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ADIEU.  SOIS JUSTE  Les « Testaments » de José Martí (1895)
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
On offre aux lecteurs la deuxième lettre publiée dans une brève « édition critique » intitulée Testamentos de José Martí grâce à la collaboration de Jacques-François Bonaldi, qui nous a apporté ses traductions annotées aujourd’hui.
Illustration par : DANKO

AVANT-PROPOS

 

Le Centre d’études sur Martí (C.E.M.) de La Havane a publié en 1996, puis en 2004 et en 2011 (en versions révisées et amplifiées de nouvelles notes) une brève « édition critique » intitulée Testamentos de José Martí et contenant six lettres de 1895 distribuées comme suit : à sa mère et à son fils (« Testaments familiaux ») ; au Dominicain Federico Henríquez Carvajal (« Testament antilla-niste ») ; à Gonzalo de Quesada Aróstegui (« Testament littéraire ») ; à María Mantilla y Miyares (« Testament pédagogique ») et à Manuel Mercado (« Testament politique »).

En voici donc la traduction annotée. Quelques courts commentaires sur le contexte. Martí se trouve alors sur l’île Hispaniola, se démenant comme un beau diable (après l’échec par trahison, début janvier 1895, du plan de débarquement grandiose qu’il avait organisé dans le plus grand secret pendant des mois) pour tenter de gagner par un moyen ou un autre Cuba où la seconde guerre d’Indépendance qu’il a préparée depuis 1892 (fondation du Parti révolutionnaire cubain) a éclaté le 24 février après qu’il en a donné l’ordre. On conçoit l’extrême tension dans laquelle il vit ces moments-là. C’est profitant d’un temps d’attente à Montecristi (République dominicaine) qu’il rédige les quatre premières lettres ; il écrit la cinquième à María Mantilla à Cap-Haïtien (Haïti) où, accompagné de Máximo Gómez et quatre autres compagnons, il reste caché pendant trois jours chez son ami Ulpiano Dellundé ; la dernière est datée de Cuba, la veille de sa mort à Dos Ríos.

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À JOSÉ MARTÍ ZAYAS-BAZÁN

 

[Montecristi, le lundi] 1er avril 1895

 

Mon fils[1],

 

Je pars ce soir pour Cuba; je pars sans toi alors que tu devrais être à mes côtés. En partant, je pense à toi. Si je disparais en chemin, tu recevras avec cette lettre la léontine que ton père a utilisée toute sa vie[2]. Adieu. Sois juste[3].

Ton

José Martí




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[1]José Francisco Martí y Zayas-Bazán (22 novembre 1878-22 octobre 1945). Né à La Havane durant le court séjour de son père dans la capitale cubaine. Une fois Martí de nouveau déporté en Espagne le 25 septembre 1879 pour sa participation aux préparatifs de la Petit Guerre (1879-1880), Carmen Zayas-Bazán l’emmène dans sa famille à Camagüey, puis décide de rejoindre avec lui son mari qui vit à New York depuis début janvier 1880 après s’être enfui d’Espagne. Carmen arrive le 3 mars 1880, mais rentre à Camagüey dès le 21 octobre. Elle refuse ensuite de rejoindre Martí à Caracas où il vivra de janvier à juillet 1881. Elle retournera vivre à ses côtés à New York  de décembre 1882 à mars 1885, puis du 30 juin au 27 août 1891 quand elle rentre à Cuba sans l’avertir de connivence avec le consul espagnol, alors que Martí lui a demandé de lui laisser son fils quelque temps. Encore adolescent, José Francisco rejoint les groupes de conspirateurs indépendantistes qui s’exercent au tir dans la campagne de Camagüey. Quand la (seconde) guerre d’Indépendance préparée par son père éclate le 24 février 1895, Carmen emmène Pepito aux USA et le confie à un collège en Alabama pour lui éviter la tentation de « prendre le maquis ». Peine perdue ! Comme bon chien chasse de race, Pepito, dont le père meurt au champ d’honneur le 19 mai 1895, s’enfuit de chez son tuteur et part à l’insu de sa mère dans une expédition qui gagne Cuba en 1896. Il s’enrôle comme simple soldat aux ordres du général Calixto García qui lui fait cadeau du cheval sur lequel est mort son père. En avril 1897, il est nommé sous-lieutenant, et le 30 août, premier lieutenant, après avoir participé comme artilleur à la prise de Las Tunas, la citation correspondante parlant de son « attitude héroïque ». Il finit la guerre comme capitaine. Sous la République, il poursuit la vie militaire et deviendra général. Il fut secrétaire à la Guerre et à la Marine jusqu’en 1921 quand il démissionne et se retire de la vie publique. Marié à Teresa Bances y Fernández-Criado (1890-1980), il meurt sans enfants. Leur résidence du Vedado est aujourd’hui le siège du Centro de Estudios Martianos. On peut lire la carte digne que José Martí Zayas-Bazán écrit en réponse aux diffamations qu’on répand contre lui (Ramiro Valdés Galarraga, José Martí, sus padres y las siete hermanas, op. cit., pp. 124-129).

 [2] « Nom donné, il y a une quarantaine d'années, à une chaîne de montre...» (Littré). « Pour ma fête [19 mars], ils m'ont offert, les pauvres, une belle léontine », écrit Martí à son ami mexicain Manuel Mercado, le 30 mars 1878, de Ciudad Guatemala où il est arrivé en avril 1877. Il veut parler de ses élèves de l’École normale où il est professeur de littérature. (Cf. José Martí, Il est des affections d’une pudeur si délicate… Lettres à Manuel Mercado, traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi, Paris, 2004, L’Harmattan, lettre 22, pp. 118-119.)

[3]  Le lecteur s’étonnera sans doute de la sécheresse de sa lettre d’adieu à son fils, mais peut-être comprendra-t-il mieux quand il saura qu’il ne put jamais être en fait un père pour lui. Sa femme, Carmen Zayas-Bazán, refusant de partager l’existence hasardeuse qu’il lui propose, ne vivra en tout et pour tout que cinquante-cinq mois à ses côtés et fera tout pour éloigner leur fils José Francisco (Pepito) de la mauvaise « influence » qu’il pourrait exercer. De fait, quand il rédige ce « testament », Martí n’a plus revu son fils depuis le 27 août 1891. Malgré le grand amour partagé dont Marti atteste dans ses lettres à Mercado, les présupposés existentiels de ces deux êtres sont si différents que l’affection ne résistera pas aux coups du destin et aux choix de chacun. Les quelques lettres que l’on conserve d’elle sont, comme dans le cas de sa mère, une litanie de reproches parfois extrêmement violents qui témoignent d’un fossé total : Carmen est mère avant tout et défendra son enfant de ce qu’elle considère comme de la folie de la part de son mari. Ainsi, elle lui écrit le 12 septembre 1881, depuis Puerto Príncipe (aujourd'hui Camagüey) : « J'ai reçu ta lettre et Revista Venezolana je n'ai rien pu lire. Je t'écris en profitant d'un moment où l'enfant dort. Dieu veuille que tu trouves là-bas [au Venezuela ou à New York] ce que tu cherches, mais, écoute bien, tu ne trouveras rien de stable. Tu te tues pour un idéal fantastique et tu négliges des devoirs sacrés. Aucun homme ne s'est souillé d'être rentré sur sa terre esclave devant la nécessité urgentissime de vêtir sa femme et son fils, de savoir comment soigner leurs maladies et les enterrer s'ils meurent. Si ce que tu fais est bon, que Dieu t'accompagne ; si c'est mauvais, n'oublie pas ta conscience. Adieu. Carmen. »  (Destinatario Martí, op. cit., p. 74.) Elle lui écrit le 21 janvier 1882, après avoir exposé l'état de santé précaire où l'ont laissée les couches très difficiles qu'elle a eues et qui l'empêche de le rejoindre à New York : « Si je pouvais, je répondrais à ta longue lettre, mais c'est impossible aujourd'hui. Je te dirai seulement qu'une fois que j'ai accepté ta pauvreté, j'ai été d'accord avec les risques qu'elle entraînait, et le Guatemala a été témoin de ce que j'y ai souffert. Je n'ai jamais été contente de ce qui est venu ensuite, parce que je crois – et je me trompe sans doute de ton point de vue – que ce n'était pas l'heure de sacrifices sans fruits et qu'il n'était pas juste devant aucune conscience de renoncer à des devoirs qui ne pouvaient s'accomplir en même temps que cet autre idéal à toi. / Nous en avons longuement parlé, et les événements m'ont donné raison. / Ce n'est pas l'amour des richesses auxquelles j'ai renoncé ni des splendeurs rêvées pour l'avenir qui m'ont fait engager cette très dure campagne contre toi, mais le devoir et l'amour de mon fils. Je sais que, selon ton sentiment, je n'ai jamais eu raison et que tu as condamné mon retour ici, mais je crois avoir fait ce que je devais. / Je suis tranquille et j'attends ; les années portent conseil et sont des amies sûres de la vérité.» (Id., p. 89) Elle lui écrit de Puerto Príncipe le 13 mai 1886 : « Pepe, je souhaite avant tout ne plus recevoir la moindre mensualité à partir du mois prochain. Quand je vous ai demandé trente pesos, je ne savais pas que vous ne travailliez plus chez Appleton, et si vous voulez voir les dates de mes lettres, vous verrez qu'elles sont antérieures à votre avis. / Si nous vivons éloignés, vous et moi, ce n'est pas sûrement pas par mes fautes, car je mets tout mon orgueil à avoir été irréprochable. Je n'ai de reproches à me faire en rien et de rien, car, quand je me suis mariée avec vous, j'ai renoncé jusqu'à mes goûts les plus petits et j'ai annulé de telle sorte ma personnalité que n'importe qui aurait soupçonné que je n'étais pas capable d'avoir une pensée à moi. Ce que j'ai fait au début avec plaisir, pleine de l'amour immense que j'avais pour vous, mon obligation de mère m'a donné des forces pour le réaliser ensuite, et comme, en vous épousant, je n'ai cherché dans le mariage que le bonheur d'un foyer modeste qui, selon ma pensée, aurait dû toujours vous suffire, comme sans doute il m'a suffi à moi, il n'est pas naturel que quand vous avez changé si vite et m'avez abandonnée à mes larmes et m'avez donnée une mort civile épouvantable, me laissant sans position fixe dans la société, je voulusse pour consolation dans une mésaventure si grande pouvoir dépenser un certain nombre de pesos, car les recevoir dans cette étrange situation m'oblige à me violenter extrêmement. Ou vous n'avez jamais su qui je suis, ou vous agissez avec une mauvaise foi manifeste en supposant que j'ai des mesquineries dont on rougit de parler. Je ne sais si c'est pour mon père ou pour moi que vous dites que nous devrions avoir honte d'accepter ce que vous envoyez avec des efforts ; ni de moi ni de vous ils n'ont rien exigé, bien que, dès que je suis arrivée, j'aie commencé à faire les dépenses de l'enfant. Je ne sais si j'hériterai peu ou beaucoup, mais j'avoue désirer souffrir de nombreuses agonies et pouvoir donner cet argent à mon fil. Je ne me suis fait aucune illusion au sujet de ce que vous gagnez, parce que, même s'il s'agissait de milliers de pesos, je ne recevrais jamais d'argent provenant d'un homme qui n'est mon époux que par le lien de mon fils. Ce serait me discréditer que j'acceptasse votre travail, offert à un lien indissoluble par point d'honneur et non par affection : si j'ai accepté, c'est au nom de mon fils. Je n'ai absolument pas besoin de votre horrible sacrifice de vie que vous m'offrez ni que vous vous jugiez mon esclave : depuis que j'ai su que votre âme ne comprenait pas la mienne, je ne me crois pas en droit de rien vous demander et votre esprit doit être bien égaré pour que vous me l'ayez écrit. Si j'ai accepté – et réclamé quand elle m'a manqué – la mensualité, c'est parce que j'ai ma manière d'apprécier les devoirs distincte de la vôtre, mais ça ne fait rien parce que je n'en parlerai plus. Ne craignez pas que je pense revenir à vos côtés ; je répète qu’oui, j'ai voulu rentrer parce qu'ils étaient nombreux les tourments que, dans un pays étranger, sans amis, sans connaître la langue et malade, je souffrais, sans parler de ceux que vous me prépariez, vous, chaque jour. Quiconque aurait su que cette aspiration mienne de revenir sur ma terre aux côtés de mon père pour vivre dans la clôture où je passe ma vie était considérée comme [une] faute  dont vous m'accusez [devrait] supposer forcément  que ce n'[est sans] doute pas en moi où se trouve la [...] Ma vie sera toujours ici, ainsi, [entière]ment consacrée à mon fils ; je n'aime pas et [n'ambitionne pas le] luxe ni la société dont je fus si (passionnée) avant de vous épouser. Quant aux amours, je ne suis pas de ces femmes que l'on trompe deux fois. Je serai l'orgueil de mon enfant ; ainsi, vous pouvez toujours avoir pour moi non du respect, car, de vous plus que de personne, je mérite de l'admiration. / Au sujet de mon fils, rassurez-vous : les misères n'ont pas de place en mon âme. Je lui apprendrai à vous aimer toujours. Je demande à Dieu qu'il lui donne une femme très semblable à sa mère et qu'il ne permette jamais qu'il soit aussi aveugle et aussi fou que son père. / À partir d'aujourd'hui, ce sera toujours l'enfant qui vous écrira. Je ne le ferai qu'en cas extraordinaires. Je vous prie de lui répondre plus fréquemment

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