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Extrait  du livre « Les veines ouvertes de l'Amérique latine »
Par Eduardo Galeano Traduit par Claude Couffon
L’Amérique latine est le continent des veines ouvertes. Depuis la découverte jusqu’à nos jours, tout s’y est toujours transformé en capital européen ou, plus tard, nord-américain, et comme tel s’est accumulé et s’accumule dans ces lointains centres du pouvoir.
Illustration par : Jorge Juvenal Baró

« L’Amérique latine n’est plus le royaume des merveilles, où l’imagination pâlissait devant les trophées de la conquête, les mines d’or et les montagnes d’argent. Mais elle a gardé sa condition de servante. Elle demeure au service des besoins étrangers, étant source et réserve de pétrole et de fer, de cuivre et de viande, de fruits et de café, de matières premières et de denrées alimentaires pour ces pays riches qui gagnent en les consommant beaucoup plus que ne gagne l’Amérique latine en les produisant. (...)

« L’Amérique latine est le continent des veines ouvertes. Depuis la découverte jusqu’à nos jours, tout s’y est toujours transformé en capital européen ou, plus tard, nord-américain, et comme tel s’est accumulé et s’accumule dans ces lointains centres du pouvoir. Tout: la terre, ses fruits et ses profondeurs riches en minerais, les hommes et leur capacité de travail et de consommation, toutes les ressources naturelles et humaines. Les modes de production et les structures sociales de chaque pays ont été successivement déterminés de l’extérieur en vue de leur incorporation à l’engrenage universel du capitalisme. (...)

« Les fantômes de toutes les révolutions étranglées ou trahies au long de l’histoire tourmentée de l’Amérique latine réapparaissent dans les nouvelles expériences, de même que les temps présents avaient été pressentis et engendrés par les contradictions du passé. L’Histoire est un grand prophète au regard tourné vers l’arrière: à partir de ce qui a été et en opposition à ce qui a été, il annonce ce qui arrivera. C’est pourquoi dans ce livre, qui veut présenter une histoire du pillage du continent et en même temps montrer comment fonctionnent les mécanismes actuels de la dépossession, les conquistadores sur leurs caravelles voisinent avec les technocrates en jets, Hernán Cortés avec les marines nord-américains, les corregidores (fonctionnaires) du royaume avec les missions du Fonds monétaire international, les dividendes des trafiquants d’esclaves avec les gains de la General Motors. (...)

« En cours de route, nous avons perdu jusqu’au droit de nous appeler Américains, bien que les Cubains et les Haïtiens soient apparus dans l’histoire comme des peuples nouveaux un siècle avant que les émigrants du Mayflower aient atteint les côtes de Plymouth. Aujourd’hui, pour le monde entier, l’Amérique, cela signifie les Etats-Unis. Nous habitons, nous, tout au plus, une sous-Amérique, une Amérique de seconde classe, à l’identité nébuleuse. (...)

« Le latifondo (grand propriétaire terrien) actuel descend en ligne directe de la plantation coloniale, subordonnée aux demandes extérieures et financée, dans la plupart des cas, de l’extérieur. C’est là un des goulets d’étranglement du progrès économique de l’Amérique latine et l’un des facteurs essentiels de la marginalité et de la pauvreté des masses latino-américaines. Le latifundio, suffisamment mécanisé pour multiplier les excédents de main d’œuvre, dispose d’abondantes réserves de bras à bon marché. Il ne dépend plus de l’importation d’esclaves africains, ni de l’economienda (taxe du royaume d’Espagne pour l’exploitation des terres). Le latifundio se contente de payer des salaires dérisoires, de rétribuer les services en espèces ou de faire travailler gratuitement contre l’usufruit d’une petite parcelle de terre; il se nourrit de la prolifération des mini-fondi, nés de sa propre expansion et de l'incessante migration intérieure de légion de travailleurs qui se déplacent, poussés par la faim, au rythme des récoltes successives. (...)

« Chaque fois que l’impérialisme se met à exalter ses propres vertus, il convient de consulter son porte-monnaie. Et l’on constatera facilement ceci: cet impérialisme nouveau style n’enrichit pas ses colonies, mais ses pôles de développement; il ne soulage pas, mais au contraire aggrave les tensions sociales internes; il propage la pauvreté et concentre encore plus la richesse; il offre des salaires vingt fois moins élevés qu’à Detroit et perçoit des prix trois fois supérieurs à ceux de New York; (...) il s’approprie le progrès, l’oriente et en trace les frontières; il dispose du crédit national et guide à son gré le commerce extérieur (...); il n’apporte pas de capitaux au développement, il les soustrait.»

 

Les veines ouvertes de l’Amérique latine. Eduardo Galeano. Plon/Terre Humaine, Paris, 1993 (1971).