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Carpentier : les nouvelles d’un Journal
Par Yuri Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
Le Diario s’intègre à la production littéraire de Carpentier et offre une œuvre expérientielle et autobiographique complétant d’autres zones de la vie, de l’œuvre et de la pensée du premier Cubain ayant obtenu le Prix Cervantes.
Illustration par : Pedro de Oraá

Le Diario (1951-1957) écrit par Carpentier au Venezuela et trouvé plusieurs décennies plus tard parmi les papiers de l'écrivain par Lilia Esteban, sa veuve, a le mérite de regrouper un certain nombre de données biographiques, de notes, de commentaires et de citations, marqués par une profonde franchise et absents dans d’autres zones de son œuvre volumineuse. Coïncidant dans le temps avec l'écriture des titres fondamentaux de l'époque, les notes du Diario reflètent les avances et les revers, les lectures et les événements qui ont influencé la gestation des romans Le Partage des eaux et Chasse à l’homme, le récit « El camino de Santiago », la pièce de théâtre La aprendiz de bruja et le début du Siècle des lumières et qui composent un témoignage fragmenté, mais inestimable, du processus créatif de l'auteur.

En outre, Carpentier met dans le texte un échantillon des livres que lisait et la musique qu’il écoutait, des habitudes présentes dans chacune des journées à Caracas et intimement lié à sa carrière vitale, comme il le démontre quand il réfléchit sur la façon où il accorde aux textes littéraires le même soin formel et méticuleux, compte tenu de sa formation musicale, que certains compositeurs musicaux quant à leur œuvre. On constate aussi la fréquence de la relecture d’écrivains français ou traduits en français qui l’occupait alors, en pure révision des auteurs lus dans sa jeunesse, une activité parallèle à l'intérêt qu'il a eu durant son séjour vénézuélien pour entrer en contact avec des textes qui « alimentent ma conscience américaine et m'aident à écrire des livres futurs » (1). Témoin précieux de l'époque, grâce au Diario, nous connaissons l'angoisse qui le tenaillait pour le manque de temps disponible pour écrire ; les notes et les méditations à propos du Festival de musique latino-américaine ; les annotations sur son voyage à Cuba, en 1953 avec son impression de certains membres du groupe Minorista et du groupe Orígenes et, ensuite, en France en 1955 et 1956, avec les retrouvailles avec les intellectuels de ce pays ; et les visites au musicien et compositeur Julián Orbón et au peintre Wifredo Lam, pour en citer certaines qui lui ont servi ensuite de semences pour les articles publiés dans la colonne « Letra y Solfa » du journal El Nacional.

Dans le Diario apparaissent également des faits, des anecdotes, des situations et des atmosphères qui émergent dans les sables mouvants de la mémoire, des portraits récupérés de l’enfance et de la jeunesse passée à Cuba ou de son séjour en France entre 1928 et 1939, des faits qu’il sauve des abysses de l'oubli. Ainsi il recueille, parmi d’autres, l'évocation d'une Havane du début du XXe siècle envahie par l'odeur laissée par les vaches dans les rues ; il mentionne la maison d’El Lucero, où il vivait dans la campagne cubaine ; il signale les premières rencontres qu'il a eu avec des textes de l'écrivain et philosophe Jean-Jacques Rousseau, trouvés dans une bibliothèque, ou avec l’œuvre du compositeur Maurice Ravel, écoutée dans une fabrique du centre-ville et il avoue l'attraction viscérale que lui a causé la proximité des maisons closes havanaises. En même temps qu’il fait référence à son séjour en France, il annote l'ennui qu’il a ressenti pour les descriptions des rêves que publie la revue Révolution Surréaliste, du poète André Breton ; il commente l'expérience de travailler avec Paul Claudel dans une émission radiophonique sur Christophe Colomb ; il fait allusion à ses relations amoureuses et il raconte la peine de prison qu’il a souffert à Dijon, en 1938, pour ne pas avoir mis à jour sa documentation dans ce pays européen.

L’intention de compiler, de regrouper les expériences et les impressions, est récurrente dans le texte, c'est le cas, par exemple, où il expose divers projets de contes et de romans ; l’énumération de plusieurs rêves ; le destin qu’ont eu les maisons dans lesquelles il a vécu ; ou la relation entre les moments où il a rencontré des serpents au Venezuela. Cette ressource fait partie d'un esprit de révision et de balance présent dans le texte, auquel se joint l'analyse des réussites et des échecs des auteurs et des œuvres qu’il partage également dans certains articles de « Letra y Solfa » et qui conduit à une réflexion sur l'acte créatif et le rôle de l'intellectuel. Il n'est pas inutile de souligner dans le texte, bien qu'écrit principalement en espagnol, on trouve des citations et des phrases d’autres auteurs en langue française et même des idées et des pensées propres, dans une claire démonstration de son bilinguisme, le poussant à exprimer certaines questions intimes dans cette langue apprise dès sa prime enfance, comme l’a fait remarquer la critique en ce qui concerne la correspondance que l'écrivain avait avec sa mère (2).

Reflet des hauts et des bas du processus de perfectionnement intellectuel de l’écrivain et d’un regard critique qui révise et juge, sans tabous, l’œuvre et la posture éthique d’autres créateurs, généralement ses contemporains, le Diario s’intègre à la production littéraire de Carpentier, déjà marquée par une diversité générique et offre une œuvre  expérientielle et autobiographique complétant d’autres zones de la vie, de l’œuvre et de la pensée du premier Cubain ayant obtenu le Prix Cervantes.

 

Bibliographie :

 

1 - Carpentier, Alejo : Diario (1951-1957), maison d’édition Letras Cubanas, 2013.

 

2 - Rodríguez Beltrán, Rafael : El recurso del bilingüismo, dans Carpentier, Alejo : Cartas a Toutouche, maison d’édition Letras Cubanas, 2010.