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La cour violette
Par José Lezama Lima Traduit par Benito Pelegrin
La tenture violette d’une tristesse prolongée pendait des longues galeries intérieures, des salles bouillonnées qui formaient le palais de l’Echêvé.
Illustration par : Pedro de Oraá

La tenture violette d’une tristesse prolongée pendait des longues galeries intérieures, des salles bouillonnées qui formaient le palais de l’Echêvé. Au centre, la grande cour carrée paraissait inondée d’amicales ombres  depuis la mort de Monseigneur. Les pas froids des prêtes, qui paraissaient  comptés par une éternité qui se divertit, la traversaient comme l’écho barytonal d’une oraison funèbre Le palais avait toujours été mélancolique, non comme le sont tous les palais, mais de la mélancolie qui nous a envahit plus qu’elle ne nous possède lorsque nous contemplons un jet d’eau gelé. Maintenant, c’était plus qu’un palais mélancolique, une tristesse forte et envahissante pesait,  non comme une ombre, mais comme le crépuscule qui brûle lentement  ses minuscules cymbales, ses dernières flammes, devant l’invasion de la pluie tenace.

La cour au centre du palais et, dans la cour, dans un coin, le perroquet. L’humidité était ineffaçable : qui passait pas là se rappelait ensuite cette froideur  dans la crampe qui occupait la pointe d’un doigt ou qui mouillait une bonne partie de son épaule. Les murs de cette cour paraissaient tenter d’assimiler chacune des lézards qui tachaient son épiderme ; de gigantesques sommes de queues de lézards avaient déposés un tégument mou semblable à la sueur du cheval. Il en était tout autrement des plumes du perroquet : l’humidité, piquée dans l’une de leurs pointes, touchée par le rayon tangent de lumière, produisait un fastueux éblouissement

La couche mollasse déposée sur les murs devait avoir la même épaisseur que la lenteur des pas, en de rapides osassions, avait déposée sur le sol. Ces pas avaient autant des relations avec l’apparition de certaines pensées que le développement de la figure  dans le temp. Si le pas est lent, élaboré laborieusement, une épaisse pensée, impénétrable, lui dicte doucement, presque en ondes marmoréennes, sa continuité inaltérable. Lorsque le pas se fait plus léger, la pensée s’arrête, cherche à s’appuyer sur les objets. Parfois elle ne réussit pas à s’appuyer, elle ne fait que frôler en passant ou ne le frôle que du regard. Les choses décisives et concrètes – le vase aux héliotropes ou l’oiseux qui guide le tournesol du bec rosé-, devraient être balayées du toucher. Un regard est-il suffisant à les congeler dans leur course ? Ce n’est pas le regard entièrement linière qui les arrête, en ne produisant qu’une invisible maille qui, comme les vapeurs du plomb, arrête l’oxydation du sang. Le pas pouvait être rapide, ou presque immobile, mais les dalles se contentaient de crisser comme le livre de messe qui, même doucement serré, bruit comme la soie lorsque le couteau la lisse sans la déchirer.  

« Les alouettes de l’évêque » s’écriaient les gamins lorsqu’ils pénétraient furtivement dans la cours. Puis tout prêt, ils formaient une conversation confuse. Soudain, l’un des enfants s’écartait comme s’il s’était entendu appeler de la cour de l’évêché. C’était quelque commission : il apporterait de l’eau au citron, ou irait un peu plus loin pour acheter du fils violet. Deux ou trois de ces garnements oisifs faisaient parfois irruption dans la cour, mais l’écho, en nous disant que cette visite était inopportune, se décidait  à leur imposer la retraite. En réalité, la cour était occupée par trois mystères d’indubitable attrait : l’écho, périlleuse divinité, le perroquet et une cage qui contenait les alouettes de l’évêque.

Il lui était profondément agréable de voir que les enfants ne pénétraient pas dans la cour au-delà de ce point invisible mais invariable à partir duquel ils recoulaient brusquement et repartaient vers la rue. Dans sa vie sérénissime, une chiquenaude  acquerrait la dimension d’un globe de feu et un vase qui oscille et tombe était comme un volcan qui lui faisait penser avec effroi à ce qu’il aurait pu parvenir s’il avait eu de la famille dans cette ville d’Italie non précisée. Cependant, non seulement ils continuèrent leur marche, mais à partir de ces colonnes d’Hercules de leur prudence, leur marche acquit une finalité déterminée par des jours de méditations préalables.

Deux enfants se détachèrent du groupe. Excusez cette description rapide et imprécise. L’un d’eux n’existait que par ses yeux qui semblaient se fixer  constamment au sommet de son angle de vision, mais bien que leur faisceau de rayons visuels- dont la coïncidence espérée communique une splendide joie au travail des opticiens-, convergeât au point désiré à la façon de tous les humains, les faisceaux, dans ce cas précis, étaient si tendus qu’ils subissaient l’influence de l’oscillation imposée par la marche. De telle sorte que comme ses pas étaient incessants et violents les nécessités de la course, ses regards paraissaient continuellement agités et réfractés. Chose à voir mais difficile à rendre, très semblable aux vibrations qu’une petite boite de cristal, pleine de épingles et d’aiguilles, même située dans la dernière pièce de la maison, subit lorsque passe le tramway. L’autre gamin existait par sa voix, égale en qualité à la perfection de son age, un tant soit peu gouilleuse, avec l’indécision, le manque d’homogénéité de la voix des adolescents. Voix qui ne semblait pas produite par les entrailles, mais par les étranges offices de la fluidité d’une rivière courte et domestique bien qu’elle se sache d’une appartenance autre et mystérieuse. 

 

Tiré de : Démarches linguistiques et poétiques

Travaux XIX

Publication de l’Université de Saint Etienne

Centre Interdisciplinaire d’Études et de Recherche sur l’Expression Contemporaine

 

Pelegrin Benito Approches d’un continent vierge José Lezama Lima

Université de Provence