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Le théâtre d'Alicia, l'art de Cuba
Par Pedro de la Hoz Traduit par Alain de Cullant
Quand le théâtre situé à l’angle du Prado et de San Rafael rouvrira ses portes, il le fera d'une manière beaucoup plus complète : ce ne sera plus le Grand Théâtre de La Havane, mais le Grand Théâtre de La Havane Alicia Alonso.
Illustration par : DANKO

Quand le théâtre situé à l’angle du Prado et de San Rafael rouvrira ses portes, il le fera d'une manière beaucoup plus complète : ce ne sera plus le Grand Théâtre de La Havane, mais le Grand Théâtre de La Havane Alicia Alonso. Une juste, sage et émouvante décision. Aucun autre nom ne résume en notre époque avec un plus grand symbolisme, dans le domaine de la culture artistique, la rencontre de la Patrie avec les chemins du monde.

Oui, la danse est le dominant. Chaque centimètre carré de la scène de la salle García Lorca - le poète aimé espagnol qui nous appartient aussi pour sa vocation libertaire et son lyrisme essentiel - garde l'empreinte d'Alicia : de ses pas et ses rêves, de ses exploits et de ses ferveurs. Là ont crû ses personnages, les créatures qu'elle a dansées et pensées, celles qui ont vécu avec elle et celles qu’elle a faites, et fera vivre encore avec les pas et les gestes d’autres danseuses et danseurs, les disciples qui prolongent sa lignée. « Je danse avec mes chorégraphies - m'a telle dit une fois -; c'est une manière de continuer de danser. Avant je jouissais comme danseuse; maintenant je le fais avec les autres. Et je jure que je suis et sens chaque mouvement, les émotions de chaque personnage. À la fin de chaque représentation je finis exténuée, comme si j’avais été tout le temps sur la scène ».

Alicia est la Danse, avec une majuscule. Avec Fernando, elle a modelé l'esprit d'une école et d'une compagnie. Je reviens à ses confessions : « J'ai toujours dit que la technique est la langue, mais il faut savoir ce que l’on dit et comment communiquer les choses, c’est ceci le style ».

Mais au-delà de la Danse, Alicia est l'Art. Non seulement pour ce qu’elle a été, est et sera, mais pour la totale intégralité d'une sensibilité qui comprend l’universel avec une racine cubaine, elle a promu les danses et les valses de Lecuona - l'une des salles de concert du Grand Théâtre Alicia Alonso porte le nom de l’auteur de La Comparsa -, l'avant-garde de Roldán et de Caturla, les labeurs du Groupe de Rénovation Musicale.

J'ai été témoin de l'estime d'Alicia pour l'opéra italien, de son intérêt d’actualiser le goût pour l'opéra baroque, de son engagement pour exalter dans notre milieu les œuvres et les voix de la zarzuela espagnole, mais, surtout, pour obtenir que la Cecilia, de Roig, reste en vigueur, et que, sur la scène, les airs flamencos et les tambours batá se donnent la main, comme peuvent en témoigner Sergio Vitier et, sur le plan astral, Antonio Gades. Et elle demande encore quand et comment Chucho Valdés s'acquittera de la partition compromise avec le Ballet National de Cuba, alors qu’elle défend la mémoire intime de Bola et d’Esther.

L'Art d'Alicia est celui-là des peintures de Ponce et de Portocarrero, d’Amelia et de Víctor Manuel, de Servando et de Raúl Martínez, et dialogue avec Guillén, Lezama et Carpentier, avec Martí au centre de tout.

Il y a quelques semaines, quand la décision de rebaptiser le théâtre avec le nom d'Alicia n’avait pas encore été adoptée, elle a parcouru l'installation et a vérifié in situ la marche du processus de restauration. Elle a parlé avec les travailleurs et les spécialistes du Ministère de Culture et elle a évalué les nouvelles facilités techniques et scéniques.

Quelques jours plus tard j'ai eu l'opportunité de réaliser le même parcours avec un groupe d'écrivains et d'artistes, des compañeros de l’UNEAC (Union des Ecrivains et des Artistes de Cuba). L'un des responsables de la pose de la scène principale a dit une phrase valant pour un manifeste : « C’est pour qu'Alicia danse pour Cuba toute une vie » il en sera ainsi.