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Peter Turnley, humaniste de profession
Par Beatriz Albert Pino Traduit par Alain de Cullant
L'exposition « Moments de la condition humaine » est la première d'un artiste nord-américain dans le Musée National des Beaux-Arts après le triomphe de la Révolution cubaine en 1959.
Illustration par : Pedro de Oraá

 

« La photographie a de l'humanité, derrière cette image que nous regardons il y avait quelqu'un qui, à un moment donné, a choisi ou a été élu pour que cette scène perdure. Il est impossible d'y entrer si nous ne prenons pas en compte que l’émotionnel affleure de façon définitive ».Monica Incorvaia, 2008 (1)

Et dans une richesse d’émotions  le mur blanc et froid du musée déborde … des sentiments universels qui réveillent le spectateur de sa léthargie et conspirent dans la conscience humaine. Ce sont des images qui, à travers un photographe et son objectif, représentent des morceaux de réalité, de la plus horrible jusqu’à la plus sublime... des images qui évoquent des moments de la condition humaine.

Précisément, « Moments de la condition humaine » est le titre de l'exposition qu’accueille le Musée National des Beaux-arts (MNBA), jusqu'au 15 février de l'année prochaine, du photographe Peter Turnley. Avec « Moments… », la photographie se revitalise dans les salles de cette insigne institution des arts cubains. Il y a des années que le MNBA ne montre pas une exposition de ce genre - pour des raisons que même la raison ne comprend pas - mettant en cause la raison-, Peter et son œuvre sont le retour triomphal de cette manifestation artistique dans l'espace du musée.

L'exposition est la première d'un artiste nord-américain dans le MNBA après le triomphe de la Révolution cubaine en 1959 ; les nouvelles conjonctures politiques et le rétablissement des relations entre les États-Unis et Cuba montrent ses fruits, progressivement, sur la scène culturelle. Au sujet de cette affirmation, Peter Turnley – qui lors des trois dernières années a séjourné plus de une fois à Cuba – a dit se sentir extrêmement satisfait parce qu'enfin il peut montrer son art aux habitants de l'île dans l'espace d'une grande institution telle que le MNBA.

Les amateurs du bon art, les curieux, les intéressés sont venus voir « Moments de la condition humaine ». Une exposition qui fait appel aux qualificatifs d’excellence, produit de conjugaison des photographies prises par Peter Turnley durant quatre décennies en qualité de photoreporter dans les influentes revues Newsweek, National Geographic, Life, Le Figaro, Le Monde ou New Yorker, les témoignages des grands conflits mondiaux - notamment ceux survenus en Europe de l’Est -. Des images de Paris, sa seconde maison, sont également présentes, ainsi que celle de La Havane, où il dit rencontrer une de ses maximes : « la famille humaine ».

L'exposition, organisée par Niurka Fanego, possède une certaine disposition thématique. Le parcours des œuvres peut être réalisé selon les différents moments de l'histoire photographique de l'auteur. Premièrement, ses débuts dans le monde de la photo, montre sa ville natale de l'Illinois et ses habitants en noir et blanc. Ce sont des photographies dans les églises, les bars, les maisons, les bus... avec des gens qui, selon l'auteur, « se sont laissés photographier avec toute disposition. Lors de  ma première pratique j’ai bien compris que l'image communique plus quand les gens décident eux-mêmes comment se placer devant l'objectif. Je ne suis pas un photographe disant comment se placer ou quoi faire devant l’appareil photo. C’est en Illinois où j'ai appris à percevoir pour la première fois un monde plein d'histoires fantastiques autour de moi, qui, en raison de la vie quotidienne précipitée arrive à être mis au rebut ou inaperçu. J'ai trouvé ma voix, une façon de m'exprimer ».

Dans un autre moment de l'exposition allant au-delà de l'image pour interpeller le spectateur, on trouve les conflits armés qui frappent l'humanité et qui causent tant de mort et de misère. Les visages flétris des femmes sibériennes dans une ville minière, les réfugiés du Kosovo, de Roumanie, la chute du Mur de Berlin, le désert d’Irak, Bagdad, les conflits en Irlande, parmi d’autres, constituent le cri d'alerte de Peter Trunley devant l’indolence mondiale sur des questions humaines aussi délicates.

Henri Cartier-Bresson et la France

Une des villes les plus cosmopolites au monde est présente dans la salle. Paris. L'emblématique tour Eiffel, les couples qui dansent au pied de cette œuvre de fer, les amoureux dans un café, tous les éléments de la vie parisienne de laquelle Peter fait partie depuis des décennies. « Ma deuxième maison, ma famille, la France est aussi mon pays », dit-il.

L’inauguration de « Moments de la condition humaine » à La Havane a coïncidé avec les attentats terroristes qui ont eu lieu à Paris. « À ce moment j’étais très ému par l’exposition à Cuba, quand je suis arrivé à l'hôtel et que j'ai appris ce fait si lamentable, j’étais très désolé. Nous vivons dans un monde de grand changement, pour moi cela a été comme un symbolisme de combien devient complexe l’humanité. Mais la plus grande puissance qui existe dans la vie est l’Amour et je m’y assujettis ».

Paris, la France, court dans les veines de Peter Turnley depuis que dans une salle d'hôpital, se récupérant d’une lésion au genou à l'âge de 16 ans, il a découvert sa plus grande inspiration, Henri Cartier-Bresson, dans les pages de Face of Asia.

« Pour moi, il s’agit de partager la photographie, c’est ce que j’ai appris de l’œuvre d’Henri Cartier-Bresson. Si tu maintiens ton cerveau de côté et tes yeux et ton cœur bien ouverts, tu percevras quelque chose de spéciale dans chaque coin. J'ai compris deux questions fondamentales à travers les créations de Cartier-Bresson : ne pas inventer un espace, un monde à photographier, si celui qui m’entoure était assez fort en questions de la vie ; il faut seulement prêter attention car la véritable beauté du monde est là, sous nos yeux ».(2)

Le visage de Cuba et la grâce de son esprit

« Je ressens un profond amour pour le peuple de Cuba. Au long d’une vie de voyage dans le monde, j’ai rarement été dans un endroit où il y a tant de grâce, d’esprit, de dignité et de merveilleuse humanité ».

« Cuba. Une grâce de l'esprit », est une autre partie de l’exposition de Peter Turnley dans le MNBA. Les photos réunies répondent à l'un des principaux préceptes de l'artiste : « L’amour est la plus grande puissance qui existe dans la vie ». Les œuvres abordent les scènes les plus quotidiennes de notre pays… là où est l'essence même de notre idiosyncrasie... le Malecón, le village de Regla et ses autels syncrétiques, la partie la plus ancienne et la plus centrale de La Havane, tous les endroits de la capitale qui, grâce à une technique minutieuse, un concept de montage et la gestion des plans, nous invitent à dialoguer avec un univers de perceptions, d’harmonie, de sentiments tous éloignés des affectations et des banalités. « Cuba. Une grâce de l'esprit », revisite ces scénarios, et chaque image de Peter Turnley est un paysage humain, sans cosmétiques, une réalité laide, sale, marginalisée et même décadente qui se révèle comme le témoignage du savoir-faire quotidien. Mais la vie à Cuba peut aussi apparaître distrayante, sincère dans ses dévotions, attentive également aux moments agréables, mais, dans tous les cas, la beauté humaine est présentes quand Peter Turnley déclare l'île, « Une grâce de l'esprit », recourt à un profond sentiment d'admiration de la nature réelle du Cubain, l’élevant à un hommage où sont nouvellement signifiés les contextes et leurs protagonistes… des Cubains de tous âges, sexes et races arrivent » (3).

Ces images, produit de la sensibilité de son créateur qui se réfère à Cuba comme « le pays le plus étonnant du monde, dans lequel on peut voir la noblesse de l'esprit humain dans chaque regard », ne sont pas loin d'autres de ses œuvres dans « Moments de la condition humaine », conçues dans des scénarios plus sauvages. Même quand les circonstances du contexte sont diamétralement opposées entre Cuba et les autres régions du monde capturés par Peter Turnley, l'auteur fait allusion à la nature universelle des émotions humaines, à la conviction de la lutte permanente pour atteindre des buts, pour aller de l’avant.

L’église de la Merced, La Habana, Cuba 2015... le Malecón, La Havane, Cuba, 2012... Le Vedado, La Havane, Cuba 2015... Playa de Guanabo, 2014... Centro Habana, Cuba 2015... Regla, La Havane Cuba 2015... Le Marché de Gido… Le Salon rosado de la Tropical…, Marianao, sont quelques-uns des titres qui propose « Cuba. Une grâce de l'esprit ».

Notes

1 - Incorvaia, Monica (2008). Conférence Semaine de la de Photographie, Université de Palerme

2 - Déclaration de Peter Turnley dans le MNBA, 18 novembre 2015

3 – Paroles de la commissaire de « Moments de la condition humaine », Niurka Fanega Alonso, lors de la rencontre avec Peter Turnley dans le Musée National des Beaux-arts, www.portalcubarte.cult.cu.