rolling Stones et dans celui de La Havane, j’ai constaté que, à ce stade, ces musiciens peuvent être encore extraordinaires. J'ai senti qu'ils ont mis un supplément d'énergie qu’ils n'avaient pas montré avant », nous a confirmé Jill Furmanovsky, la célèbre photographe britannique du rock, alors qu’Amy Baldyga, originaire de Californie, qui a vécu ces types d'événements depuis les mythiques années soixante du siècle dernier, a montré son admiration pour le show époustouflant de  vendredi 26 mars dans la Ciudad Deportiva de La Havane, en particulier non seulement pour la netteté des images de tout ce qui se passait sur la scène reflétées sur des écrans géants placés sur tout le grand terrain, mais surtout pour la qualité d'un son que l’on avait jamais entendu avant. Mais c'est Chrissie Hynde, la chanteuse de The Pretenders qui, quelques instants avant de prendre l’avion de Londres vers notre pays, a donné son opinion sur cet évènement à venir, un critère déterminant pour comprendre l'origine de ce qui s'est passé lors de cette soirée inoubliable : « Aucun des autres concerts offerts durant cette tournée en Amérique Latine n’aura le privilège des grandes expectatives qui animent les Stones avec ce qu'ils espèrent faire à La Havane. Ils savent que, ce sera Le Concert ». Et cela fut ainsi.

Entourés par des centaines de milliers de personnes, une quantité de public dépassant de loin le chiffre conservateur des 500 mille personnes (1), les Rolling Stones se sont efforcés à offrir leur meilleur concert aux Cubains. Nous le savions déjà dès que nous avons commencé à monter la scène quelques semaines avant. Ce n'aurait pas pu être autrement quand on a annoncé que le concert dans notre pays serait gratuit, une décision qui s'étend à l'infini de nos sentiments reconnaissants quand nous avons appris que pour entrer au concert préalable du notre, celui de Mexico, il fallait payer jusqu'à 600 $ sans parler des 150 $ et 1520 $ que coûtaient les entrées des deux spectacles au Royaume-Uni et des trois aux États-Unis à l'occasion de la célébration, en 2012, de leurs 50 années continues comme groupe actif le plus ancien du rock. Mais notre surprise ne cessait pas de croître, car cette immense scène avec tout les autres équipements qu’ils ont apporté étaient évalués à une somme d'environ 20 millions de dollars, une mégastructure que le propre Mick Jagger ne voulait étrenner ailleurs qu’ici, à La Havane, une courtoisie significative qui a eu sa plus grande expression quand à la fin de notre concert, Mick et Keith Richards, ont débordé la plus pure satisfaction avec leurs yeux rougis.

Si entre les chansons, Mick n’a pas cessé de faire preuve d'empathie avec nous, en utilisant de sympathiques phrases populaires tirées de nos dialogues journaliers, il a également cherché l'occasion de remercier le peuple cubain pour toute la bonne musique que ce pays a donné au monde au cours de son histoire en tant que nation. Mais cette volonté de don de soi n'était pas la tentative banale d'être drôle, mais il était motivé par l’énorme réponse  qu'ils ont reçu de la part de ceux qui étaient là. Je ne peux pas nier que depuis les premiers accords du morceau qui a ouvert le concert, Jumpin Jack Flash, j’ai été paralysé par les accords de guitare de Keith qui n’étaient aucunement blessants pour les oreilles, mais intenses pour les sens du cœur. Pour la première fois nous, les Cubains, avons senti, en live, l’essence vitale qui définit le son du rock dans son code le plus authentique. C’est pour cette raison que je ne peux pas circonscrire cette euphorie partagée par le cercle des rockers de notre pays comme, aussi, je ne peux pas appeler l'immense foule réunie ici comme la fanaticada. Les Rolling Stones ont joué pour tout le peuple cubain qui, avec toute cette diversité enrichissante qui nous distingue, a été témoin du degré artistique capable d’être atteint par l'un des principaux représentants du genre depuis plus d'un demi-siècle avec un spectacle inédit dans notre pays.

Ceci le savaient les acteurs nord-américains Richard Gere et Leonardo Di Caprio, ainsi que la modèle Naomi Campbell qui, comme des milliers de citoyens du monde, ne voulaient pas manquer l'occasion qui signifierait ce mélange explosif des Stones avec la culture cubaine. S'il est vrai que la musique cubaine n'est pas vraiment faite « avec une boîte de conserve et un bâton », comme le dit une ancienne et peu judicieuse expression populaire, les Rolling Stones nous ont démontré que le rock ne peut pas être fait de cette façon si élémentaire et simple. Chaque morceau interprété a représenté une cascade de rigueur de professionnalisme, de virtuosité et de bon goût, qui nous a laissé imprégnés, agréablement impressionnés. Ceux qui avaient peut-être peur d'être agressés par une sonorité scandaleuse, se sont affrontés à la scène où une musique agréable était la propriétaire absolue de l'environnement convoqué par quatre musiciens légendaires et leurs accompagnants. Charlie Watts dont l'image de l’élégant et digne britannique, était la contrepartie de l’inquiet Ronnie Wood et du monumental Keith Richards qui nous ont montré ce qu'ils appellent entretisser dans chacune de leurs chansons : ne pas laisser un espace vide possible en appuyant le son de la guitare de l'un avec celui de la guitare de l'autre.

Mais il n’y a aucun doute que la sensation de la nuit a été le dynamique et infatigable Mick Jagger, se déplaçant en permanence sur toute la scène avec un extraordinaire éventail de pas de danse, tout en montrant qu’il a conservé intacte cette voix incomparable, un symbole vivant pour les générations connaissant sa carrière.

Pour nous, les Cubains, cela n’a pas d’importance que la chanson la plus connue des Stones soit Satisfaction ou que tous sachent que les paroles de Gimme Shelter ont été écrites par le binôme de Jagger/Richards, en 1969, comme signe de protestation envers la guerre au Viêt-Nam, de même que tous ne dominent pas le fait que You can´t get always what you want  soit l’unique œuvre de leur vaste répertoire qu’ils ont enregistré avec un chœur invité à la fin des années 1960 et, depuis lors, quand ils l’interprètent en live, ils ne sollicitent pas habituellement l’appui de ce type de groupe vocal, mais cette fois ils ont fait une agréable exception avec la participation du chœur Entrevoces, judicieusement dirigé par la reconnue Digna Guerra. En définitive, chacun des présent et chacun à sa manière, ont joui du fabuleux spectacle d'un groupe musical de personnes de l’appelé « troisième âge » soi-disant, mais tous ont su le concevoir comme une vigoureuse proposition juvénile.

Finalement, lors de la réception offerte par l'Ambassadeur britannique à l'occasion de la présence du célèbre groupe à La Havane, un directeur de programme de radio, animateur et grand expert du rock comme Juanito Camacho, tout comme le prestigieux journaliste Joaquín Borges Triana et votre serviteur, parmi beaucoup d'autres, ont eu l'occasion de dialoguer brièvement avec les membres des Rolling Stones. Avec mon anglais, en rien académique mais avec lequel je parviens à me faire comprendre, lors d’un aparté que j'ai eu avec Keith, je lui ai dit, de l’avoir si proche de moi et du fond de mon âme : « Il y a 40 ans que nous passons vos vidéos à la télévision et vos chansons à la radio, nous avons donc vieilli ensemble et franchement je vous sens comme si nous étions de la même famille ». Ensuite j’ai conclu cet inédit mais émotif dialogue en lui disant : « Pourrais-je vous donner une accolade ? ». Et il m’a répondu : « Bien sûr, frère ! ». J'espère que Keith Richards, dans cette rencontre fraternelle, a senti la chaleur humaine, l’admiration et le respect que chacun des nombreux cubains et cubaines ressentent envers cet illustre groupe de musique contemporaine.

Note

1 – Notre attention a été attirée, le lendemain du concert, que la chaîne de télévision CNN, dans son édition en anglais, a donné la nouvelle que le concert des Rolling Stones à La Havane a eu lieu devant 10 000 personnes quand, en réalité, selon les propres organisateurs britanniques, ce concert a réussi à rassembler 1,3 millions de personnes, le même nombre qu’au Festival Rock in Rio, au Brésil. Il est dommage qu’une chaîne aussi prestigieuse y ait été, comme nous le disons entre nous, avec la bola de trapo (dire des contrevérités, des bobards). Le concert cubain des Stones a été un grand succès.