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Au réveil, le livre était toujours là
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Ici et ailleurs, les jeunes sont de plus en plus réticents à la lecture. Les raisons sont multiples.
Illustration par : Jorge Juvenal Baró

Dans l'évolution des espèces, l'être humain a été capable de faire des pas de géant vers l'avant. L'un d'eux a été la conquête de la parole, le résultat de la relation très complexe entre le développement du cerveau, la construction de l'appareil de phonation et les subtilités de la pensée. Ma chienne aboie et remue la queue pour réclamer sa nourriture, exprimer son affection et rejeter et exiger une réponse rapide aux sonneries du téléphone et de la porte. La signification de l'argent, de l'organisation de la société, de la jouissance de la poésie et d’autres composants essentiels de ce que nous appelons la culture lui sont inconnus, ni de sentir la nécessité de transformer la réalité.

L'invention de l'écriture sous toutes ses formes a été un autre saut substantiel. Cela a permis l'enregistrement et la conservation des données économiques pour les échanges mercantiles, la préservation du témoignage des événements marquants et favoriser la communication à longue distance. L'échange de messages à travers les routes de l'Europe a assis les bases pour une conception humaniste du monde. Situés dans différentes parties du continent, ces hommes ne se sentent plus seuls. Opportune, l'apparition de l'imprimerie a favorisé une plus large diffusion de la science et de la littérature.

Maintenant, l'expansion des messages a augmenté à une vitesse inconcevable il y a un demi-siècle. Certains ont annoncé la mort du livre imprimé sur papier à cause de la domination absolu du message audiovisuel. Il y a des pyromanes qui suggèrent la disparition immédiate des bibliothèques. Avec une autosuffisance de villageois vaniteux, on n’a pas remarqué la résonance universelle atteinte par l'inauguration de la bibliothèque d'Alexandrie, possédant les ressources techniques les plus modernes et un hommage à ce qui a été le grand réservoir de la sagesse de l'antiquité. Dans les pays développés, où le harcèlement des nouvelles technologies s’étend, les bibliothèques continuent à acquérir des livres, des périodiques et des documents. Ceci à lieu avec la Bibliothèque du Congrès à Washington et avec tous les centres universitaires.

Récemment, l'Université d'Austin, au Texas, a investi des millions pour l'achat des papiers du célèbre écrivain colombien Gabriel García Márquez. Selon une déclaration de César Salgado, un professeur universitaire bien connu chez nous, le riche matériel contient des documents relatifs à son oeuvre littéraire et d'autres témoignages de la vie de l'auteur, de ses amis, y compris de dirigeants politiques du continent, dont, dans diverses archives, ses liens avec le compañero Fidel. Il s’agit d’un patrimoine contenant des éléments importants de l'histoire de notre pays.

La nouvelle m’a fait me souvenir de conversations que j’ai eu il y a quelques années  avec l'essayiste uruguayen Ángel Rama. Je travaillais alors dans notre Bibliothèque Nationale, où nous nous efforcions pour récupérer les plus divers fonds documentaires. Inquiet pour l'avenir de nos pays, il parlait du pillage systématique de ces trésors de la part d'institutions étasuniennes. Se valant des ruines des familles une fois riches, ils achetaient à bon prix de très précieuses collections privées. En plus d’absorber nos biens matériels, ils s’approprient, suivant la tradition de tous les empires, des valeurs sacrées de notre histoire, de notre culture et de notre vie spirituelle.

Les modestes bibliothèques publiques sont essentielles dans toutes les municipalités du pays. En abordant les problèmes qui affectent le rendement scolaire des enfants et des jeunes, nous oublions que l'éducation peut ne pas être reproductive, basée sur de pauvres notes de classe ayant des formules qui incitent à la mémorisation. Personnellement, je n’ai pas une grande confiance dans l'étude collective, sauf quant il s’agit de remémorer les connaissances acquises à l'avance. L’apprentissage réel requiert une formation dans la capacité de concentration. Tous ne disposent pas des conditions adéquates chez eux. Quand j’étais étudiante, le bruit ambiant me poussait à trouver refuge dans la Bibliothèque Nationale, installée alors dans le Castillo de la Fuerza. J’apportais mes livres et j’en demandais d'autres en consultation. La petite salle était presque vide. J'avais trouvé mon endroit préféré : une petite table à côté d'une fenêtre ouverte vers le port. De temps en temps, j’interrompais mes lectures et je laissais errer mon regard dans un paysage animé par le mouvement des bateaux.

La substitution des jeunes par leurs parents est devenue une habitude au moment de réaliser les tâches scolaires. Selon leur capacité et les moyens à leur disposition, ils compilent les informations, ils écrivent les tâches écrites et réalisent les travaux manuels. Avec les meilleures intentions du monde, ils gênent l’apprentissage et commettent une fraude. Durant un moment, incapable de se débrouiller seul, le bébé dépend du lait maternel. Ensuite, il ingérera des aliments qui imposent la nécessité de mastiquer. Plus tard, il commencera à utiliser les couverts. De la même façon, l'éducation doit exiger un effort croissant pour localiser les sources correspondantes à la recherche de données. Pour se transformer en connaissance, l’information nécessite un entraînement pour observer, comparer, formuler des questions et élaborer des conclusions. Il est important de savoir que le 10 octobre est une commémoration nationale. Mais l'essentiel est de comprendre pourquoi.

Ici et ailleurs, les jeunes sont de plus en plus réticents à la lecture. Les raisons sont multiples. L'une d'elle, évidemment, est dérivée de la séduction exercée par l'univers audiovisuel qui induit à la passivité, la conséquence d'une tendance propre de l'être humain connue comme loi du moindre effort. La perte de la pratique de la conversation entre les membres de la famille au moment des repas élimine l'éveil de l'intéressant. Peu à peu, le discours se limite à l'essentiel, presque équivalentes aux revendications de mon animal de compagnie. La réduction lexicale limite la pensée et endort la créativité car l’organe n’est pas utilisé, il s’atrophie.

On devrait se poser une question essentielle. Avons-nous réellement appris à lire ? Il n’y a pas de doute, nous sommes en mesure d’assembler des lettres et de former des mots. Ce n’est pas suffisant pas. Il faut découvrir le sens des choses dans une langue particulièrement dotée pour exprimer les nuances de la réalité au moyen de la richesse de son temps et de modes verbaux, possesseur d'une syntaxe ouverte à de nombreuses possibilités dans l'ordre et l'interaction de son régime de subordination. Le vers et la prose peuvent ravir l'oreille. Pour qui sait le faire, lire conjugue le plaisir et l’apprentissage.

Si l’on ne combat pas cette tendance, notre espèce, muette et agraphia, succombera dévorée par les robots intelligents et sensibles qui s’approchent déjà au coin de la rue.