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La Foire du Livre 2016
Par Nancy Morejón Traduit par Alain de Cullant
La Foire du Livre, dans ses ramifications dans toute l’île, comme Ulysse en face des navires d’Ithaque, est l'un des événements culturels les plus importants de la vie nationale.
Illustration par : Antonio Vidal

Il y a de nombreuses années, quand Aureliano Buendía brisait la glace pour les lecteurs de la seconde moitié du XXe siècle, les Foires du Livre ont commencé à apparaître, suite à l’influence de la grande Foire du Livre de Francfort, en Allemagne Fédérale. Les pays d'Europe ont été bien sûr à l'avant-garde, mais leurs échos sont arrivés sur les terres américaines.

Il ne faut pas oublier qu’une fois, dans les années 1980, bien avant la chute du Mur de Berlin, refaisant le monde comme cela arrive souvent dans ces cas, face à un groupe d'exilés chiliens dans la belle ville allemande de Heidelberg, on a entendu un notable narrateur cubain dire : « À Cuba, un livre coûte moins cher qu'une glace ». L'étonnement le plus spontané s’est installé à la terrasse du café où nous bavardions amicalement.

Ces paroles montraient un fait réel, donc irréversible, qui ont toujours fait partie d'une politique culturelle aussi spontanée que le trouble des amis chiliens, ayant la grande intention d'ouvrir des horizons et des portes à toute une nation dans laquelle avaient disparu les analphabètes grâce au dévouement de toute une génération ; une politique dont les racines se trouvaient dans cette pensée de 1959 où le plus important était d'établir la justice sociale dans un pays dépendant dont l'économie basée sur la plantation avait fait des ravages dans toutes les classes sociales, principalement parmi les paysans, les ouvriers et les marginaux. Nous ne disions pas au peuple « croyez ». Nous lui disions, fermement, « lisez ».

L'intérêt suscité par la naissante vie éditoriale voulait ajouter les intelligences, les sensibilités. Donner aux lecteurs - multipliés comme par magie au long d’une seule année, 1961 - les meilleures œuvres de la littérature cubaine, latino-américaine et caribéenne. Grâce à l'encouragement d’Alejo Carpentier et de tout un processus de renouvellement social, on publiait des œuvres classiques et contemporaines ; et, en même temps, on en importait d’autres, traduites, de divers milieux littéraires européennes, des plus significatives langues modernes de cette période.

Don Quichotte de Miguel de Cervantes, a ouvert les horizons. Ensuite, rapidement, nous avons connu, grâce à de grands tirages, des titres tels que La métamorphose, de Kafka ; Portrait de l'artiste adolescent, de James Joyce ; Mort à Venise, de Thomas Mann, ainsi que les récits des plus représentatifs des auteurs nord-américains de la beat generation qui avaient été précédés par une édition du Vieil homme et la mer, d’Ernest Hemingway. Le journaliste José Pardo Llada animait avec foi quelques livres curieux en miniature, sous la rubrique « Patronato del Libro Popular », où les étudiants de l’époque lisaient avec plaisir des fragments de Chant de moi-même, de Walt Whitman, ainsi que le légendaire Platero et moi, de Juan Ramón Jiménez.

Nous étions en train de changer les règles du jeu. Nous entrions dans un monde où l'arrière-plan des différentes cultures auxquelles nous nous approchions nous plaçait au centre de l'intérêt intellectuel de la planète Terre, sans aucune distinction. La culture avait de l’importance, pas le succès des ventes. La beauté des éditions avait de l’importance, dont le dessin graphique atteignait des excellences inimaginables rendant propice, à la fois, l'existence d'un mouvement d'affiches dessinées et réalisées par les plus talentueux artistes de l'époque. Nous lisons précipitamment en petits cercles d'intéressés ; avant ou après une réunion, nous partagions des opinions et, surtout, nous étions en de meilleures conditions pour concevoir la connaissance, non pas comme un privilège mais comme un pain quotidien. Le travail des traducteurs atteint sa plus belle plénitude.

Maintenant, dans le XXIe siècle, le livre confronte ses fonctions en pleine ère de l'électronique et des technologies les plus avancées, le fait est qu'il reste une voie de communication rapide, un moyen possible de l'amélioration humaine. Le livre artisanal, dans toute sa beauté, a trouvé des chemins et des expressions plastiques que nous ne devons pas oublier et encore moins reléguer. Le papier des livres et des revues ne se rendra pas aux machines et attirera toujours les foules malgré l'existence indéniable des réalités virtuelles. Le livre n'est pas une bulle, mais une cloche invincible qui convoque à la noble intelligence se donnant à l'exercice du bien.

La Foire du Livre, dans ses ramifications dans toute l’île, comme Ulysse en face des navires d’Ithaque, est l'un des événements culturels les plus importants de la vie nationale. Elle unit les poètes, les narrateurs, les historiens, les chercheurs, les enseignants, les étudiants, elle leur offre un espace unique de rencontre vitale, d'acceptation que la vertu, au moyen de la lecture et de l'étude, est une amie et quelque chose de possible si on le fait ainsi.