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ADIEU.  SOIS JUSTE  Les « Testaments » de José Martí (1895)
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
On offre aux lecteurs la troisième lettre publiée dans une brève « édition critique » intitulée Testamentos de José Martí grâce à la collaboration de Jacques-François Bonaldi, qui nous a apporté ses traductions annotées aujourd’hui.
Illustration par : Pedro de Oraá

AVANT-PROPOS

 

Le Centre d’études sur Martí (C.E.M.) de La Havane a publié en 1996, puis en 2004 et en 2011 (en versions révisées et amplifiées de nouvelles notes) une brève « édition critique » intitulée Testamentos de José Martí et contenant six lettres de 1895 distribuées comme suit : à sa mère et à son fils (« Testaments familiaux ») ; au Dominicain Federico Henríquez Carvajal (« Testament antilla-niste ») ; à Gonzalo de Quesada Aróstegui (« Testament littéraire ») ; à María Mantilla y Miyares (« Testament pédagogique ») et à Manuel Mercado (« Testament politique »).

En voici donc la traduction annotée. Quelques courts commentaires sur le contexte. Martí se trouve alors sur l’île Hispaniola, se démenant comme un beau diable (après l’échec par trahison, début janvier 1895, du plan de débarquement grandiose qu’il avait organisé dans le plus grand secret pendant des mois) pour tenter de gagner par un moyen ou un autre Cuba où la seconde guerre d’Indépendance qu’il a préparée depuis 1892 (fondation du Parti révolutionnaire cubain) a éclaté le 24 février après qu’il en a donné l’ordre. On conçoit l’extrême tension dans laquelle il vit ces moments-là. C’est profitant d’un temps d’attente à Montecristi (République dominicaine) qu’il rédige les quatre premières lettres ; il écrit la cinquième à María Mantilla à Cap-Haïtien (Haïti) où, accompagné de Máximo Gómez et quatre autres compagnons, il reste caché pendant trois jours chez son ami Ulpiano Dellundé ; la dernière est datée de Cuba, la veille de sa mort à Dos Ríos.

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À FEDERICO HENRÍQUEZ CARVAJAL

 

Montecristi, le [lundi] 25 mars 1895

Ami et frère[1],

De telles responsabilités retombent d’ordinaire sur les hommes qui ne refusent pas leurs maigres forces au monde et vivent pour en accroître le libre-arbitre et la dignité que l’expression reste comme interdite et infantile et qu’on peut à peine mettre en une phrase sèche ce qu’on dirait au tendre ami en une étreinte. C’est mon cas maintenant en répondant, au seuil d’un grand devoir, à votre généreuse lettre[2]. Par elle, vous m’avez fait le bien suprême et donné la seule force dont ont besoin les grandes choses : savoir qu’un homme cordial et honnête y découvre la passion. Rares, comme les monts, sont les hommes qui savent regarder de là et sentent avec des entrailles de nation ou d’humanité. Et il reste, après avoir échangé une poignée de main avec l’un d’eux, la limpidité intérieure qui doit rester après qu’on a gagné, pour une cause juste, une bonne bataille. C’est à dessein que je ne vous parle pas de la préoccupation réelle de mon esprit, parce que vous me la devinez entière : j’écris, ému, dans le silence d’un foyer qui, pour le bien de ma patrie, va rester, peut-être aujourd’hui même, abandonné[3]. Le moins que je puisse faire, en gratitude de cette vertu, puisque j’enlace des devoirs plutôt que je ne les viole, est de faire face à la mort si elle nous attend sur terre ou sur mer, en compagnie de celui qui, par l’œuvre de mes mains et le respect de la sienne propre et la passion de l’âme commune de nos terres, sort de son foyer amoureux et heureux fouler, avec une poignée de vaillants, la patrie bourrée d’ennemis. J’allais mourant de honte – en plus de ma conviction que ma présence aujourd’hui à Cuba est au moins aussi utile qu’à l’extérieur[4] – quand je croyais que, face à un tel risque, on pourrait finir par me convaincre que mon obligation était de le laisser aller seul et qu’un peuple se laisse servir, sans un certain dédain et un certain détachement, par celui qui a prêché la nécessité de mourir et n’a pas commencé par mettre sa vie en jeu. Là où sera mon plus grand devoir, dedans ou dehors, là je serai. Peut-être me sera-t-il possible ou obligatoire, à ce qu’il paraît à ce jour, de faire les deux choses[5]. Peut-être pourrai-je contribuer à la nécessité primaire de donner à notre guerre renaissante une forme telle qu’elle porte en germe visible, sans minuties inutiles, tous les principes indispensables au crédit de la révolution et à la sécurité de la République[6]. La difficulté de nos guerres d’indépendance et la raison de la lenteur et de l’imperfection de leur efficacité ont résidé, plutôt que dans le manque d’estimation mutuelle de leurs fondateurs et dans l’émulation inhérente à la nature humaine, dans l’absence de forme qui contînt à la fois l’esprit de rédemption et la dignité qui, avec une somme active d’élans de moindre pureté, déclenchent et maintiennent les guerres, et les pratiques et les personnes de la guerre.

L’autre difficulté, dont nos peuples maîtres et littéraires ne sont pas encore sortis, est de combiner, après l’émancipation, de telles manières de gouvernement que, sans mécontenter l’intelligence primée du pays, elles contiennent les éléments les plus nombreux et les plus incultes qu’un gouvernement artificiel, même s’il était beau et généreux, conduirait à l’anarchie ou à la tyrannie, et qu’elles permettent leur développement naturel et ascendant[7]. J’ai évoqué la guerre : ma responsabilité commence avec elle au lieu de s’y achever. Pour moi, la patrie ne sera jamais un triomphe, mais une agonie et un devoir. Le sang brûle déjà. Maintenant, il faut donner du respect et un sentiment humain et aimable au sacrifice ; il faut rendre la guerre viable et inexpugnable ; si elle m’ordonne, en conformité avec mon désir unique, de rester, je reste ; si elle m’ordonne, me clouant l’âme, de m’en aller loin de ceux qui meurent comme je saurais mourir, alors j’aurais aussi ce courage. Qui pense à soi n’aime pas la patrie ; et le mal des peuples, aurait-on beau le dissimuler parfois subtilement, gît dans les écueils ou les hâtes que l’intérêt de leurs représentants oppose au cours naturel des événements. De moi, attendez le renoncement absolu et continuel. Je soulèverai le monde. Mais mon seul désir serait de me coller, là, au dernier tronc, au dernier combattant : mourir en silence[8]. Pour moi, il est temps. Mais je peux encore servir à ce cœur unique de notre Amérique. Les Antilles libres sauveront l’indépendance de notre Amérique et l’honneur déjà douteux et blessé de l’Amérique anglaise, et accélèreront et fixeront peut-être l’équilibre du monde[9]. Voyez un peu ce que nous faisons. Vous, avec vos cheveux blancs juvéniles ; moi, en me traînant, le cœur brisé.

De Saint-Domingue, à quoi bon vous parler ? Est-ce quelque chose de différent de Cuba ? N’êtes-vous pas Cubain, et y a-t-il quelqu’un qui le soit mieux que vous ? Et Gómez, n’est-il pas Cubain ? Et moi, que suis-je, et qui me fixe un sol ? Ne fut-elle pas mienne, et ma fierté, l’âme qui m’enveloppa et palpita autour de moi, à votre voix, à la soirée inoubliable et virile de la Société des amis[10] ? L’un est l’autre, et ne va pas sans l’autre. J’obéis – et je dirais même que je l’exécute comme dispense supérieure et comme loi américaine – à la nécessité heureuse de partir, à l’abri de Saint-Domingue, à la guerre de liberté de Cuba. Faisons par-dessus la mer, à force de sang et d’affection, ce que la cordillère de feu andine fait au fond de la mer.

Je m’arrache à vous et vous laisse, en même temps que mon accolade fervente, la prière de savoir gré en mon nom, qui ne vaut que parce qu’il est aujourd’hui celui de ma patrie, pour aujourd’hui et pour demain, de tout ce que Cuba recevra de justice et de charité. Quiconque l’aime, je lui dis en un grand cri : frère. Et je n’ai pas d’autres frères que ceux qui l’aiment[11].

Adieu, et à mes amis nobles et indulgents. Je vous dois de jouir d’altitude et de pureté dans l’âpreté et la laideur de cet univers humain. Faites bien entendre votre voix, car, si je tombe, ce sera aussi pour l’indépendance de votre patrie.

Votre

José Martí

 



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Notes :

 

1.  Federico Henríquez Carvajal (1848-1952). Homme de lettre, poète, orateur, journaliste, éducateur, avocat, il influa durant son existence plus que centenaire sur plusieurs générations de Dominicains et se distingua comme une figure civile de grand prestige par la force de sa plume et de sa parole. Sa vocation pour la mission éducative lui fit gagner le titre de maître parmi ses partisans et ses disciples. Il fut professeur aux facultés de philosophie et de droit de l’Université de Saint-Domingue, fut président de la Cour suprême de justice et secrétaire de l’Intérieur. Parmi ses ouvrages littéraires, politiques, historiques et juridiques, citons La Hija del Hebreo (1883), El Monólogo de Enriquillo (1924), Todo por Cuba (1925), Nacionalismo (1925) et Romances históricos (1947). Il fait partie d’une famille au prestige intellectuel reconnu en Amérique latine et dans le monde : son frère Francisco fut président de la République  et la femme de celui-ci, Salomé Ureña donna naissance à trois figures saillantes de la culture latino-américaine : Pedro, Max et Camila. Federico Hernández Carvajal prit part activement aux campagnes en faveur de l’indépendance de Cuba. Il connut personnellement Martí quand celui se rendit pour la première fois à Saint-Domingue en septembre 1892 pour informer le général Máximo Gómez qu’il avait été élu chef de l’Armée de libération et remplir d’autres missions en rapport avec sa fonction de délégué du Parti révolutionnaire cubain. (D’après la note du CEM.)

2.  Cette lettre n’a pas été retrouvée. Dans son Martí en Santo Domingo, l’historien dominicain Emilio Rodríguez Demorizi affirme qu’elle s’est égarée et parle des démarches qu’il a faites pour la dénicher. Federico Henríquez Carvajal en personne écrit dans son Martí qu’il fit parvenir une lettre à Gómez et à Martí par l’intermédiaire du général cubain José María Rodríguez. Gómez répondit le 12 mars 1895, et Martí treize jours après. Dans une conférence de 1919, il affirma « avoir joint au don une lettre pour tous les deux adressée à Martí » (le don était un virement de deux mille pesos or envoyé au gouverneur de Montecristi par le président dominicain Ulises Heureaux, afin de financer l’expédition cubaine). (D’après la note du CEM.)

3.  Il est en effet logé chez le général Máximo Gómez avec qui il tente de rejoindre Cuba pour prendre la direction de la guerre d’Indépendance, lui pour le civil, Gómez pour le militaire. Le général s’est installé depuis janvier 1889 avec sa femme et ses six enfants à Montecristi où il a fondé une exploitation agricole qu’il baptise La Reforma, en souvenir de la région cubaine où il avait organisé en 1875 la préparation des troupes mambis qui allaient envahir la province de Las Villas et où était né son fils Francisco. L’hacienda se convertit au fil des années en une sorte de camp civil où vinrent s’installer et travailler de nombreux compagnons d’armes. Gómez y écrivit plusieurs textes de caractère littéraire. Mais c’est dans la maison que possède le général à Montecristi même que Martí est installé. (Cf. Emilio Rodríguez Demorizi, Martí en Santo Domingo, La Havane, 1953, Impresores Ucar García, S.A., Centenario de José Martí. Homenaje de la República Dominicana, pp. 38-41).

Máximo Gómez Báez. Né à Bani (République dominicaine) le 18 novembre 1836, mort à La Havane le 17 juin 1905. Encore alferez, il eut son baptême du feu en 1856 à la bataille de Santomé livrée pour repousser l’invasion des armées haïtiennes. En 1865, il déménagea avec sa famille à Santiago de Cuba. Quand la guerre d’Indépendance éclata en 1868, il rejoignit les forces de Donato Mármol avec le grade de sergent. Chargeant à la machette à Venta del Pino, il obtint une victoire retentissante sur une colonne espagnole du colonel Quiros et inaugura un mode de combat extrêmement redouté par l’ennemi. Fut le chef militaire le plus distingué de la guerre de Dix Ans, dirigeant les forces soulevées dans trois provinces (Oriente, Camagüey, Las Villas). Termina la guerre comme généralissime. Martí entra en contact avec lui en 1882 pour relancer la guerre. Deux ans plus tard, Gómez et Maceo tentèrent d’organiser un nouveau plan mais sans succès. Retourné dans son pays natal, il répondit à l’appel de Martí et débarqua à Cuba avec lui. L’une de ses actions les plus notables fut l’invasion d’Est en Ouest qu’il mena aux côtés d’Antonio Maceo. Général en chef de l’Armée de libération, il entra à La Havane le 24 février 1899 après trente ans de lutte pour l’indépendance de Cuba, mais ne voulut jamais accepter la présidence du pays.

4.  Dans cette même conférence de 1919, Henríquez Carvajal précisait : « Dans mes lignes écrites à la va-vite, je soulevais ce dilemme : votre place est-elle à Cuba ou hors de Cuba ? »

5.  Martí se rend à Cuba pour plusieurs raisons. Parce qu’il se sent responsable au premier chef de cette guerre qu’il a lui-même préparée et lancée, et qu’il ne conçoit pas, contrairement aux avis de plusieurs autres dirigeants, en particulier les militaires – dont Gómez – qu’il puisse la vivre ailleurs que sur place. Mais il tient aussi – et peut-être surtout – à poser la guerre sur les bases politiques qu’il juge à même de préparer les lendemains de la nouvelle république, une fois l’île indépendante, afin d’éviter les dissensions, les réserves mutuelles, l’esprit de clocher et de province qui avaient miné peu à peu les possibilités de victoire des mambis pendant la guerre de Dix Ans (1868-1878), et, sur une plus vaste échelle et à plus long terme, de la préserver des maux qui avaient transformé les pays latino-américains indépendants depuis les années 1820 en des républiques ingouvernables. Là encore, les avis de ses collaborateurs sont partagés comme il le sait et comme il le constatera en mai durant l’entretien avec Antonio Maceo. Il estime que sa présence et son prestige peuvent lui permettre justement de lever ce genre d’obstacles. Il tient par ailleurs à faire preuve d’esprit démocratique (pour éviter les dénonciations d’autoritarisme, voire de dictature formulées contre des « présidents » de la première guerre) et à déposer aux pieds de la nouvelle assemblée, une fois celle-ci installée et donc devenue gouvernement en armes, son poste de secrétaire du Parti révolutionnaire cubain (PRC) qui vient à terme en avril afin qu’elle le réélise ou l’invalide. Enfin, il est possible qu’il tienne à faire la guerre pour prouver aux militaires que les civils, les intellectuels, savent eux aussi, non seulement se gaver de bonnes paroles, mais encore mettre la main à la pâte et risquer leur peau. Toutes les analyses qu’il fait dans sa correspondance tournent autour de ces points-clefs.

« Je crois que je pourrais enfin mettre le pied à Cuba, en vrai prisonnier. Et l’on en m’expulsera, sans me donner l’occasion de composer une forme de gouvernement viable ni d’ajuster, comme cela aurait été ma fonction, les différences déjà visibles entre ceux qui ne comprennent pas que pour défendre la liberté il faut commencer par y renoncer et ceux qui bradent la liberté même et lui tournent le dos si elle ne leur est pas bénéfique. Je me serais interposé, comme je l’ai fait à l’extérieur, entre les réalités funestes et les rébellions imprudentes : on ne me le permettra pas. Que vous supplierai-je désormais, sinon de contribuer de là-bas, et vite, et d’une manière résonante, la plus efficace et la plus solennelle que vous imaginiez, par le poids de vos déclarations et de votre respect à empêcher qu’on interdise à Cuba, comme on veut déjà l’interdire, toute organisation de la guerre portant en soi une république qui ne soit pas la soumission absolue à la règle militaire à laquelle le pays s’oppose d’avance et par nature et qui bloquerait – voire fermerait totalement – l’avancée des armes libératrices ? Voilà l’occasion, et vous avez une voix de père, et vous trouverez le moyen, si vous le croyez opportun, de la faire entendre discrètement. Je ne pense pas à moi ; je devrai tenir totalement à l’écart ma personne pour obtenir peut-être, par cette suppression, quelque forme moins odieuse et imprudente. Je céderai sur tout ce qui concerne ma personne, que je considère déjà morte. Je ne crains pas à la longue, parce que je connais notre pays : je ne crains pas pour lui. Mais il faut aller lui évitant les obstacles dès à présent et lui mettre du bon sang à la racine. Quant à moi, je vous le dis, je vais prisonnier et sûr de mon bannissement immédiat, ainsi que de l’utilité de ce martyre pour ma patrie. N’attendez donc pas de moi, car ce serait injuste, cet aveuglement de ma personne et ce désir caché d’un noble prix qui pourraient entraver les accommodements indispensables, même illogiques et violents, à une réalité nécessaire et urgente. Attendez de moi, pour sûr, les sacrifices les plus amers ; je n’exacerberai, pour la plus grande justice, aucun conflit d’où naîtrait, au lieu de la victoire, un désaccord fatal. C’est avec cette âme-ci que je vis, et aucune tentation ne me la fera changer ; et toute exigence de nature publique, si je me voyais dans le cas douloureux de le faire, sera précédée du renoncement total de ma personne. Ceci dit, ce qui est superflu de moi à vous,  pour votre plus grande tranquillité, trouvez le moyen, si vous le croyez aussi opportun que je le crois, d’exprimer vos souhaits ou vos conceptions de façon qu’ils arrivent à temps à Cuba, avec la plus grande force de ce qui est indirect, pour influer sur notre pays afin qu’il se dote d’un ordre tel qu’il n’invalide pas l’unité et la concentration de la guerre, ni ne lui porte préjudice ou l’accule parce qu’il irait contre le propos et l’esprit de la révolution cubaine. Je vous écris ceci en courant et en cachette, moi qui meurs de honte chaque fois que je dois un seul instant cacher la vérité ! Mais vous jugez et connaissez mes douleurs, et vous croyez sans doute nécessaire que je vous écrive de la sorte. » (À Tomás Estrada Palma, Montecristi, le 16 mars 1895, in José Martí, Epistolario, compilación, ordenación cronológica y notas de Luis García Pascual y Enrique Moreno Pla, La Havane, 1993, Editorial de Ciencias Sociales, tome V 1895, pp. 105-106.)

Il affirme le 14 mai 1895 cinq jours avant sa mort, dans son Journal : « J’écris, peu et mal, parce que je pense avec anxiété et amertume. A quel point mon désistement sera-t-il utile à mon pays ? Et je dois me désister, dès que viendra l’heure opportune, pour avoir la liberté de conseiller et le pouvoir moral de résister au danger que je prévois depuis des années et qui, dans la solitude où je me trouve, s’imposera peut-être à cause de la désorganisation et du manque de communication que je ne peux vaincre dans mon isolement, encore que, le champ libre, la révolution entrerait naturellement, grâce à son unité d’âme, dans les formes qui assureraient et accéléraient son triomphe. » (José Martí, Diarios de Campaña, Edición Crítica, La Havane, 2007, Centro de Estudios Martianos, Investigación, prólogo, notas y anexos de Mayra Beatriz Martínez, pp. 140-141 ; réédition de Mayra Beatriz Martínez et Froilán Escobar, José Martí, Diarios de campaña, La Havane, 1996, Casa Editora Abril.)

Au début de ses réflexions, Martí utilise le substantif desistimiento et le verbe desistir. Le 30 avril, il écrit à Quesada et à Guerra : « …le Délégué et le général en chef, en leur caractère et par obligation de représentants élus du P.R.C., convoquent l’Assemblée de délégués du peuple cubain révolutionnaire pour que celui-ci décide du gouvernement adapté aux conditions actuelles qui devra le régir et l’élise. Et afin de soulager des peines et de diminuer des hostilités, et d’ôter de la raison à tout argument de personnalité et d’apparence de partage, les choses se font naturellement de manière que le gouvernement puisse peut-être se composer de façon à réunir plusieurs personnes et une unité de direction, et ne dure dans sa forme primaire qu’autant que lui-même et les événements tarderont à entraîner plus de pays et toutes les forces révolutionnaires à la révolution. » Le 3 mai, il écrit à Maceo : « Je déposerai devant l’assemblée, désormais sous cette nouvelle forme, l’autorité qui cesse devant elle. » Le 5 mai, il avait écrit : « déposer ma charge » (deponerme). Le desistimiento espagnol ne recouvre pas exactement le sens de son similaire français qui est soit nettement plus juridique : « Renoncer à (une poursuite, une action en justice) », soit plus politique au sens de « Renoncer à une candidature ». Le desistir espagnol signifie soit renoncer à une entreprise ou à une tentative déjà engagée ou en projet, soit renoncer à un droit, abdiquer un droit. L’idée chez Martí a plutôt à voir avec ce dernier sens : il ne tient pas à ce que l’on suppose que sa responsabilité de chef du Parti révolutionnaire cubain le qualifie sans plus pour être président de la nouvelle Assemblée constituante. Il veut que ce poste soit issu du vote de ceux qui ont pris le maquis et risquent leur peau, pas du vote de l’exil, malgré toute l’importance de cette portion des Cubains indépendantistes.

« Je ne vous dirai rien de moi, sinon ce que vous savez déjà : que je m’ajusterai à nos réalités vives, me démettant sans cesse et m’ôtant de là où je pourrais bloquer la voie ou l’entraver ; et veillant sans relâche, et sans peur de l’injustice ou du mauvais jugement, à unir en une fusion viable les éléments opposés ou discordants d’une révolution aussi chatouilleuse et farouche que la nôtre. C’est là mon métier, sans que mon inclination réelle à rester sur ma terre, faisant tous les jours le trajet de tous, me brise le courage ni même me l’assombrisse. Je suis un fétu de paille. Je ferai ce que ma terre me demande de faire. Et l’on ne pourra jamais dire que je l’ai empêché par mes aspirations ou mes caprices. Il y a beau temps que vous le savez et vous pouvez compter là-dessus. » (À Gonzalo de Quesada et Benjamín J. Guerra, de Montecristi, le lundi 25 mars 1895, Epistolario, op. cit., p. 124.)

 

6.  C’est le thème du Manifeste de Montecristi et de sa lettre au New York Herald.

7. Ayant constaté tous les problèmes auxquels se heurtent les nations latino-américaines devenues indépendantes depuis bientôt quatre-vingts ans pour organiser la société et la vie politique, Martí n’a cessé de réfléchir sur la façon dont il faut que Cuba se prépare à la vie indépendante. C’est même là l’un des thèmes essentiels de sa réflexion politique. Pour lui, la guerre de libération doit déjà préparer la société future. Pour ne s’en tenir qu’aux dernières années, différents textes sont capitaux à cet égard, entre autres, dans son discours « Madre América » prononcé à la Société littéraire hispano-américaine (New York), le 19 décembre 1889, devant les délégués à la Conférence internationale américaine (O.C., t. 6, pp. 131-140) ; dans l’article-manifeste « Nuestra América », publié le 1er janvier 1891 dans la Revista Ilustrada de New York (O.C., t. 6, pp. 15-23) ; dans l’article « El Tercer Año del  Partido Revolucionario Cubano », Patria, 17 avril 1894, O.C., t. 3, pp.  138-143) ; dans le « Manifiesto de Montecristi » du 25 mars 1895 (O.C., t. 4, pp. 91-101).

Dans celui-ci, il écrit : « La difficulté des guerres d’indépendance en Amérique et celle de ses premières nationalités ont résidé, plutôt que dans la discorde de leurs héros et dans l’émulation et la jalousie inhérentes à l’homme, dans l’absence opportune de formes qui continssent à la fois l’esprit de rédemption qui, avec le soutien d’élans mineurs, stimule et nourrit la guerre, et les pratiques nécessaires à la guerre et que celle-ci doit débloquer et soutenir. Dans la guerre initiale, le pays doit se trouver de telles formes de gouvernement qu’elles satisfassent en même temps l’intelligence mûre et méfiante de ses enfants cultivés et les conditions requises pour recevoir l’aide et le respect des autres peuples, tout en permettant de développer à fond et de finir vite, au lieu de l’entraver, la guerre fatalement nécessaire au bonheur public. Dès ses racines, la patrie doit se constituer selon des formes viables et nées d’elle-même, de façon qu’un gouvernement sans réalité ni sanction ne puisse la conduire aux factions ou à la tyrannie. Sans porter atteinte, en vertu d’un concept désordonné de son devoir, à l’utilisation des facultés de constitution intégrales par lesquelles s’ordonnent et s’accommodent, dans leur responsabilité particulière devant le monde contemporain, libéral et impatient, les éléments experts et novices qui, poussés par un même élan dans l’exécution et par une même pureté dans les idéaux, portés par une noblesse identique et le titre inexpugnable de leur sang, se lancent, prenant les premiers héros pour âme et pour guides, afin d’ouvrir à l’humanité une république travailleuse, le Parti révolutionnaire cubain ne peut que déclarer sa foi que la révolution trouvera des formes qui lui assureront, dans l’unité et la vigueur indispensables à une guerre cultivée, l’enthousiasme des Cubains, la confiance des Espagnols et l’amitié du monde. Connaître et fixer la réalité ; couler dans un moule naturel la réalité des idées qui produisent ou étouffent les faits, et celle des faits qui naissent des idées ; ordonner la révolution de la dignité, du sacrifice et de la culture de sorte que la dignité d’aucun homme ne soit blessée, que le sacrifice ne semble inutile à un seul Cubain ni la révolution inférieure à la culture du pays, non la culture à caractère étranger et désavouée qui s’aliène le respect des hommes virils par l’inefficacité de ses résultats et le contraste pitoyable entre la petitesse réelle et l’arrogance de ses détenteurs stériles, mais la connaissance profonde du labeur de l’homme sauvant et soutenant sa dignité : tels sont les devoirs et les visées de la révolution. Elle se régira de façon que la guerre vigoureuse et capable donne vite une solide demeure à la nouvelle république. »

Il écrirait le 18 mai 1895 à son ami mexicain Manuel Mercado : « La révolution souhaite la pleine liberté de l'armée, sans les entraves qu'une Chambre sans sanction réelle, ou la suspicion d'une jeunesse chatouilleuse sur son républicanisme, ou les jalousies et les craintes d'une prééminence excessive à l'avenir d'un caudillo tatillon ou prévoyant lui avaient opposées auparavant ; mais elle veut une représentation républicaine à la fois succincte et respectable, la même âme d'humanité et de dignité, pleine d'aspiration à la dignité individuelle, que celle qui pousse les révolutionnaires à la guerre et les y maintient. Pour ma part, je comprends qu'on ne peut guider un peuple contre l'âme qui le meut, ou sans elle, et je sais comment s'enflamment les cœurs, et comment on tire profit, en vue du tourbillon incessant et de l'assaut, de l'état fougueux et satisfait des cœurs. Mais, en ce qui concerne les formes, bien des idées ont leur place. Les choses d'hommes, ce sont les hommes qui les font. Vous me connaissez. En moi, je ne défendrai que ce que j'estime comme garantie ou service de la révolution. » (Cf. Il est des affections d’une pudeur…, op. cit., p. 421.)

8.  Se souvient-il qu’il a utilisé une comparaison presque similaire dans la lettre qu’il a écrite à Manuel Mercado le 22 avril 1886, depuis New York, à un moment de profonde dépression parce qu’il va devoir continuer de travailler comme petit employé de commerce dans un univers qu’il abhorre ? « … je devrai de nouveau – sans que personne ne note, je peux vous l'assurer, ma défaillance – recourir à un vulgaire emploi de commerce, de bien des heures et à la rétribution mesquine, où ma vie redeviendra ce qu'elle a été ces derniers temps : de l'avoine de râtelier pour que la mangent les chevaux.  Ce n'est pas cela qui m'attriste, mais le fait que dans cette profession, comme on l'exerce ici, et dans la condition minable de petit employé dans laquelle je devrais de nouveau l'exercer, chaque détail – pourquoi ne pas vous le dire ? – me soulève le cœur et m'étourdit, et je vis comme acculé et fustigé, et la brutalité, la malhonnêteté et la sordidité que je vois autour de moi et dont je dois être l'instrument s'imposent à moi – je crois vous l'avoir déjà dit, parce que c'est vrai – comme une biche, dépecée par les morsures des chiens, qui se réfugie pour mourir près du dernier tronc. Je tire de moi sans me lasser une énergie sauvage, mais je constate que j'arrive d'ores et déjà au fond de mes entrailles. Soit j'obtiens un peu de répit pour me les refaire, pour qu'on me les dévore à nouveau, soit elles tarissent ici. Je ne m'effondre pour rien au monde, mais je sens que les étais cèdent peu à peu. Travaillez pour moi, car cette âme mienne n'a pas été faite pour s'éteindre dans une telle pénombre et pour de si pauvres raisons. Les affections que j'inspire, et la vôtre en tout premier lieu, sont déjà depuis des années mon seul prix et mon seul stimulant : je n'ai rien demandé d'autre à la terre et elle ne m'a rien donné d'autre. » (Cf. Il des affections…, op. cit., lettre 48, p. 193.) Le 22 mars 1886, il lui avait encore écrit : « Et puis, si vous me voyiez l'âme ! Si vous voyiez combien elle a reçu de ruades et comme elle est en miettes, dans son heurt incessant aux gens qui se durcissent et se corrompent sur cette terre-ci au point que toute pudeur et toute intégrité leur semblent, parce qu'ils ne les ont plus, un crime ! Je puis vous le dire à vous, parce que vous me croyez : j'ai beaucoup de chagrins dans ma vie, beaucoup, et si nombreux qu'il n'y a plus pour moi de possibilités de guérison complète, mais c'est ce chagrin-ci qui accentue les autres et qui est le plus grave de tous. Je suis – regardez donc un peu comme je me sens ! – telle une biche acculée par les veneurs contre le dernier abri de la caverne. S'il ne tombe pas sur mon âme quelque grande activité qui me l'occupe et me la rachète, et quelque grande pluie d'amour, je me vois au-dedans et je sais que je meurs. » (Id., lettre 47, pp. 188-189.) Mais comme cette image inversée de mars 1895 change de sens !

9.  L’équilibre du monde ! Une expression qui est, en quelque sorte, la quintessence de la pensée géopolitique et géostratégique de Martí… Cette idée des Antilles comme appelées à assurer l’indépendance de l’Amérique latine déjà indépendante, à sauver les meilleures traditions démocratiques des États-Unis et à contribuer ainsi à l’équilibre du monde et à éviter que le sous-continent américain ne soit le théâtre des heurts d’intérêts (des sphères d’influence, dirait-on aujourd’hui en langage politique moderne) entre l’Europe et les USA, apparaît à différentes reprises et sous des formes diverses dans les écrits des dernières années, quand il travaille directement à la relance de la guerre d’indépendance cubaine, notamment dans l’article « La troisième année du Parti révolutionnaire cubain », dont le sous-titre est justement : « L’âme de la Révolution et le devoir de Cuba en Amérique », dans le Manifeste de Montecristi et dans sa dernière lettre à Mercado (18 mai 1895 ; cf. infra).

« Les Antilles, qui servent de fléau à l’Amérique, deviendraient, si elles étaient esclaves, un simple ponton de la guerre d’une république impériale contre le monde jaloux et supérieur qui s’apprête déjà à lui nier le pouvoir, simple fortin de la Rome américaine, et si elles étaient libres – et elles sont dignes de l’être par l’ordre de la liberté équitable et laborieuse – elle seraient sur le continent la garantie de l’équilibre, celle de l’indépendance pour l’Amérique espagnole encore menacée et celle de l’honneur pour la grande république du Nord qui trouvera dans le développement de son territoire – hélas, désormais féodal et divisé en  sections hostiles – une grandeur plus sûre que dans la conquête ignoble de ses voisins plus petits et dans la lutte inhumaine qu’une fois en leur possession, elle engagerait contre les puissances de la planète pour dominer le monde. Ce n’est pas à la légère, mais fort d’une conscience de siècles, qu’il faut composer la vie nouvelle des Antilles rédimées. C’est empreint d’une crainte auguste qu’il faut s’engager dans cette grande responsabilité humaine. Soit l’on montera très haut, par la noblesse des fins, soit l’on tombera très bas, pour ne pas avoir su le comprendre. C’est un monde que nous sommes en train d’équilibrer, et pas seulement deux îles [Cuba et Porto Rico] que nous allons libérer. Que tout est petit, qu’ils sont petits les commérages de village, et les coups d’épingle de la vanité féminine, et l’intrigue insignifiante d’accuser de démagogie  - et de flatterie la foule – cette œuvre de prévision continentale, face à la vraie grandeur consistant à assurer, par le bonheur des hommes laborieux dans l’indépendance de leur peuples, l’amitié entre les secteurs adverses d’un continent, et à éviter, par la vie libre des Antilles prospères, le conflit inutile entre un peuple qui tyrannise l’Amérique et le monde ligué contre son ambition ! Nous saurons faire des immondices de la vie une échelle vers les hauteurs. Le regard tourné vers en-haut, nous pétrirons, par notre sang salutaire, par notre propre sang, cette vie des peuples, faite de la gloire de la vertu, de la rage des privilèges chus, de l’excès des aspirations justes. La responsabilité face à ses fins donnera au peuple cubain l’assise nécessaire pour réclamer la liberté sans haine, et conduire ses élans avec modération. Une erreur à Cuba est une erreur en Amérique, est une erreur dans l’humanité moderne. Quiconque se lève aujourd’hui pour Cuba se lève pour tous les temps ! Elle, la patrie sacro-sainte, impose une réflexion singulière, et être à son service, à cette heure si glorieuse et si difficile, comble de dignité et de majesté. Ce devoir insigne nous fortifie par la force du cœur, il nous guide comme un astre pérenne et il sortira de nos tombes comme une lumière d’avertissement permanent. Il faut s’atteler à un problème de tant de portée et de tant d’honneur avec une révérence singulière. C’est avec cette révérence que le Parti révolutionnaire cubain entre en sa troisième année de vie, compatissante et sûre, convaincu que l’indépendance de Cuba et de Porto Rico n’est pas que le seul moyen d’assurer aux habitants des deux îles le bien-être décent que l’homme libre trouve dans le travail juste, mais l’événement historique indispensable pour sauver l’indépendance menacée des Antilles libres, l’indépendance menacée de l’Amérique libre, et la dignité de la république étasunienne ! Les mollasses, du respect ! Les grands, en avant ! C’est là une tâche de grands. » (José Martí, « El Tercer Año del  Partido Revolucionario Cubano », Patria, 17 avril 1894, in O.C, t. 3, pp. 142-143.)

« La guerre d’indépendance de Cuba – nœud du faisceau d’îles devant servir de carrefour au commerce des continents d’ici à quelques années – est un événement d’une grande portée humaine et un service opportun que l’héroïsme judicieux des Antilles prête à la fermeté et au traitement juste des nations américaines et à l’équilibre encore vacillant du monde. On s’honore et on s’émeut de penser que quand un guerrier de l’indépendance tombe sur la terre cubaine, peut-être abandonné par les peuples bernés ou indifférents pour lesquels il s’immole, il tombe pour le bien majeur de l’homme, pour la confirmation de la république morale en Amérique et pour la création d’un archipel libre où les nations respectueuses déverseront les richesses qui doivent tomber, à leur passage, sur le carrefour du monde. » (« Manifiesto de Montecristi », O.C., t. 4, pp. 100-101.)

10.  Martí évoque ici la soirée du 19 septembre 1892 organisée par la Société des amis du pays en son honneur à Saint-Domingue, durant laquelle il prit la parole à deux reprises et où intervinrent Henríquez Carjaval, l’écrivain Manuel de Jesús Galván, auteur d’Enriquillo, et d’autres. La note du CEM ne concorde pas en chronologie avec Rodríguez Demorizi, selon qui Martí arrive à Saint-Domingue le 18 septembre dans l’après-midi (op. cit, pp. 63 sqq), alors que pour le CME, Henríquez Carvajal et Martí seraient restés ensemble du 17 septembre au matin au 18 septembre vers minuit ; selon Demorizi, la soirée a lieu le 19 septembre à la fin de laquelle il aborde un voilier, El Lépido pour gagner Barahona, tandis que le CEM situe la soirée le 18 et le fait monter ensuite sur la goélette Quisqueya… Pour Ibrahim Hidalgo Paz (José Martí. 1853-1895. Cronología, La Havane, 2003, Centro de Estudios Martianos, p. 160), Martí arrive à Saint-Domingue le 18, la soirée ayant lieu le 19…

11.  Quel frémissement d’enthousiasme sent-on vibrer dans ces lignes ! Martí est en train de voir enfin couronnée l’œuvre de sa vie. Avoir pu lancer, le 24 février, la deuxième guerre d’Indépendance au terme de tant d’années de difficultés, d’incompréhensions (dont celles de sa famille, mais aussi de bien des Cubains), de combats parfois désespérés pour faire comprendre ses idées et réunir des patriotes souvent trop désunis et trop enclins à la méfiance, de souffrances privées et publiques, et être sur le point de débarquer à Cuba (ce sera le 11 avril), revient à justifier toute son existence et à en ôter toute l’amertume. Se souvient-il alors de ce qu’il avait écrit à Manuel Mercado, le 6 juillet 1878 (il a à peine vingt-cinq ans), quand, cédant aux suppliques de sa famille, il accepte de rentrer à Cuba après l’échec de son séjour au Guatemala : « Transi de douleur, je sais à peine ce que je dis. Est-ce à vous que j'ai à dire combien de propos superbes, combien de sursauts puissants bouillonnent en mon âme ? Que je porte mon malheureux peuple dans ma tête et qu'il me semble que c'est d'un souffle mien que dépendra un jour sa liberté ? Ne viendra-t-il donc jamais pour moi, le moment où je me produirais dans les circonstances favorables – arbitres capricieux de la renommée et du destin des hommes ? Ce n'est pas pour être un martyr puéril, mais pour travailler en faveur des miens et me fortifier en vue de la lutte que je vais à Cuba. Le plus impatient me gagnera, pas le plus ardent. Et il me gagnera en temps, pas en force ni en hardiesse. » (Cf. Il est des affections d’une pudeur si délicate…, op. cit., lettre 24, p. 126.)