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La revue Social et les minoristas
Par Cira Romero Traduit par Alain de Cullant
Maintenant que l’on fête le centenaire de la sortie du premier numéro de la revue Social, on est étonné de constater les nombreux sujets que les principaux promoteurs ont mis dans ses pages.
Illustration par : Manuel Mendive

La luxueuse, aristocratique et élitiste revue Social, conçue pour exalter l'ego de l'aristocratie cubaine à travers des centaines de pages où sont consignées les plus divers actes sociaux - mariages, baptêmes, anniversaires, fêtes de fin d’année, sport, mode… -, c’est vrai, mais bien plus encore, au point qu'au moment de faire un bilan rapide, maintenant que l’on fête le centenaire de la sortie de son premier numéro, on est étonné de constater les nombreux sujets que les principaux promoteurs ont mis dans ses pages.

Conrado. W. Massaguer a été son directeur durant toute son existence, jusqu’en août 1933, le mois même de la chute du tyran Gerardo Machado, qui a eu lieu le 12 août 1933. Massaguer était aussi son principal illustrateur graphique et caricaturiste et Emilio Roig de Leuchsenring, en 1918, a eu à sa charge la « partie littéraire », appelée par la suite « Directeur littéraire », ont animé et ont donné une substance à cette publication extraordinaire. Il convient de rappeler ce qu’ils ont exprimé dans le premier numéro, en janvier 1916 :

« Voici, belle lectrice et aimable lecteur, le premier numéro de Social. Cette publication se présente comme la jeune et timide « girl » la nuit de ses « débuts » dans le grand monde, rougissante mais parée de ses plus beaux atours, prête à conquérir. À Cuba, où nous sommes pessimistes par idiosyncrasie, on reçoit les nouvelles idées avec un geste de scepticisme, surtout s’il s’agit de publications de luxe comme celle-ci. Malgré cela apparaît maintenant, plein d'entrain et prêts à réussir, cette revue cubaine qui ne va pas vous tourmenter avec des articles de politique de quartier, ni des statistiques criminelles, ni des chroniques de la guerre en Europe, par des « chroniqueurs » à vingt milles du « fighntingfront », ni avec des dissertations sur les campagnes de santé et de la mortalité infantile. Social sera une revue dédiée uniquement à décrire dans ses pages, au moyen du crayon ou de l’objectif photographique, nos grands événements sociaux, des notes d'art, des chroniques de mode et tout ce qui peut démontrer à l'étranger, qu'à Cuba, nous prenons un peu nos distances de ce que la célèbre mutilée, la sublime interprète de L’Aiglon a dit de nous il y a un certain temps. »

Expliquons-nous : La célèbre actrice française Sara Bernardth qui, en raison d'un accident, utilisait une jambe artificielle, selon ce qui nous a été dit, au cours de sa première visite à Cuba en 1887, elle s’est référée aux Cubains comme des « Indiens avec une redingote », une expression qui, apparemment, a été un malentendu, mais suffisante pour que la société havanaise de l’époque lui retire son appréciation. La pièce de théâtre citée, L'Aiglon, est de l'auteur français Edmond Rostand, basée sur la vie de Napoléon II de France.

Le promis dans ce nombre initial a été dépassé, en utilisant comme moyen fondamental un nombre impressionnant de photographies de ces soirées, mais il est nécessaire de souligner la précieuse contribution que Roig de Leuchsenring, une des plus importantes personnalités de notre intellectualité, a eu pour la revue. Un homme ayant des idées avancées, une ferme attitude anti-impérialiste, ayant d’importants contacts avec le mouvement culturel européen et latino-américain, qui a ouvert les pages de Social à la pensée intellectuelle de son temps. Compte tenu de ces caractéristiques, il n’est pas étrange que dans un même numéro de la revue apparaissent des notes sur les fêtes aristocratiques de la haute société havanaise et, conjointement, un ouvrage de l’éminent penseur et révolutionnaire communiste péruvien José Carlos Mariátegui. La bourgeoisie cubaine ne lisait pas et ne comprenait encore moins ces ouvrages, ce qu’elle cherchait était de se voir refléter dans les pages colorées de la publication agrémentées, je le répète, avec les photos des plus splendides fêtes de la société havanaise et d’autres de valeur artistique grâce à la présence dans son équipe de photographes connus tels que Joaquín Blez. L’ouverture de la revue aux matières politiques provenant de la gauche a été telle qu’elle a grandement contribué à élargir et à donner de nouveaux horizons à un groupe de jeunes intellectuels cubains ayant des idées progressistes, à qui Roig de Leuchsenring a ouvert les pages qu’il dirigeait littérairement.

Les minoristas et Social

Dans son ouvrage Diez años de labor (Social, janvier 1926), Emilio Roig de Leuchsenring écrit : « En 1923, quand j’ai assumé la direction littéraire, je me suis proposé de regrouper, en collaboration avec la revue, les nouveaux éléments intellectuels de Cuba, la plupart d'entre eux très méritoires, mais éparses et dispersées, comme se trouvaient aussi toutes les autres figures du monde littéraire et artistique. Et j'ai vu mes fins grandement réalisées. Pour le démontrer voici ce Grupo Minorista, déjà connu en Amérique et en Espagne, dont l'importance et la signification dans le développement intellectuel moderne de Cuba est reconnu et apprécié par les critiques et les historiens qui étudient et jugent notre époque. Ce que vaut et signifie aujourd'hui Social doit son apogée et sa splendeur littéraire et artistique au Grupo Minorista. Sans les minoristas, mon travail aurait été incomplet et défectueux. Aujourd'hui l’étendard de Social et de ce groupe se confond, et Social est fier d'être son organe, sa revue. Pour les minoristas, Social a pu réalisé une œuvre de sélection et de dépuration des valeurs littéraires et artistiques que j’ai entrepris depuis la direction. Pour eux, dans ses pages, Social a offert la constante actualité artistique et littéraire et a fait connaître les personnalités, les doctrines et les écoles les plus nouvelles et les plus avancées qui sont apparues en Europe et en Amérique ces dernières années. Pour Social, ceci a été une tâche facile et agréable de rompre les lances et d’offrir des campagnes pour des milliers de nobles et patriotiques entreprises intellectuelles ».

Qui étaient ces jeunes auxquels Roig de Leuchsenring faisait allusion dans son article ? Vers 1923, un noyau d'intellectuels de gauche s’est regroupé, dont l'unité s’est consolidée après la « Protesta de los Trece » (La protestation des treize), au mois de mai 1923, qui a été une réaction révolutionnaire contre les actes répréhensibles du gouvernement d’Alfredo Zayas, notamment l'achat frauduleux du couvent de Santa Clara, une condamnation publique qui a été dirigée par Rubén Martínez Villena. Ce groupe se réunissait lors des dîners du samedi dans l'hôtel Lafayette ou lors des cercles dans le café Martí. Il réalisait d'importants travaux de dépuration et de réforme, aussi bien littéraire et artistique que politique et social, qu'il a atteint des répercussions continentales et son influence et son action a eu un impact en Espagne. Ils se prononçaient contre les fausses valeurs, pour une rénovation formelle et idéologique des lettres et des arts, ainsi que sur les problèmes politiques du moment.

Le Grupo Minorista n’avait ni règlement, ni président ni quota mensuel. De même, il n’organisait pas de cycles de conférences ni ne créait des bibliothèques ou des maisons d’édition. Il ne réalisait pas des réunions, car leurs rencontres étaient informelles. Il n'avait pas un organe de diffusion spécifique, bien qu’ils ont utilisé Social, pour les raisons mentionnées et parce que Roig de Leuchsenring a été un de ses membres, comme le moyen le plus rapide pour diffuser leurs activités. Ses membres, en outre de Massaguer et de Roig, étaient, parmi d’autres, Rubén Martínez Villena, Alejo Carpentier, Regino Pedroso, José Zacarías Tallet, José Antonio Fernández de Castro, Mariano Brull, Juan Marinello, Jorge Mañach, Eduardo Abela ou Mariblanca Sabas Alomá. Tous étaient unis par les liens d’une profonde amitié, d’une communauté des pensées et des idéaux. Ils ont élevé leur voix, ainsi que des intellectuels n'appartenant pas au groupe, comme Carlos Loveira, ainsi le reflète Social, contre l'intervention étasunienne au Nicaragua et l'emprisonnement de José Carlos Mariátegui, qui les a remercié dans les pages de la publication grâce à un article intitulé Palabras, dans lequel il écrit : « Une grande partie de l'intelligentsia de notre Amérique se maintient en alerte contre l'impérialisme et ses alliés ». Ils se sont également prononcés contre l'emprisonnement, en 1927, de Martinez Villena, d’Alejo Carpentier, de Fernandez de Castro et de l'Espagnol Martí Casanovas. Ils ont fraternisé avec les intellectuels étrangers de passage à Cuba, tels que Fernando de los Ríos et Luis Araquistáin, ils ont reçu l'adhésion de Gabriela Mistral…

Tous leurs membres ont pris conscience de la responsabilité de l’intellectualité pour, avec la société et le devoir, mettre la culture et le talent au service de leur pays et de l'homme. Les minoristas, appelés ainsi par les quelques membres formant le mouvement, mais majoritaires car ils constituaient les sentiments du peuple, ont rendu public un manifeste en 1927, publié premièrement dans Carteles (mai 1922) et ensuite dans Social (juin), qui, rédigé par Martínez Villena, constituait une véritable déclaration de principe du groupe. Là, individuellement et collectivement, ils se sont exprimés pour la révision des fausses valeurs, pour l’art nouveau dans ses diverses manifestations, pour l'introduction et la vulgarisation,, à Cuba, des dernières doctrines, théories et pratiques artistiques et scientifiques, pour la réforme de l’enseignement et contre les systèmes corrompus d’opposition des chaires. Ils étaient également en faveur de l'autonomie des universités, de l'indépendance économique de Cuba, contre l’impérialisme yankee, contre les dictatures politiques individuelles dans le monde, en Amérique Latine et à Cuba, dans une claire allusion à Gerardo Machado. Ils se sont opposés à la farce du suffrage et en faveur de la participation effective du peuple au sein du gouvernement. Ils ont appuyé l'amélioration des agriculteurs, des colons et des travailleurs et ils ont plaidé pour la cordialité et l'union latino-américaine.

En 1928, après avoir la persécution de certains membres du Grupo Minorista par les forces de répression, le groupe s'est désintégré après avoir réalisé un travail, mais avec des résultats limités, pour dépurer et rénover la situation politique et sociale du pays. Pour cette raison, les pages de Social, même si elles ont continué à publier des ouvrages individuels de certains de ses membres, a cessé de refléter les activités qui ont été réalisées au cours de son bref mais fructueux travail de régénération.

Dans cet article se trouve résumé ce qu’a signifié l’apparemment anodine revue Social en de moment engagé avec la vie républicaine. Ces pages magnifiquement agrémentées ont partagé un espace avec le plus rance de l'aristocratie cubaine et avec le plus avancé de la pensée politique, sociale et culturelle du moment.

Nous célébrons le centenaire de cette publication comme elle le mérite et elle rappelle tous ceux qui, dans ses pages, ont été porteurs des idées nobles et avancées au milieu de tant de kitsch et de fanfare.