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Chucho et Lang Lang, une virtuosité extrême
Par Pedro de la Hoz Traduit par Alain de Cullant
La rencontre de notre Chucho Valdés avec ce phénomène chinois qui répond au nom de Lang Lang a dépassé les attentes et a satisfait ceux qui croient au pouvoir évocateur de la musique et ceux qui parient sur la virtuosité extrême.
Illustration par : DANKO

Même si l’on ait pu anticiper la densité artistique de la rencontre, la réalité a surpassé les prédictions. La rencontre de notre Chucho Valdés avec ce phénomène chinois qui répond au nom de Lang Lang a dépassé les attentes et a satisfait ceux qui croient au pouvoir évocateur de la musique et ceux qui parient sur la virtuosité extrême. Car les deux interprètes sont capables d'intégrer les deux stades qui, souvent, se situent aux antipodes.

Cela a pu être apprécié sur la Plaza de la Catedral de La Havane, au-dessus des difficultés de faire de la musique dans un espace ouvert, avec le bruit ambiant et les problèmes quant à l'amplification du son.

Les pianistes ont compté l’appui d’un très motivé Orchestre Symphonique National, sous la direction de la chef d’orchestre nord-américaine Marin Alsop, une légende sur laquelle nous reviendrons plus tard.

Lang Lang (Shenyang, 1982) a commencé avec le premier mouvement du Concerto n° 1 en si bémol mineur op. 23 (1875), du Russe Piotr Illich Tchaïkovski, sans doute l’une des pièces les plus fameuses du répertoire universel. Nous aurions désiré écouter la partition complète dont il existe un registre référentiel réalisé par le Chinois avec l’Orchestre Symphonique de Chicago, dirigé par Daniel Barenboim, mais une telle aspiration ne concordait pas avec la durée du programme.

Ce mouvement a été suffisant pour que le public constate comment Lang Lang, avec pleins d’arguments expressifs, est passé dès le début par l'établissement thématique, impétueux, jusqu'à la délicatesse des passages les plus lyriques. Un point et un aparté pour la cadence, de la plus pure virtuosité.

Il faut oublier l’histrionisme d'un interprète qui, dans sa projection scénique, répond aux codes de cette ère d'hégémonie médiatique. En termes strictement musicaux, il séduit et convainc pour son talent cultivé. Il y a peu, l'un de ses plus vigoureux critiques a reconnu ce qui est évident, Lang Lang a beaucoup d'attributs : un très bon son, une mécanique de précision absolue qui lui permet d'affronter les plus grandes difficultés pianistiques et de toujours sortir élégamment, il sait illuminer son jeu avec des éclats en rien commun, il communique un air de spontanéité qui le rend toujours sympathique, et dans ses mains, tout semble spécialement naturel.

Le professeur cubain Salomón Gadles Mikowsky, un professeur distingué de l'École de Musique de Manhattan et le principal promoteur des Rencontres Internationales des Jeunes Pianistes de La Havane, qui est venu expressément dans l'île pour assister à l'évènement, a prononcé un mot qui définit le génie de Lang Lang : l’originalité.

Un autre trait à souligner dans la personnalité de Lang Lang est l'ample spectre des intérêts musicaux qu'il l'a amené à ne pas se limiter. Ici à La Havane, orienté par Chucho Valdés, il a joué Y la negra bailaba (1925), d’Ernesto Lecuona, et, avec le maestro cubain, une version entraînante de Gitanerías (1926), faisant partie de la célèbre Suite Andalucía (1919-1927).

Comme amphitryon, Chucho a concentré ses interventions personnelles en deux moments successifs : ses pièces immanquables Claudia et Nanu dans le répertoire d'un pianiste qui depuis plus d'un demi-siècle offre des apports substantiels au langage pianistique contemporain, au-delà des frontières du jazz. Accompagné par le bassiste Gastoncito Joya, le batteur Rodney Barreto, le percussionniste Yaroldi Abreu et par l'orchestre, Chucho a démontré de nouveau que l'imagination est la base de l'improvisation.

Il y a eu un final prévu et un autre surprenant avec les deux pianistes dans une combinaison parfaite. Un tribut à la cubanía la plus essentielle avec le danzón Tres lindas cubanas (1926), d'Antonio María Romeu, et l'autre au jazz, au moyen de Victory stride (1928), de James Price Johnson, l'un des grands compositeurs et pianistes de cette époque, l’accompagnateur favori de Bessie Smith et du maestro Duke Ellington. La chef d’orchestre Marin Alsop a enregistré un admirable disque de jazz symphonique dans lequel elle a inclus l'œuvre de Jonhson. Et dans la fermeture, la surprise, El cumbanchero, du Portoricain Rafael Hernández, avec tout l’orchestre et les pianos.

Au début de cet article nous mentionnions la chef d’orchestre invitée. Marin Alsop (New York, 1956) a contribué à abattre les barrières sexistes dans la conduite orchestrale, une profession artistique traditionnellement masculine. Actuelle titulaire des orchestres symphoniques de Baltimore et de Sao Paulo, elle a été nominée au prix Grammy en 2009 pour l'enregistrement de la Messe, de Leonard Bernstein, son professeur, et a remporté ce laurier un an après dans la catégorie Meilleure Œuvre Classique Contemporaine, avec le Concerto pour percussion, de Jennifer Ligdon, interprété par Colin Currie et l’Orchestre Philarmonique de Londres, qu’elle dirigeait.

Les lettres de créance de Marin Alsop ont pu être appréciées durant la soirée havanaise en dirigeant l’Orchestre Symphonique National dans Variations énigme, du Britannique Edward Elgar, et dans l'Ouverture cubaine, du Nord-américain George Gershwin, où elle a montré comme axe thématique rien moins que le délicieux Échale salsita, d'Ignace Piñeiro.

Au début de la soirée, les organisateurs ont mis en évidence la possibilité de prolonger une collaboration tendant des ponts culturels entre Cuba et les États-Unis. Ainsi l'ont fait savoir les représentants d'ELCCNY (Eric Latzky Cultura Comunications New York), de CAMI Music (Columbia Artist) et de l'Institut Cubain de la Musique. Pour sa part, Ronald Loesby, au nom de la firme Steinway & Sons, a fait don à Cuba du piano de cette marque utilisé par Lang Lang lors du concert.