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Derek Walcott et les pluies de Castries
Par Nancy Morejón Traduit par Alain de Cullant
Le réel merveilleux existe et a existé, même avant et bien sûr, au-delà des théories des années 40 du XXe siècle.
Illustration par : Manuel Mendive

Depuis mon enfance, le regards sur le port m’a causé d’étranges pensées, méditations et nous savons que c’est le meilleur aliment de la littérature : un étonnement perpétuel face au mystère de la page blanche. Mon père m'emmenait patiner, ou entreprendre de simples visites sur l’ancienne Alameda de Paula où se reposaient les passants à l’ombre, où il y avait des vendeurs de cacahuètes ou de fruits où certains attendaient le bateau pour Regla. Cette embarcation arrivait à marquer un espace entre La Havane coloniale et celle qui ne l’était pas. C'était le moyen de transport le plus pittoresque pour traverser une partie de la baie havanaise et, ensuite, nous entrions dans la vie religieuse populaire, spécialement celle de la maison de Marcela, à côté de la petite et simple église.

La maison de Marcela avait un autel et toute personne qui arrivait à entrer dans le sanctuaire allumait une bougie, ou plusieurs, fines ou grosse, face à l'énorme autel où l’on rendait un culte aux morts et, surtout, à l'esprit de Marcela dont la photo, agrandie, était le miroir le plus sacré de nos croyances. Seulement après avoir placer une bougie en l'honneur aux morts, le visiteur - croyant ou non – se rendait à l'église à côté de la maison de Marcela. Une maison, de maçonnerie et de bois, qui ouvrait ses portes à tous ceux qui voulaient la contempler ou rendre un culte à leurs ancêtres. L’averse redoublait mais ses eaux n'empêchaient pas la présence des curieux ni des dévots de la Vierge Noir de Regla, dont le noble visage était la garantie de l'hospitalité reçue depuis ce site vraiment magique.

Le réel merveilleux existe et a existé, même avant et bien sûr, au-delà des théories des années 40 du XXe siècle – d’écrivains tels que le Haïtien Jacques Stephen Alexis ou le Cubain Alejo Carpentier -. C’est d’une île comme Haïti qu’est né ce regard qui me permet aujourd’hui de valoriser l'eau légère ; cette pluie fine  absorbée dans l'espace d'une ville comme La Havane, qui fait glisser et laisse une puissante humidité qui colle aux choses, à la peau et, avant tout, à l'odora des allergiques. Les asthmatiques s’agitent lors de telles journées.

Faisant étalage de sa merveille, ces pluies m'escortaient de l'aéroport jusqu'à mon arrivée à Castries, la capitale de l'île de Sainte-Lucie, vers son centre urbain peuplé entouré de collines et cette baie plurielle accaparant la beauté du paysage.

J'étais une mauvaise étudiante en géographie, mais le nom de Castries attirait ma curiosité juvénile. J'avoue qu'en essayant de déchiffrer le mot, j'ai vérifié son hybridité originale qui nous renvoie à une racine hispanique mais, en même temps, française et anglaise. Parcourir les chemins ouverts de Castries, c'est comme si l’on montait, en spirale, vers le ciel, comme dans les célèbres toiles de certains peintres primitifs haïtiens. Regarder Castries c’est comme trouver, avec des yeux troublés, la clé de la zone orientale du bassin des Caraïbes. Les pluies de Castries vont et viennent entre les vents et le sel et le parfum des flamboyants. Jumelées dans cette relation naturelle leurs proportionnant une écologie partagée, un ami poète me dit qu’à un peu moins de 90 kilomètres de la zone Nord de Sainte-Lucie, durant la journée ensoleillée, on peut voir les côtes de la Martinique. Les deux îles ont vu naître deux colosses, chacun dans leur langue, de la poésie du XXe siècle. Basse-Pointe et Castries le confirment.

L'île de Sainte-Lucie, présent dans notre notion de l'Amérique depuis le Journal du navigateur Christophe Colomb, au début du XVe siècle, jusqu’aux écrits des chroniqueurs qui l'ont accompagné ou qui l’ont suivi, malgré sa vibrante histoire comme carrefour et forteresse, a été déplacée par la Jamaïque et Trinité et Tobago - grands foyers générateurs de culture et d'art - dans l'intérêt des chercheurs et des spécialistes. Parler de la Caraïbe anglophone était citer l’empreinte incontestable de la Jamaïque et de Trinité, deux pôles ayant une même expérience historique répartie entre les similitudes et les différences.

Si la Jamaïque garde au long de son territoire des villages et des villes - grandes et petites - qui ont conservé leur origine hispanique comme Ocho rios ou Sabanalamar, la vérité est que dans la Trinité et Tobago on distingue, sans trop d'effort, le nom d'une communauté appelée Sangre Grande ; de même, Sainte-Lucie compte une grande quantité de ravins, d’accidents géographiques qui ont, comme par négligence, des noms en français tels que Gros Ilet, Pointe Séraphine, Beau Port Tête Chemin, parmi de très nombreux autres.

En 1992, dix ans après le colombien Gabriel García Márquez, un écrivain îlien de grand talent comme l’est Derek Walcott (1930) - qui avait vécu et fait une carrière théâtrale professionnelle dans l'île voisine de Trinité et Tobago -, originaire de Sainte-Lucie, a placé aux premiers plans de la carte littéraire mondiale le nom et l'histoire de son île natale, en recevant le Prix Nobel de Littérature. Le réel merveilleux régit nos îles et, la preuve de ce fait, comme le savent ici de nombreux îliens, est que les deux Prix Nobel de Sainte-Lucie, le regretté Sir Arthur Lewis et Derek Walcott (1930) sont nés le même jour : le 23 janvier de leurs années correspondantes. Nous avons parlé de ceci durant le dîner auquel ils m'ont invité, arrivée récemment depuis Trinité et Tobago, avec son épouse Sigrid Nama et d'autres amis, dans un sympathique restaurant italien, Elena, à la pointe Nord de Sainte-Lucie.

Beaucoup de souvenirs se bousculent maintenant alors que le poète, éditeur et photographe McDonald Dixon et moi participons aux journées de la Semaine des Prix Nobel, lesquelles ont été parrainées, entre autres, par l'Alliance Française de Castries, l’Université Sir Arthur Lewis et la mission diplomatique cubaine sur l'île.

La rencontre dans l'Alliance a accaparé l'attention des personnes présentes qui sont intervenues, aussi bien avec des questions provocatrices qu’avec des réflexions en ce qui concerne le sujet sur lequel nous discutons Dixon et moi : « Le poète Aimé Césaire : sa vie et son travail dans les Caraïbes ». Souvent, les interventions écoutées sont entrées sur des terrains délicat et envoûtants qui, sans aucun doute, au-delà de leur caractère pédagogique, ont contribué à faire un profil dynamique de l'image transcendante d'un poète dont le premier texte « Cahier d'un retour au pays natal », allait devenir, dès son apparition, vers 1946, un classique de la langue française dont la première valorisation a été faite par la grand faiseur des surréalistes, André Breton.

Nous pouvons souligner que sa première édition étrangère a eu lieu dans l’île de Cuba, avec une traduction de l’anthropologue Lydia Cabrera, illustrée magnifiquement par le grand peintre cubain Wifredo Lam qui, d’une certaine façon, a été une sorte d'alter ego de Césaire le long de leur longue et durable amitié.

Je me souviens des vers du Cahier qui ont résonné, lors de cette splendide soirée, dans les salons de l'Alliance, comme un adieu sans nom au génie qui a été Aimé Césaire pour les littératures antillaises :

« Car il n'est point vrai que l'œuvre de l'homme est finie que nous n'avons rien à faire au monde que nous parasitons le monde (…) aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête ».

Rodney Bay-Castries, Sainte-Lucie

22 Javier 2016