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La obra del siglo, un film qui oblige à se souvenir
Par Susana Méndez Muñoz Traduit par Alain de Cullant
L’œuvre du siècle, la construction et le désarmement de la centrale électrique nucléaire de Juraguá, à Cienfuegos, est dans le centre de la trame du film de Carlos Machado Quintela qui raconte l'histoire de trois hommes, de trois générations, vivant seuls dans un appartement dans cette ville.
Illustration par : Pedro de Oraá

On a appris récemment que le film La obra del siglo (L'œuvre du siècle), du réalisateur Carlos Machado Quintela, a remporté le Prix Spécial du Jury et le Prix de la Critique Internationale, partagé avec le film argentin El incendio (L’incendie), de Juan Schnitmann, lors du récent Festival du Cinéma de Lima, Pérou, où 19 long-métrages, de huit pays latino-américains, étaient en compétition dans la catégorie de fiction.

 

Le jury, qui était présidé par le producteur espagnol Antonio Saura et composé par l'actrice colombienne Angie Cepeda, l’Argentin Gastón Pauls et les metteurs en scène Diego Quemada-Diez, du Mexique, et Javier Fuentes-León, du Pérou, a reconnu dans le film « l'utilisation brillante du matériel documentaire, le traitement original de l'image et l'excellente direction des acteurs ». Alors que le jury qui a conféré le Prix de la Critique Internationale a mis en évidence « l’originalité narrative et plastique et l’utilisation critique et humoristique du matériel des archives ».

 

Ces prix ont des antécédents cette année avec le laurier Lions Film, du Festival International de Cinéma de Rotterdam (IFFR), qui reconnaît les œuvres artistiques, la complexité des langages et qui propose des nouvelles manières de raconter, et le prix FIPRESCI dans le Festival du Cinéma Latin de Toulouse, en France.

 

Ce film, qui a été également en concours lors de la XVIIe édition du Festival International du Cinéma Indépendant International BAFICI de Buenos Aires en 2015 et a été projeté dans la trente-deuxième édition du Festival International de Cinéma de Miami 2015, dans le cadre de l'hommage au cinéaste indépendant organisé par l’événement.

 

Initialement, le film de Carlos Machado Quintela allait raconter l'histoire de trois hommes, de trois générations de famille consécutives, vivant seuls dans un appartement avec leurs conflits, mais le directeur a eu un changement d’idée avec un important événement du passé cubain : le début de la construction en 1982, - avec un assessorat et des investissement soviétiques - et le désarmement ultérieur, en 1992, suite à la chute du camp socialiste, de la centrale électrique nucléaire de Juraguá, dans la province de Cienfuegos, connue populairement dans le pays comme CEN, laquelle devait être la projet d’ingénierie le plus important du XXe siècle à Cuba : L’œuvre du siècle.

 

Ces trois personnages, le grand-père, le père, le fils – interprétés dans le même ordre par Mario Balmaseda, Mario Aguirre et Leonardo Gascón – se sont installés dans un petit appartement de la ville nucléaire, qui a été construite par les travailleurs de la CEN à quatre kilomètres de la centrale ; l’un d’eux - celui de la génération intermédiaire – a été ingénieur dans le projet nucléaire et actuellement il s’occupe de la reproduction de porcs ; les trois tentent de survivre à une situation qui donne lieu à une pensée allant au-delà des frontières cubains pour son haut contenu humain et existentielle.

 

L'obligation de ne pas oublier les événements sociopolitiques qui transcendent la vie de nombreuses personnes, les marquant avec un chemin qui n'était pas le promis ou le rêvé, est une idée latente dans ce film qui a le mérite d'approcher le spectateur à un temps passé et à ses conséquences, avec une lourde charge émotionnelle impliquant la certitude qu'il est urgent de se souvenir.

 

Les protagonistes de l'œuvre du siècle sont tant organiques et naturels que, parfois, nous pourrions penser que nous voyons un documentaire, filmé également avec une caméra cachée ; la maestria éprouvée de Mario Balmaseda et de Mario Guerra est impressionnante, contribuant de manière décisive à la construction de l'atmosphère, étouffante et oppressante, de l'appartement où se passe mal la vie de ces trois cubains qui ne savent pas comment vivre ; C'est sans doute pourquoi le film est bienveillant avec eux.

 

Quintela établit un contrepoint entre les images en couleur des archives de l’éteinte Tele Nuclear qui conservent le passé de la centrale de Juraguá et de la ville de ses travailleurs au moment de l'euphorie et de l’éclat de la construction de cette œuvre monumentale, et le présent en noir et blanc de cette ville morte et inutile, avec tout le poids de son quotidien vide, de son statisme et de son désenchantement. Les images du passé apparaissent avec leur propre son, ainsi que celles du présent, dans lesquelles l’élément narratif souligne la complicité des silences de cette ville spectrale.

 

La obra el siglo est un film avec un discours très complexe, recréé avec le langage audiovisuel à travers un ensemble de ressources dramatiques dans lesquelles on ressent la douleur, l'échec et la frustration des habitants d'une ville inutile, qui semble suspendue dans les limbes, et qui se déplacent dans une ambiance sordide, au milieu des manques matériels, mais surtout moraux.

 

À la fin du film, le réalisateur, en plus de tout ce qui est dit ou « suggéré », offre au spectateur des chiffres et des données qui terminent de « l’achever » : 120 millions de dollars a été le coût du démantèlement en deux ans et demi de la CEN ; le plan initial était de construire 12 réacteurs ; le premier n’a pas été achevé.

 

Une des scènes le plus significative et résumant le plus la catastrophe de l’arrêt de la construction de la CEN est celui dans laquelle les personnages de Mario Guerra et Leonardo Gascon jouent à l'intérieur de la cuve du réacteur, qui est arrivée à Cuba en 1986 avec une grande mission, et qui se trouve maintenant dans un terrain vague, sans aucun soin ni sans utilité, bien sûr.

 

Dans La obra del siglo on passe par des moments d’éléments hilarants, comme l'inclusion de la chanson Me quedé con ganas, de la voix de son auteur Vicente Rojas, mais ceux-ci ne parviennent pas à atténuer le sentiment de découragement et de détresse que provoque le sort malheureux de tant d'êtres humains.