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Lina de Feria sur le  style et la parole
Par Maikel González González Traduit par Alain de Cullant
La 25e édition de la Foire Internationale du Livre de La Havane est dédiée à la poétesse Lina de Feria.
Illustration par : Jorge Juvenal Baró

Lina de Feria, âgée de soixante-dix ans, la poétesse à qui est dédiée la 25e édition de la Foire Internationale du Livre, écrit sur un ordinateur de bureau, jauni par l'incidence de la lumière et des années. Son appartement a un air rudimentaire, un peu obscur et bruyant à cause de la rue Línea. La pollution sonore pénètre droit par la seule fenêtre, à la droite de l'ordinateur. Je lui demande si cela ne l’ennuie pas au moment d’écrire. Elle dit non, c’est comme ça qu’elle travaille, elle a l’habitude.

Elle vit dans un édifice au nº 207 de la rue Línea, depuis 1967, le même où elle a reçu le prix David, pour le livre Casa que no existía.

Des biographies disent qu’elle est née à Santiago de Cuba, qu’elle a été rédacteur en chef de la revue culturelle El Caimán Barbudo et rédactrice de la page culturelle du journal Juventud Rebelde. Elle a été rédactrice de notes à Radio Enciclopedia. Elle a été assesseur littéraire à Güínes. Elle a travaillé pour la maison d’édition José Martí. Elle présente une vaste œuvre dans la poésie cubaine, et le 10 décembre, l’AHS lui a remis le prix Maître des Jeunesse.

Quels sont vos débuts dans la littérature ?

J’ai eu une vocation artistique dès l’enfance. J'ai eu une bonne formation, à treize ans on m’a demandé de choisir entre le ballet, le piano et le violon, mais je me suis rendue compte que ma véritable vocation était la littérature, car elle est apparue très tôt, je pense que dès l’âge de neuf ans, quand j'ai commencé à recevoir des récompenses à l'école pour la rédaction de certains travaux de classes. Ensuite ce fut mon immersion. Par la lecture, j’ai connu Gustavo Adolfo Bécquer et Juan Ramón Jiménez. Avec cette poésie supérieure, puis avec l’œuvre de Rafael Alberti, j’ai commencé à me construire une poésie propre. Tout ceci c’est passé très jeune et ma carrière a été celle voulue par mon destin.

Pourquoi choisir la poésie ?

Pourquoi la poésie, parce que quand je projetais mes idées sur la poésie je me sentais pleine, beaucoup plus que quand je jouais au piano, beaucoup plus que quand je jouais le violon. Quand j'ai été convaincue de cela, j'ai décidé de me former. J'ai étudié la philologie. J'ai étudié les arts. C’est ainsi que je me suis établie, avec la lecture. J'ai appris à lire très jeune. J'ai compris que la littérature était un monde merveilleux, où l’on ne se repose jamais, où l’on se prépare en permanence.

Quels souvenirs conservez-vous de votre période d’étudiante ?

C’était la meilleure. C'est pour cette raison que je suis si liée à la jeunesse maintenant, car je sens une nostalgie pour la personne que j'étais quand j’étudiais les lettres. Quand j’étudiais, j’étais une personne vitale, une personne complète. L'école était le meilleur que nous avions lors de ces années. Par exemple, il y avait Mirta Aguirre, Graziella Pogolotti, Retamar. C'était une école immortelle. J’y ai tout donné et je suis arrivée à être la responsable de la culture de l'école, de la Faculté des Lettres. Ce sont certainement les plus précieuses années de ma vie, dans lesquelles la pureté se liait à une innocence naturelle, de laquelle on se réveille ensuite.

Comment valorisez-vous la littérature cubaine des jeunes auteurs, la poésie faite par les jeunes aujourd'hui, quand des nouvelles formes, des nouveaux discours s’imposent ?

Il est évident que la jeunesse veut dire la transgression. Mais je regarde les choses sous l'angle de l'espoir. De même, la jeunesse, les jeunes gens, sont plains de possibilités, de hope comme on dit, d’illusion, et c'est l'angle qui m’intéresse fondamentalement dans la jeunesse d'aujourd'hui. Ils sont capables d'avoir une flexibilité suffisante dans l'état d’âme pour créer une nouvelle plate-forme conformément aux changements nécessaires. Je pense que les jeunes sont près de moi. Je pense à un Lázaro Castillo, à une Elaine Vilar. Ils sont très talentueux. Une jeunesse qui a donné la fraîcheur de leurs esprits à la Révolution et c’est ceci qu’il faut chercher en réalité : des nouvelles façons, mains des nouvelles façons avec une qualité déterminée. Tout ce qui est transgressif n’est pas nécessairement jeune.

Comment décririez-vous la période quand vous étiez à la tête de la rédaction du Caimán Barbudo ? 

J'ai vécu le Caimán Barbudo dans les années 1960. Jusqu'aux années soixante-dix. C’était une étape difficile. C’étaient les travaux productifs. Même si elle est appelée la décennie enchantée, la décennie merveilleuse. C’étaient des années de stimulation afin de contribuer à la formation économique du pays. Cependant, faire de la culture était difficile, car il y avait certaines règles, certains dogmes. On donnait une attitude négative très facilement. La lutte était alors pour semer une bonne culture, en dehors de tout, pour faire connaître aux jeunes, depuis le Caimán Barbudo, qui était, par exemple, Garcia Marquez, Roque Dalton, ou d’autres grandes figures de l'époque de l’appelé Boom de la littérature latino-américaine. Nous devions faire des revues des revues très difficiles. Certaines ont même été refusées pour être considérées trop transgressives. Certaines apportaient des formes d'érotisme qui étaient très fortes, quand il y avait une censure autour de l'érotisme. Mais nous pouvons dire que ceci a servi d’antécédent pour la grande culture actuelle.

Vous avez reçu le prix Maître des Jeunesses, que représente-il pour vous ?

Ma mère était institutrice. C'est elle qui m'a appris à voir comment des hautes valeurs mises en pratique par le professeur sont stimulées. C’est gratifiant d'influencer pour le bien. Le prix me rend très heureuse car il reconnaît que j’ai participé à la formation des jeunes, ce qui est mon travail, en quelque sorte.

Qu’elle a été la plus grande réussite de Lina de Feria ?

C’est difficile à dire. Plus que la réalisation, sans aucun doute, elle est dans l’œuvre. J’ai déjà écrit vingt-six livres et six de plus vont sortir pour la prochaine Foire International du Livre 2016. Comme je l'ai dit, le résultat est dans l’œuvre. Tout simplement parce que je n'ai jamais pensé que je créerai encore au bout de sept décennies de la vie. Un de mes nouveaux  livres sera présenté dans la Foire, dédié à Luis de Góngora, intitulé Las nuevas soledades. Cet ouvrage récent  imprime toujours le travail ayant à voir avec mon style et mes caractéristiques. C'est mon style et ma parole. Je pense qu’il faut souligner ce fait : avoir obtenu un style propre. Et une œuvre propre.