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Les dilemmes actuels de la société et de la culture cubaine
Par María Carla Gárciga Traduit par Alain de Cullant
Entretien avec Fernando Martínez Heredia.
Illustration par : Manuel Mendive

Recevoir le Prix National de Recherche Culturelle 2015 représente pour un chercheur infatigable comme le Dr. Fernando Martínez Heredia, de confirmer son engagement d'exprimer dans son activité intellectuelle tout ce qui lui semble utile et possible, de contribuer de façon persistante au développement des études culturelles et sociales, à la formation de nouveaux chercheurs, au débat et à la pensée créative et à l'accomplissement des fonctions sociales qui touchent ceux ayant des professions intellectuelles.

Il l’a exprimé ainsi lors de ses paroles de remerciement dans l'Institut Cubain de Recherche Culturelle Juan Marinello (ICICJM), où il a reçu la reconnaissance, à l'unanimité du jury, présidé par la Dr Graziella Pogolotti et composé par les docteurs Jesús Guanche, Araceli García Carranza, Luisa Campuzano et Rafael Acosta de Arriba.

Les mérites qui attestent  l'œuvre de toute une vie dédiée aux sciences sociales et à la culture sont nombreux. Académicien titulaire de l'Académie des Sciences de la République de Cuba et Prix National des Sciences Sociales 2006, Fernando Martínez Heredia a abordé de nombreux thèmes entre lesquels se trouvent la pensée politique et philosophique, l’économie et la société cubaine, les mouvements sociaux et populaires en Amérique Latine, le marxisme et l’œuvre d'Ernesto Che Guevara. Une vingtaine de livres et des centaines d'articles dans des revues culturelles et scientifiques attestent ses recherches.

Actuellement, plusieurs projets remplissent son agenda de travail, dont une étude sur la protestation, la rébellion et l'adéquation à la domination des groupes sociaux dans l'histoire de Cuba ; un livre rêvé sur sa vision de l'Amérique Latine contemporaine ; trois tomes regroupant la pensée de Marx, les deux formes d'universalisation du marxisme (social-démocrate et bolchevique) et le marxisme en Amérique Latine ; une œuvre qui développe 13 thèses de comment aurait été possible le triomphe d’une insurrection dans les années 50 du siècle dernier – articulée de façon qu’il n’y ait pas une révolution – ; deux volumes, testimonial et analytique, dédiés aux années 1960 à Cuba,  en plus de textes en relation avec l'épistémologie des sciences sociales.

L’histoire d'un prix recouvré par la vertu

Non seulement le lien de primé unit Fernando Martínez Heredia au prix qui récompense la recherche dédiée aux processus culturels, car il a été l'un de ses responsables et un de ses plus fidèles défenseurs, même dans les moments difficiles, quand il semblait que la reconnaissance allait disparaître du panorama culturel cubain. C’est pour cette raison que dès le départ il s’est opposé à être considéré parmi les candidats et il l’a accepté après qu'il ait été élu sans qu’il le sache.

À propos de la gestation du laurier, il nous commente :

« Le Prix de Recherche Culturelle pour l’œuvre de toute une vie a été créé à la fin du siècle dernier par ce qui est aujourd’hui l’Institut Juan Marinello. Il avait pour but de reconnaître d’éminentes personnalités de l’intellectualité cubaine qui n’étaient pas classables. C’est pour cette raison que Cintio Vitier, Rogelio Martínez Furé, Joel James, le chorégraphe Ramiro Guerra et d’autres ont été primés. Jusqu'à présent on a accordé 14 prix à certains des plus éminents cubains de la culture nationale.

La reconnaissance sociale à des personnes qui ont voué leur vie à un travail très méritoire aide beaucoup à la société elle-même, lui donne plus de force en soi, améliore son auto identification et, en même temps, elle établit une émulation pour ceux qui ont été reconnus. Je suis très reconnaissant de recevoir ce prix, car c’est une reconnaissance qui, au-delà de ma suffisance, m'indique la nécessité de me regarder un peu moi-même.

Il y a un problème, qui est la division des connaissances sociales en compartiments. Il s'agit d'un produit européen du XIXe siècle, associé à l'augmentation de la production et de la vie du capitalisme qui limite les études et qui signifie la division ou la partition des champs de connaissances. Ainsi, un appauvrissement relatif se reproduit dans chacun d'eux et on exige l’objectivité, non pas de se préoccuper pour les valeurs, mais pour les faits, pour la science. C’est ainsi que se sont constitués les domaines spécialisés de connaissance et les formes académiques, la critique spécialisée ».

En ce sens - reconnaît le fondateur de l’influente revue Pensamiento Crítico – le Prix de Recherche Culturelle rompt avec ces divisions et englobe les sciences sociales dans son ensemble et ses multiples et complexes interrelations. La conscience de l'appauvrissement scientifique qu’implique la division des domaines de connaissances a eu lieu il y a quelques décennies, quand des termes d’une plus grande complexité ont fait leur apparition, comme l’interdisciplinaire et le transdisciplinaire. Fernando a eu conscience de l'importance de ces alliances dès le début, grâce à l'étude de Karl Marx qui « malgré de se voir obligé à être un économiste extraordinaire et un notable historien, il a soulevé une épistémologie des sciences sociales ».

« Je me réjouis donc que le prix ait une place dans notre Cuba et qu’il ait réussi à survivre à la fausse idée d’économiser de l'argent, une raison pour laquelle il a été suspendu deux ans. À ce moment-là, j'ai écrit au Ministre de la Culture pour lui expliquer ce que cela signifiait de perdre le prix pour notre pays et pour la culture. J'ai proposé de ne pas donner de l'argent, mais que nous arbitrions les façons de stimuler spirituellement les lauréats. Nous avons trouvé une très bonne façon, qui est de demander à un plasticien reconnu le montage de l’une de ces créations pour l’offrir au primé. Cette idée a été formidable, non seulement par le grand nombres de notables créateurs dans notre pays, mais parce qu'ils ont un très fort sens de la signification de leur fonction sociale ».

La recherche, la culture et la société dans la Cuba d’aujourd'hui

En ce qui concerne l'état actuel des études culturelles à Cuba, Fernando a assuré qu’il y a des moyens de les faire progresser, bien qu'il précise que nous ne partons de zéro en quelque sorte. Pour lui, ce qui arrive dans ce domaine est comme ce qui se passe dans d'autres aspects de la vie nationale : il y a de sérieuses absences avec des développements extraordinaires, des choses médiocres avec d’autres très notables. Et même s’il voit la possibilité d'aller de l'avant, il reconnaît dans cette même urgence un problème plus profond : « Il est possible qu’un véritable tremblement de terre de la culture nord-américaine tombe sur nous. Déjà, avec des gestes amicaux et des sourires, plus de 50 universités - dont les plus grandes, les plus fortes et les plus connues dans ce pays - ont signé des accords avec nous ; les visites d'artistes cubains se sont multipliées aux États-Unis ; en plus, nous avons obtenu des prix par la critique nord-américaine célébrant profondément les productions cubaines… Je suis très soupçonneux ; je ne doute pas de l'honnêteté des personnes directement impliquées, mais du fait extraordinaire que nous sommes exagérément populaires. Cela signifie qu’un grand nombre de personnes souriantes puisse venir avec beaucoup d'argent, une quantité incroyable d’opportunités, ce qui peut être funeste pour la culture cubaine. Pour faire face à cette avalanche, pratiquement tous les aspects de notre culture doivent se développer ».

Mais le risque qu’affronte la société cubaine, selon les dires de l’illustre intellectuel, n’est pas seulement identifié avec les États-Unis, « car les relations internationales ne sont jamais décisives dans la vie d'un pays ». Il s’agit également d’une situation dans laquelle, devant le type de société crée et développée depuis plus d'un demi-siècle, apparaissent les dilemmes et les options à prendre, et il n'y a eu aucune discussion sérieuse à leur sujet. Un des éléments qui se présente est la présence, chaque fois plus forte, des relations sociales capitalistes.

« Il y a quelques années que j’avais soulevé qu'il y aurait une sourde lutte culturelle entre le capitalisme et le socialisme à Cuba ; ensuite j'ai enlevé le qualificatif de sourd et j’ai dit qu'il y avait une lutte culturelle ouverte dans le sens le plus large, y compris les relations idéales des représentations d'un monde symbolique. Maintenant nous sommes à un moment crucial, bien que ce ne soit pas encore l’année décisive, parce que les choses sont venues progressivement, mais il n’y a aucun doute que si cette accumulation des valeurs et des relations sociales capitalistes existantes grandissent, ils vont aussi essayer d’avoir aussi le pouvoir politique. Cela a été le cas dans l'histoire de toutes parts.

En revanche, l'immense accumulation culturelle de Cuba reste le point crucial et c’est socialiste. Quand certains disent « la maison celle de celui qui y vit » ou « on m’a donné ce qui me revient », ils vont tranquillement à ceux qui donnent une attention médicale gratuite ou à l’école qui ne coûte rien, ils ne discutent pas quelque chose de conceptuel ; ils vivent tout simplement la vie qui est devenue une coutume après le mouvement armé politique, le consensus et l’action populaire et les lois qui ont été mises en œuvre. Ceci a une valeur qui, jusqu'à ce jour, est beaucoup plus grande que le capitalisme.

Finalement, les États-Unis négocient avec Cuba sous l'idée que maintenant ils vont détruire la société créée et réduire la souveraineté du pays, parce que finalement ils se sont rendus compte  qu'ils perdaient du temps et qu'ils devaient le faire autrement. Ils ne sont pas très hypocrites, ils le disent clairement, car ils se croient le peuple élu et ils ont trop d'arrogance et de mépris pour le reste. Il s'agit d'un problème qui pourrait apporter une crise et un affrontement si coïncident, à un moment donné, la stratégie offensive étasunienne envers Cuba et les intérêts d'une classe moyenne qui s’est formée dans notre pays à la chaleur d'un boom des relations et des valeurs capitalistes. Dans le cas contraire, nous allons continuer la guerre culturelle avec toutes les armes possibles ».