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Les reconfigurations, les limites et l’irrenonciable
Par Yailin Orta Rivera Traduit par Alain de Cullant
« Le problème de la culture à Cuba est au niveau institutionnel et nous devons prendre vers le chemin des solutions, en oubliant les formulations abstraites, il faut aller vers les manifestations concrètes et sur les scènes concrètes » affirme Graziella Pogolotti
Illustration par : Mariano Rodríguez

Graziella Pogolotti a dédié une attention particulière aux livraisons qui ne lui ont pas laissé de temps pour le superflu. Un parcours de sa biographie permet de connaître ses racines familiales et, bien qu'elle soit née à Paris, être cubaine, pour elle, est une essence et une vertu.

Nous avons que cette prestigieuse intellectuelle est diplômée comme docteur en Philosophie et Lettres de l’Université de La Havane, qu’elle a étudié la littérature française contemporaine et qu’elle a été inscrite dans l’École professionnel de journalisme Manuel Márquez Sterling. Beaucoup connaissent aussi son travail dans l'art délicat de faire mûrir les consciences, ou comme vice-présidente de l'Union des Écrivains et des Artistes de Cuba (UNEAC) et comme actuelle présidente de la Fondation Alejo Carpentier.

Ce que l’on ne pourrait pas savoir, en s’approchant plus de la vie et de l’œuvre de la Prix National de Sciences Sociales 1995 et Prix National de Littérature 2005, est son opprobre absolue à la prospérité inhumaine, ou sa position sévère quant à l’offensive intellectuelle contre les formes de reproduction commerciale, ou le mur de soutènement en lequel s’est converti son savoir contre le moindre risque de perdre la souveraineté, comme peuple spécifique, comme État/nation.

Lors de notre rencontre j’ai pu constater sa grande force quand elle défend ses dévotions envers la patrie et la culture. Assise dans son bureau, devant un paquet de cigarettes, la Dr Pogolotti, avec un ton énergique, confirme le caractère stratégique des expressions artistiques et l'importance de leurs dimensions démocratiques.

Dans les biens culturels, qui ont une place privilégiée dans la reproduction quotidienne de la vie et de tous les divers domaines de l'activité humaine, à travers les univers symboliques où chaque communauté s’identifie, interagit et conçoit le monde, ce centre ce dialogue, au moments où de nouvelles conjonctures pourraient soulever des exigences renouvelées quant à l'analyse du développement qui, dans le cas de Cuba, a toujours hiérarchisé la spiritualité.

La relation entre la culture (en tant qu'institution) et la rentabilité pourrait être organique ?

La culture, en terme général, n'est pas rentable. Il y a des signes notable de sa polarisation dans le monde : les grandes salles de cinéma ont disparues, le modèle que l’on voit le plus est celui du Multicine Infanta. Une entrée pour un ballet est très coûteuse, par exemple. À tout ceci se somment les baisses dans les budgets dédiés à la culture, comme c'est le cas en ce moment en Espagne.

Permettez-moi une attitude naïve, n’y a-t-il aucune probabilité de convergence entre la culture et la rentabilité à Cuba, quand le pays précise que les réalités que nous vivons doivent avoir des résultats supérieurs ?

Il faut séparer les différents ingrédients qui composent le patrimoine culturel. En ce moment, avec la double circulation monétaire, on récupère la monnaie nationale, mais pas le composant en devise qui est investi. Les scénographies, prenons ce cas, ont un fort composant en devise. Alors, comment pourrait-on soutenir le théâtre ?

Dans nos biens culturels il y a une grande zone qui ne peut pas être rentable, je me réfère au patrimoine national (bibliothèques, musées, archives...), qui est l'âme de notre pays. Aucun d'entre eux ne peut être soutenable pour la vocation de service qu'ils ont dans notre société et ils exigent des questions minimes – qui sont très coûteuses - pour assurer leur survie, tels que les garanties de contrôle de température, qui sont essentiels pour la conservation des documents importants de la mémoire du pays.

Le patrimoine national est une responsabilité de l'État, car c'est le refuge de l'histoire de notre peuple. Notre projet de justice sociale implique la reconnaissance de la culture comme un droit, comme le sont l'Éducation et la Santé.

Ne pensez-vous pas qu'il a raison quand on défend la possibilité d'éliminer certains poids qui freinent la viabilité et le développement des projets culturels ?

Il est primordial de séparer la notion de celui de l’administration. Dans le domaine des institutions culturelles, il y a un excès des modèles bureaucratiques, une surcharge qui est un problème général du pays et dont souffre également la culture en tant qu'institution, ce qui devrait conduire à une rationalité.

Il faut réviser progressivement les mécanismes institués par la Loi qui pourrait réduire la bureaucratie, mais c'est une étude qui doit être fait dans chaque domaine particulier. La situation économique a aussi un reflet sur le comportement professionnel.

Lors des assemblées et des congrès de l'UNEAC, des problèmes, plus qu'être associés à une conception théorique du marché, ont transcendé, là se cache souvent l'inefficacité des promoteurs, et c'est un problème d'une autre nature. Un grand nombre des appelés promoteurs se sont bureaucratisé.

Il est vrai que la bureaucratie favorise le désintérêt dans les processus, mais n’êtes-vous pas d’accord avec celle qui est créée et régénérée à travers des mécanismes ou des logiques structurelles qui les favorisent ou les stimulent ?

Ce sont le résultat d'une politique administrative et il faudrait réviser ceci, mais cela n'a rien à voir avec la conception théorique de la rentabilité de la culture.

Un promoteur lié et qui se sent partie d'un collectif artistique peut être plus efficace et pas celui ayant un statut comme employé de l'administration centrale.

La culture comme une institution, quel genre de responsabilités a-t-elle ?

Une chose est que certaines institutions culturelles sont devenues inefficaces et bureaucratiques, il se peut que certaines aient perdu leur raison d’être, mais c’en est un autre de nier le principe de l’institutionnalisation culturel. C'est quelque chose qui exige une analyse minutieuse. Je suis d'accord avec le fait qu'il y ait des éléments parasitaires et il faut changer cela.

Nous parlons de biens culturels spécifiques, pour être cohérente avec votre maxime de parler des problèmes spécifiques et non en termes abstraits. Je propose de nous centrer en premier sur la littérature et ses dichotomies avec le principe de rentabilité.

Dans le monde, dans les cours des 50 dernières années, il y eu successivement une trans-nationalisation des maisons d’éditions, mais ce pouvoir économique a écarté du jeu les maisons qui ont dominé le marché du livre en langue espagnole à cette époque (Argentine et Mexique).

Donc, les intérêts nationaux sont relégués à ceux mercantiles de ces consortiums et, certaines minorités satisfassent les besoins et les désirs, comme celles d’avoir des consommations différenciées à partir du pouvoir de l'argent…

Les critères quant à la politique de sélection et de qualité passent alors dans une main invisible. Les pays ne sont pas les propriétaires de ce processus. Avant, nous pouvions être au courrant de ce qui était produit dans la région.

Dans le cas de notre marché potentiel intérieur, je pense maintenant aux jeunes, dans la réalité de mes étudiants universitaires, nos acheteurs potentiels méditent très bien en quoi investir leur argent. Combien de livres peuvent acheter les parents n’ayant pas une haute disponibilité économique, et combien pourraient-ils en acheter si nous les mettons au prix de revient.

La maison d’édition de l’UNEAC, dont je me suis occupée, récupère ses investissements en monnaie nationale, mais pas en devise.

Si nous parions sur l’œuvre d'un jeune poète n’ayant pas une renommée ou sur la publication d'une anthologie de poésie cubaine du XIXe siècle - qui nous manque beaucoup -, si nous faisons une étude des coûts ou du marché commercial, nous voyons que la rentabilité est impossible. Quand je parle des coûts, je parle de la polygraphie, du paiement de l'électricité, de la rémunération du travail, du transport, du paiement du droit d'auteur… actuellement, tout ceci a un grand composant en devise et c'est pourquoi on reçoit une subvention de l'État.

On nie donc la possibilité de faire d'autres propositions éditoriales qui compensent, en une certaine mesure, les investissements nécessaires pour d'autres textes essentiels.

On peut faire des livres qui entraînent des bénéfices monétaires, mais ils n’équilibreront jamais les coûts. Certaines expériences sont faites : la maison d’édition José Martí élabore une stratégie de livres utilitaires, qui aurait des bénéfices qui pourraient être renversés dans la gestion éditoriale, mais, je le répète, cela ne signifie pas que l’on équilibre les coûts d’autres livres.

Dans ce cas nous pourrions mentionner des propositions telles que des manuels pour les personnes travaillant à leur compte, leur recommandant de prendre en compte la faisabilité et l’étude de marché, ou comment remplir certains formulaires dont ils ont besoin, on aurait potentiellement 400 000 lecteurs et on pourrait même les vendre en devises car ils ont un but utilitaire.

Le marché de frontière, comme celui des aéroports, peut aussi générer des revenus, mais limités car il s'adresse à un public déterminé et nous ne devons pas perdre la perspective que notre projet culturel est démocratique et qu’il doit être à la portée d’amples secteurs de la population.

Quelle perspective a ce phénomène dans d'autres manifestations ou biens culturels ?

La musique est l'une des industries culturelles les plus complexes. Les revenus ne proviennent pas de la musique en direct, mais de leurs formes de reproduction. La musique en direct est plus liée avec le marketing et notre capacité industrielle est limitée.

La musique en direct possède certaines zones pouvant laisser des gains, mais pas toujours et quand elles se manifestent dans de très grandes salles. Ce concert peut être rentable sur le plan de la récupération de l'investissement en monnaie nationale, car en termes de coût on ne récupère pas tout.

Prenons par exemple ce que signifie un orchestre symphonique qui, dans sa composition, a toute la famille des instruments, ce qui représente - en première instance - un coût plus élevé en termes de salaire. En outre, dans ce genre, il y a un niveau élevé de concurrence sur la scène internationale, et l'exception ne peut pas faire la règle. Il faut également prendre en compte le fait que ces musiciens ont des voix privilégiées, avec une éducation privilégiée, mais leur vie artistique est limitée.

Quelle possibilité aurait la rentabilité dans le cas des arts scéniques ?

En terme général ce ne peut pas être non plus dans un processus de démocratisation de la culture garant de la qualité. Le ballet est extrêmement coûteux partout dans le monde, ses entrées sont pratiquement inaccessibles.

À Cuba, quand on réalise le Festival International de Ballet, les visiteurs sont très étonnés qu'il y ait tant de public dans nos théâtres lors des représentations simultanées et de la qualité du public, qui sait les valoriser.

Mais ce public a été formé avec la Révolution. Au début, Alicia, avec la Compagnie, a fait des tournées ayant un sens didactique et elle a même utilisé comme scène  un camion. Cette première expérience ouvrait déjà le chemin pour avoir aujourd'hui un public qui n'a aucun équivalent dans sa composition de classe.

Dans le cas du théâtre, j'ai senti en moi les difficultés à vaincre pour que survivent un grand nombre de ces artistes dans le propre contexte latino-américain, et, à Cuba, cependant, leurs homologues ont toujours eu la reconnaissance et le soutien de l'Etat.

Il y a des œuvres et des processus théâtraux ayant de longues sessions de répétition, c’est un processus complexe. Les salles de théâtre sont petites et les spectacles ne peuvent être présentés pour un grand public non plus.

Pouvez-vous étendre cet exercice de pensée au cinéma.

Il est voué à une analyse sous réserve de l'incorporation des nouvelles technologies, qui est un problème constant dans l'industrie culturelle cubaine en général.

Le cinéma, maintenant, traverse une crise avec ses spectateurs. On préfère le voir à la maison. En outre, le cinéma souffre du piratage, et ce piratage ne paie pas.

Je me demande aussi dans quelle mesure, tout au long de l'année, il y a un travail de diffusion cinématographique et s’il y a une information adéquate pour le spectateur, permettant de changer cette tendance d'une certaine façon.

Le Festival International du Nouveau Cinéma Latino-américain rempli les salles. Il y a certains programmes qui ont aidé à construire ce public, car les publics se construisent.

Le Festival du Nouveau Cinéma Latino-américain a maintenu une très haute expectative et c’étaient des spectateurs très qualifiés qui le consommaient, mais aujourd'hui il est notablement en baisse et ceci est également lié à une promotion insuffisante.

À mon avis nous devons changer la politique de programmation cinématographique à la télévision. Les films des samedis étaient la cinquième catégorie, avec une forte charge de divertissement, et je pense que ceci aussi accommode un spectateur. Et à travers tous ces moyens modernes (de reproduction), il y a un récepteur qui s'accommode sans discernement à consommer ce produit.

De même, quand le Festival arrive, on ne connaît pas les principaux cinéastes de la région ni les acteurs les plus importants, tout ceci par le manque d'information.

Dans le cas des films cubains, le comportement n'est pas le même - même si je ressent une inquiétude quant au fait qu'une grande partie du public hiérarchise la jouissance de ces films dans cette événement et ne tire pas parti des autres -. La caractéristique qui se manifeste dans le cas précis de nos réalisations audiovisuelles est que le public va se reconnaître immédiatement en eux, et c’est un élément qui le relie avec l’œuvre.

Cependant, la production nationale se voit très déprimée par le propre contexte économique dans lequel nous vivons. Ne pensez-vous pas que l’on pourrait projeter des nouvelles stratégies – au-delà des coproductions – qui génèrent des profits pour équilibrer les coûts élevés du cinéma ?

Il est peut-être nécessaire de faire un nouveau type d'organisation du travail, mais la grande question de ce petit pays est comment gérer les nouvelles coordonnées à partir de la diffusion des moyens électroniques. Et pour préserver un cinéma national, il faut préserver son industrie.

Un critère de rentabilité ne peut pas rendre impossible l'existence de notre propre industrie cinématographique. Le processus créatif des cinéastes et de ceux liés aux arts scéniques dépend de l'existence d'une base institutionnelle.

On ne peut pas ignorer qu’Hollywood a construit un public et a imposé un rythme narratif. Nous devons créer certaines modalités de protection de nos industries culturelles nationales.

À Cuba, pensez-vous que l’on met à profit dans tout son potentiel ce droit authentique et défendu d’avoir des processus culturels souverain et la démocratisation de leur accès, d'une manière telle que la rigueur dans la sélection de la meilleure œuvre ne trahit pas ce privilège ?

Il faut repenser beaucoup de choses. Dans le cas de la littérature, il y a des choses qui sont publiées et même primées, et cela ne répond pas à mes attentes. On voit des maisons d’édition où il y a un manque de rigueur. Elles ont des lecteurs auxquels elles soumettent les originaux et j'ai vu des commentaires insuffisants. On parle de la première étape par laquelle passe un manuscrit, la seconde est l’éditeur qui souvent se limite à faire la fonction du correcteur. Un professionnel de l’édition fait un travail avec l'auteur : il peut suggérer que certains passages soient réécrits ou suggérer des modifications dans la structure. Il faut maintenir et renforcer le niveau d'exigence.

Il faudrait aussi repenser les plans éditoriaux et établir un équilibre, où sont inclus les classiques et prévoir des réimpressions suivant le bon accueil qu’ils ont eu de la part des critiques et du public - le propre prix de la Critique créé cette hiérarchie -.

Je crois aussi qu'il faut analyser de nouveau le fonctionnement des institutions culturelles selon leur contexte. Je partage l'avis qu'il n'est pas nécessaire d'avoir un modèle unique des dix institutions fondamentales de la culture dans toutes les provinces du pays, car les contextes culturels sont différents. À Holguín, par exemple, il y a un théâtre lyrique ayant un profond enracinement et une très forte tradition, alors que dans d'autres endroits ce n’est pas le cas.

Les institutions doivent être conçues selon les caractéristiques du milieu social, bien que je tienne à souligner qu'il y en a d'autres qui sont essentiels, comme les bibliothèques. Mais je pense que des priorités doivent être établies selon le contexte.

Il faut également, et surtout, introduire des changements dans l'appareil administratif et dans les filtres de qualité, ainsi que d’obtenir une meilleure articulation entre les institutions culturelles, celles de l'éducation et celles des médias. Dans les programmes de l'école, nous devons renforcer la politique de formation du public.

Les institutions culturelles, en particulier, pourraient être aussi plus économes et plus exigeantes dans l'aspect administratif.

Le problème de la culture est au niveau institutionnel et nous devons aller vers des solutions, comme dit Raul, sans hâte, sans urgence… Il faut oublier les formulations abstraites et aller vers les manifestations concrètes et sur les scènes concrètes. Et il faut analyser les problèmes avec la participation des artistes.

On peut déjà travailler sur le démantèlement de la pensée bureaucratique, mais sans critères économiques. Faire des expériences, les valider…

Si notre projet est celui de la justice et de l'émancipation humaine, il y a des conquêtes qui ne peuvent pas être jetées par-dessus. J’ai suffisamment d'âge et d'expérience dans ce monde (elle se réfère à celui de la culture) où je suis née (elle est la fille de l’illustre peintre Marcelo Pogolotti), pour savoir, qu’avant, les artistes ne touchaient rien et que les créanciers dominaient cette scène.

On doit repenser les choses, mais sans pour autant sacrifier les éléments essentiels que nous avons obtenus, comme celui que les artistes puissent se réaliser professionnellement et que le public puisse profiter démocratiquement de l’art.

La culture est la réserve de la spiritualité et de l'identité nationale.

Docteur, le pays accumule aujourd'hui les conséquences de la crise économique des années 1990, ses insuffisances et le poids énorme du blocus. Avec autant d'orientations stratégiques et de réalités urgentes que l'Etat et le Gouvernement doivent s’occuper, comment pourrait-on alléger ce fardeau dans ce secteur afin de continuer à défendre cette œuvre révolutionnaire dont le centre est la dignité de l'être humain ?

Le renforcement de la Communauté des États Latino-américains et Caribéens (CELAC) pourrait nous aider considérablement. La CELAC favoriserait que l'économie de nos pays ne soit pas aussi vulnérable. Et dans le cas de la culture (en tant qu'institution), il pourrait y avoir une circulation de notre patrimoine culturel au niveau continental. Ce serait un facteur décisif, car l’Amérique Latine est notre univers naturel, c'est notre premier espace. Mais pour obtenir tout ceci il faut une grande échelle et une petite.

Quelle est la grande et quelle est la petite ?

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