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Le Musée Napoléonien de La Havane. Un immeuble pour une collection
Par Marcos Antonio Tamames Henderson Traduit par Alain de Cullant
Le triomphe de la Révolution cubaine, apportera l'union de deux empreintes du patrimoine cubain qui nous a légué la République : La Dolce Dimora d’Orestes Ferrara et la collection d'art napoléonien de Julio Lobo.
Illustration par : Manuel Mendive

Une des polémiques qui centre l’attention dans la muséologie est la relation entre l’édifice et l'exposition des collections qu’il thésaurise. Les postures des spécialistes sur ce sujet est si différente que pour certains la fonction des pièces réclame une neutralité totale dans le langage architectural ; pour d’autres, l’immeuble peut être, pour ses valeurs intrinsèques, un exposant patrimonial en soi, une pièce qui, loin de minimiser ou de soustraire la légitimité au patrimoine mobilier, contribue à son enrichissement. La vérité est que la création d’édifices pour les musées est un défi qui, seulement depuis un regard global sur le patrimoine culturel, peut trouver de louables résultats. N'oublions pas la collection, l’édifice et l’ensemble urbain dialoguent dans un système où les visiteurs ne peuvent pas se détacher facilement. Le défi est encore plus grand quand, au lieu de construire un immeuble à cet effet, on opte pour la réhabilitation d'un bâtiment conçu pour une utilisation et une fonction différente à celle de recevoir des biens mobiliers.

Depuis cette perspective approchons-nous du Musée Napoléonien de La Havane, une institution qui, malgré de posséder des histoires parallèles en termes de propriété et de collection, finissent par offrir un ensemble patrimonial harmonique ; un musée qui fêtera son 55e anniversaire le premier décembre 2016.

Le Musée Napoléonien est situé au nº 1159 de la rue San Miguel, entre les rues Ronda et Mazon, dans El Vedado, La Havane. Bien qu’il occupe un angle de rue, son emplacement n’a aucune hiérarchie, donc il faut chercher le Musée Napoléonien, le découvrir, et c’est peut-être pour cette raison qu’une fois devant lui, sa composition surprend et défie les passants dans une sorte de barrière qu’il faudra surmonter pour franchir son seuil. En plus de sa façade particulière, il a un nom surprenant, écrit en lettres droites de bronze et, comme information additionnelle, les noms de ses constructeurs et l’année d’achèvement, sur l’angle droit de l’édifice : COVANTES Y CABARROCAS // ARQUITECTOS // MCMXXVIII. Devant le Musée Napoléonien, nous voyons deux fragments du patrimoine culturel cubain ; d'une part l’immeuble, construit en 1928 et, d'autre part, le musée qui a été inauguré le 1er décembre 1961. Revenons à une et l'autre depuis une base historique.

Covantes et Cabarrocas était une société intégrée par les architectes Evelio Govantes Fuertes et Félix Cabarrocas Ayala. Le premier était aussi un ingénieur ; le deuxième, sculpteur et dessinateur ; les deux membres de l'Académie Nationale des Arts et des Lettres. Dans l'histoire de l'architecture et de l'urbanisme cubain, la société Covantes y Cabarrocas occupe une place de choix car son savoir-faire s’est développé avec la consolidation et le développement de l'architecture dans l'île, notamment dans les répertoires civils et domestiques.

Parmi ses œuvres il suffit de citer le projet de l’Hôpital Général Freyre de Andrade (1916), réalisé par l'architecte Rodolfo Morari ; les modifications du projet des architectes Reyneri (1910) pour le Capitole National, en 1917 ; le Palais de las Cariátides, siège de l'Union Club (1924), actuel siège du Centre Hispano-américain de la Culture, et, parallèlement au siège de l’actuel Musée Napoléonien, en 1928, la résidence du docteur Juan Pedro Baró et de son épouse Catalina Lasa (aujourd’hui la Maison de l’Amitié). Avec des garanties analogues, l’Italien Oreste Ferrara Marino a engagé le cabinet pour exécuter le palais qui nous intéresse.

Si en outre nous rappelons que La Havane doit aussi à Covantes y Cabarrocas le projet du quartier ouvrier Ludgardita (1929), dans la zone industrielle de Rancho Boyeros, le premier de son type en Amérique Latine ; le Palais des Beaux-arts (1944-1948) ; la Bibliothèque de la Société Économique des Amis du Pays (1948) ; la Place Civique José Martí (1952-1958), aujourd'hui Place de la Révolution et les emblématiques édifices de son environnement comme la Bibliothèque Nationale José Martí et le Palais Municipal de La Havane, actuel siège du Ministère des Forces Armées Révolutionnaires (1960) ; alors le siège du Musée Napoléonien de La Havane, depuis ses auteurs, est un signe de l'architecture cubaine de la période républicaine.

Mais il y a un lien qui ne peut pas être ignoré dans le patrimoine culturel de l'île : la réhabilitation du Palais des Capitaines Généraux, siège de la Marie de La Havane à partir de 1920, a été à la charge de Covantes y Cabarrocas, une intervention qui a accompagné la restauration du monument à Christophe Colomb qui occupe le centre de son patio depuis 1862. Quelques années plus tard, en octobre 1942, Emilio Roig de Leuchsenring inaugurera le Musée de la Ville de La Havane dans ce palais.

Il est complexe de savoir combien les horizons culturels de son propriétaire, Oreste Ferrara Marino (Naples 1876 - Rome 1972), sont intervenus dans le dessin et la composition de cet édifice, un exemple de la subtile relation que le client et les professionnels ont établi durant la conception de l'œuvre. Toutefois, si nous supposons que Ferrara est arrivé dans l'île à l'âge de 20 ans, provenant d’Italie, pour s’inscrire définitivement parmi les Cubains, alors nous pourrions chercher la raison stylistique fondamentale en Italie, une raison pour comprendre les caractéristiques de la Renaissance Florentine qui distingue son éclectisme ; des éléments que les architectes cubains ont fait proliférer dans l'architecture domestique des années 20 et 30 du siècle dernier sur tout le territoire national.

Orestes Ferrara, sensibilisé avec la cause cubaine, a rejoint l'Armée Libératrice sous le commandement du Généralissime Máximo Gómez jusqu'à atteindre le grade de Colonel, il était docteur en Droit, professeur de Droit Politique dans l'Université de La Havane et journaliste et directeur du journal El Heraldo de Cuba. La réalisation de l'œuvre a eu lieu quand Ferrara avait une intense vie politique comme président de la Chambre des Représentants, alors qu'il occupait le portefeuille des Ministère des Finances et de l'État durant le gouvernement de Gerardo Machado Morales, il a dû contracter Covantes y Cabarrocas quand cette société réalisait le projet du Capitole National. Deux positions révèlent le sens historique et culturel de cet homme : il a été membre de l'Académie d’Histoire et l'Ambassadeur de Cuba auprès de l'UNESCO dès sa création ; les idéaux s’ajustent aux références stylistique de l'éclectisme.

Le résultat de l'interaction entre les artistes et le client a été un immeuble que ses propriétaires ont appelé « La Dolce Dimora » et où les visiteurs pouvaient bénéficier d’une combinaison harmonieuse entre le petit palais du style de la Renaissance italienne et les éléments de l'architecture coloniale cubaine ; à ceci il faut ajouter que le patrimoine immatériel se révèle dans les techniques de construction et les matériaux, comme les pierres de Jaimanitas et les précieux bois de cèdre et d’acajou dans le cas de Cuba, et les vitraux importés et les éléments en marbre italien.

Il faut chercher l’histoire convertissant La Dolce Dimora en Musée Napoléonien de La Havane dans la pensée et l’œuvre de Julio Lobo Olavarria (Caracas 1898 - Madrid 1983). Lobo avait hérité de la persévérance et de l’astuce de ses parents, Heriberto Lobo Senior et Virginia Olavarria, pour se convertir en un important homme d'affaire associé à un intérêt pour l'univers culturel. Il est arrivé dans l'île quand il avait à peine un an, en 1900, quand son père a été nommé administrateur de la succursale de North American Trust Company. Il fait ses études, primaire et supérieur, à New York, et il reçoit son diplôme d’Ingénieur Agronome de l'Université de Colombia, en 1919.

Julio Lobo Olavarria fait partie de ces cubains appartenant à la famille et en phase avec le moment historique, il devient un collectionneur privé de la plus haute importance pour la promotion du patrimoine culturel que thésaurise la nation, un travail qu’il réalise en correspondance avec le développement des principes muséologiques de l’époque. Lobo n'accumule pas de pièces au hasard, au contraire, il registre chaque pièce et embauche un personnel technique pour leur entretien et leur conservation. Il convertit sa demeure personnelle en une sorte de musée, montrant la collection à sa famille et à ses amis. Ce n’est pas un « illuminé », si l'on prend en compte qu’il fait partie du Conseil d'administration du Musée National des Beaux-arts.

Les apports de Lobo au patrimoine dépassent la phrase sensationnaliste utilisée par la presse havanaise : « Le complexe napoléonien de Don Julio » ; l'organisation méthodique des pièces, la mise en place d'un réseau de correspondants dans plusieurs centres d’art en Europe et en Amérique, ainsi que la création d'une bibliothèque dont le thème central va au-delà de la simple expression du bourgeois. En 1954, Lobo appelle María Teresa Freyre de Andrade pour organiser la Bibliothèque, avec le même soin et la même science qu’elle a organisé le sujet du sucre et sa papeterie, dans la Bibliothèque Nationale José Martí.

Le renversement de la dictature de Fulgencio Batista et le triomphe de la Révolution cubaine apportera l'union de deux empreintes du patrimoine cubain qui nous a légué la République : La Dolce Dimora et la collection d'art napoléonien de Julio Lobo. L'harmonie entre les deux semble nier que les deux aient été séparées. Ferrara abandonne le pays, une attitude qu’il avait manifestée à la fin de la dictature de Machado et l’immeuble devint la propriété du Gouvernement Révolutionnaire, et entre la fin 1960 et le début de 1961, l’espace est réhabilité pour recevoir la collection napoléonienne de Lobo. À la tête de cette tâche gigantesque, une jeune femme de 20 ans, Natalia Bolívar.

Alejo Carpentier inaugure le Musée Napoléonien de La Havane le premier décembre 1961 et, depuis cette date, un patrimoine est offert aux havanais et aux étrangers qui, pour son authenticité, laisse apparaître de nouvelles questions. Ses spécialistes ont pris comme sujet de recherche non seulement les pièces de la collection, mais aussi de la période napoléonienne et l’immeuble servant de musée, une facette à laquelle s’ajouteront les spécialistes de l’architecture à Cuba. L'Université de La Havane, en particulier la Faculté des Langues Étrangères, a trouvé dans cette institution une unité d’enseignement, de nombreux étudiants ont réalisé la traduction de textes napoléoniens, un entraînement particulièrement fructueuse pour comprendre l’esprit français du XIXe siècle, alors que la discipline de l’Histoire de l’Art, de la Faculté des Arts et des Lettres, a trouvé dans la collection de Lobo l’expression du style Empire des meubles et de l’orfèvrerie, pour ne citer seulement que certaines des démonstrations représentées. Débordant de l'insularité, le Musée Napoléonien a ouvert ses portes aux chercheurs de diverses latitudes du monde dont les objets de recherche sont liés à l'Empereur et à la période Napoléonienne.

En dialogue avec son temps, le Musée Napoléonien n'a pas échappé à la crise économique des années 90 et il était presque sur le point de disparaître quand, en 2005, il a été repris par le Bureau de l’Historien de la Ville. Après trois années de restauration, La Dolce Dimora a récupéré ses avant-toits, ses corniches, ses pergolas… en même temps qu’il y avait un travail dans sa pinacothèque avec une intervention minimale. L’étude de la muséographie et de son exécution a suivi, veillant au dialogue du bâtiment et de la collection. Le Musée Napoléonien à La Havane a rouvert le 29 mars 2011 avec la présence de la princesse Napoléon Alix de Foresta qui a enrichi sa collection avec un don important de pièces, une action en reconnaissance à la conservation du patrimoine culturel à Cuba.

Visiter le Musée Napoléonien doit être un acte de divertissement et d'apprentissage de jouissance illimitée. Plus de 10 mille pièces défient le raisonnement des visiteurs, qui trouveront en elles de substantielles preuves culturelles d'un passé historique se connectant avec notre présent depuis des éléments qui définissent son langage architectural. Un édifice et une collection se complétant cette fois en grande harmonie pour souligner qu’un unique dialogue est possible