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Félix Cabarrocas Ayala dans la mémoire
Par Daniel Taboada Traduit par Alain de Cullant
Quand on parle de l’architecte Félix Cabarrocas, on le rattache inexorablement à la firme Govantes y Cabarrocas, souvent présente dans les nombreuses œuvres constructives et commémoratives qui ont marqué l'image de la ville capitale de Cuba jusqu'à présent.
Illustration par : DANKO

Quand on parle de l’architecte Félix Cabarrocas (1887-1961), la majorité des experts ou le public en général liée à la culture le rattache inexorablement à la firme Govantes y Cabarrocas, souvent présente dans les nombreuses œuvres constructives et commémoratives qui ont marqué l'image de la ville capitale de Cuba jusqu'à présent. De nombreuses publications et recherches témoignent de cela. Cependant, sous cette reconnaissance se trouvent d’importantes facettes occultes de sa personnalité, car on pourrait le qualifier comme un artiste intégral, un concept opacifié par celui d’excellent réalisateur de projets architecturaux.

Le fait d'avoir travaillé dans le Capitole National est pour beaucoup son plus grand mérite, bien que, sans arriver à l'échelle monumentale de celui-là, beaucoup d'autres œuvres nous transmettent ses dons créatifs ayant une grande sensibilité pour les arts plastiques, spécialement pour la sculpture. Il a cultivé, comme ceci était usuel dans la première moitié du XXe siècle, spécialement lors des trois premières décennies, tous les courants éclectiques historicistes ayant des racines classiques européennes, l’Art Déco importé des États-Unis et le néocolonial cubain, inspiré des propres éléments de l'époque coloniale.

Héritier d’un romantisme du XIX siècle, son aspiration de chercher les racines ancestrales l'a poussé vers la culture maya qui a fleuri dans le Yucatán et il a pris sa sculpture comme modèle ou comme une réplique exotique, en employant ses éléments dans certains de ses œuvres. Sa personnalité professionnelle était si versatile qu'il résolvait avec succès n'importe quelle commande qui lui faisait à l'intérieur de ce « carnaval de styles », comme disait Alejo Carpentier, propre des premières décennies républicaines.

Après la Première Guerre Mondiale il s’est acheté un bateau de sauvetage qu’il a transformé en yacht et qu’il a baptisé Canímar, le même nom que la rivière de Matanzas.

Félix Cabarrocas a été celui qui a trouvé l’ancienne carte où apparaît le nom de la rivière Guaybaque, sûrement en honneur du cacique indien qui a vécu dans ce lieu. Plus tard, il a mis ce nom à la ferme familiale, est devenue populairement Bueyvaca (que certains écrivent séparément), comme cela est arrivé pour la rivière. De là vient la dénomination de la plage connue de Matanzas Bueyvaquita. Les promenades en bateau sur le Canímar sont des souvenirs ineffaçables dans l'esprit de son neveu David Cabarrrocas, que j’ai interviewé.

Parmi les projets peut-être moins connus de Félix se trouvent ses participations dans quelques concours. Par exemple, dans celui du Sanatorium Antituberculeux de Topes de Collantes, à Trinidad, dont le premier prix est revenu aux architectes Miguel Angel Moenck Peralta et Enrique Luis Varela ; il y a eu un deuxième et un troisième des prix, conformément aux bases du concours, mais pour la qualité reconnue par le jury, un quatrième prix a été octroyé au projet présenté par la firme Govantes et Cabarrocas. Les autres auxquels il a participé ont été ceux de l'Académie des Arts et des Lettres, de l'Académie d'Histoire et celui de l'Athénée, un des principaux projets célébrés à Cuba.

Une information donne foi de sa participation dans les activités de la corporation, parue dans la section Notas, Noticias y Comentarios de la revue Arquitectura (novembre 1917, vol. 1, n° 5, page 34) : À « Félix Cabarrocas qui a embarqué à la fin du mois dernier pour l’Espagne, l'un des directeurs et des propriétaires de cette revue, lors d’un déjeuner sur la terrasse fraîche du Carabanchel ,où il apparaît entre les assistants, près de son frère José Cabarrocas,  Félix est appelé avec le diminutif de Felillo. »

Cabarrocas a eu un extrême soin éthique en ne présentant jamais et en ne signant jamais comme architecte aucun plan ou publication. Par exemple, dans le projet de plate-forme pour le Monument aux victimes du Maine, il s'identifie comme l’auteur. Il a refusé, car il ne croyait pas le mériter, le titre de Docteur Honoris Causa que l'Université de La Havane lui a proposé.

Lors de conversations avec son neveu David, qui est aussi architecte, j'ai pu ratifier quelques aspects sur Félix, dont ceux qu’il vivait dans la maison de son père (rue M entre les rues 21 et 23, dans le quartier El Vedado), qu’il avait dessinée. Il a eu son bureau dans les hauteurs du théâtre Payret durant de nombreuses années, puis au second étage d’une maison à l’angle des 5e et 2e avenues, toujours dans El Vedado. Dans le bureau des hauteurs du théâtre Payret, David rappelle que quand il était enfant, il jouait avec des petites voitures en plâtre, qui étaient des éléments mobiles de grandes maquettes du même matériel avec lesquelles il étudiait les options d'un projet.

Félix et José, le père de David, ont vécu leur enfance dans une grande demeure brûlée par les Espagnols durant la Guerre d'Indépendance, dans un site du littoral de la province de Matanzas, connu comme Guaybaque. C'est à cet endroit où Félix a ensuite bâti son « château », un refuge en forme d'une tour de garde en pierre, dans un endroit spectaculaire. Un escalier intérieur permet la circulation verticale vers le bas, vers une grotte réalisée aussi par Félix, avec une sortie sur la crique proche et la plage. Vers le haut, l’escalier conduit aux chambres ayant une vue splendide. Dans ce château se trouve une sculpture en pierre, réalisée par Félix, ayant une influence maya marquée. Cette construction hors d’époque, donne l'idée de l'imagination que pouvait avoir l'artiste, motivé par une idée, un paysage, un message...

David Cabarrocas m'a remis une copie d'un rare dessin d'un projet pour le siège du Chicago Tribune Newspaper, réalisé en 1922, dans lequel Félix manie les ressources historicistes sans perdre l'opportunité de souligner la verticalité d'un gratte-ciel, comme ceci était fréquent à l'époque, et qui a reçu le prix de Mention Honorable. Un autre projet peu divulgué date aussi des années 20, il s’agit d’un édifice appelé Edificio Corporativo, sur le Paseo del Prado de La Havane, qui n’a jamais été construit, mais qui était une avance de ce que nous connaîtrions beaucoup plus tard comme édifice de propriété horizontale et qui offrait toute une infrastructure pour résoudre les nécessités des résidants.

La pensée de Félix Cabarrocas pourrait se résumer en quelques phrases assumées par son neveu : « Pour qu'une œuvre d'architecture soit belle, elle doit être comme la nature, ordonnée et stable. Il voyait toute œuvre moderne capricieuse et sans un sens esthétique, comme quelque chose de temporel qui se démoderait ». Il rappelait les pyramides de l'Égypte, et, d'un autre côté, il admirait spécialement l'architecture maya.

Le premier mai 1961, comme un caprice du destin, le cortège funèbre qui conduisait les restes de Félix Cabarrocas vers la Nécropole de Colón, décédé deux jours avant, s'est arrêté en face du Monument aux victimes du Maine, qu’il avait dessiné, quand on procédait à l'élimination de l'aigle en bronze qui le couronnait.

L'esprit audacieux, l'intellect singulier de l'artiste qu’il a été, ne réalisera plus d’œuvres, mais il a laissé son empreinte dans La Havane qu’il a tant aimé.